Cécile Guivarch | Un petit peu d’herbe et des bruits d’amour (extraits)

à ma mère

à la grande famille de ma mère

à l’Espagne, à là-bas

chair et os

cri de nouveau né

elle cherche le sein

le peu de douceur

elle est née – parents inconnus

sa mère

en a perdu le bruit du cœur


*

cachée au fond d’elle-même

s’en bouche les oreilles

la douleur aux seins le sang les veines

son corps par où est passé l’autre corps

la douleur elle n’y voit que la douleur

mettre au monde seule au monde

avec les yeux du monde

s’en bouche les oreilles les cris de son

enfant


*

le père au loin

d’où il ne reviendra plus

au piège perdu dans son amour

sans plus de femme

de fils

ni fille


*

son cœur qui oscille

entre droite et gauche

que tellement ça bouge

(son sourire ses yeux à laisser le cœur chavirer)

bonheur dans un champ

ou dans un tas de paille

son poème elle s’en souvient longtemps

les mots reviennent toujours

ils se réduisent à pas grand-chose

un petit peu d’herbe et des bruits d’amour

*

elle pleure

c’est sa grand-mère qui accourt

la abuela

cuillère de miel eau de sucre

chante ce que chantent las viejas

la boule de maïs el trigo

dans le vieux four à bois

el caldo allongé d’eau [1]


*

la mère

des jours à dormir

en boule sur elle-même

à se fondre dans son propre ventre

comme si elle voulait renaître

ou ne jamais en sortir

ruisselante dans le noir

son visage à la mer


*

elle met des champs dans son bouquet

ferme la fenêtre que les mots ne s’envolent

elle murmure les personnes disparues à la lune

ce qu’elles avaient d’eau dans les yeux


*

n’est pas revenu de guerre

jeune à jamais

cheveux lissés noirs et blancs

on dit de sa mère

qu’elle a un trou dans la poitrine


*

se perdent en coups de pioche

ils ne savent pas que dans les arbres

s’accrochent des rêves

oublient de toute cette terre

qu’ils en viennent qu’ils sont nés

leurs mains ne peuvent que se perdre

dans les racines dans l’ivresse


*

elle avait dans le cœur

autre chose que la guerre

(des oiseaux peut-être)

autre chose tant ses yeux brillaient


*

les aïeux

une malle en carton bouffé

sont partis à la hâte

une image de la vierge

patronne de l’Esclavitud [2]

mains et terre

le poids des arbres sueur des bœufs

les enfants qu’on pleure

la grippe espagnole


*

elle vit comme dans un arbre

un rêve de fleurs

des mots elle n’a que le bruit de l’eau

ses mystères cachés dans la terre


*

les uns s’en vont

à Cuba en Argentine

le rêve de quoi au juste

les autres restent

ne savent pas

partir


*

après personne n’est seul

tout le monde a fui quelque chose

s’aident les uns les autres

se reconstruire

un nouveau nom


*

quand elle y retourne

dans son paysage d’herbe

elle n’en sent plus l’odeur

son pays devenu

là-bas


*

de sa vie chaque matin

l’appelle dans sa tête

lui crie qu’elle l’aime

qu’elle l’aimera toujours

que c’est ainsi

qu’elle l’emportera dans sa mort

ainsi soit-il en dormant


*

que la route mène vers une telle histoire

qu’en pouvait-on savoir

tout au départ choses simples

un homme une femme

les gorges se serrent

de bout en bout


*

on reste longtemps à les regarder

leurs bras posés sur l’épaule

les postures qu’ils prennent parfois

ce qu’ils ont de bonheur

et leurs regards dans quel sens

doit-on les regarder


*

elle se lève à l’autre bout d’elle-même

et puis déjà si loin

grande à force de s’élever

sans ailes qui lui poussent

elle n’abîme pas l’herbe

ses pas sont trop légers

elle commencerait son livre

par la fin


*

parler de ceux qui sont partis

prononcer le mot disparition

exil des uns aux autres retirada

connaissent-ils les grands cimetières sous la lune  [3].

la fosse où s’est enfoui le poète


*

ce qu’ils disent de mots

s’essouffle à la pensée des morts

il tombe de pluie

autre chose que le ciel

la moitié d’un bouquet de fleurs


*

qui vous dira mes aïeux

« n’avons cessé de penser à vous  »

vos silences écoulés de cœur en cœur

vos sangs mêlés de rivières

vous reteniez votre souffle

vous n’avez jamais été aussi proches

à frémir ainsi sur nos épaules

vous êtes nos morts

le ciel vous empêche de glisser


De Cécile Guivarch on pourra lire d’autres extraits sur le site Terre à ciel, ainsi que le très beau « coups portés », chez Publie.net.
SB

23 mai 2012

[1abuela : grand-mère

las viejas : les vieilles

el trigo : le blé

el caldo : le bouillon

[2Esclavage

[3Pamphlet de l’écrivain français Georges Bernanos, paru en 1938 dans lequel celui-ci dénonce violemment les répressions franquistes de la Guerre d’Espagne