Depuis Big Sur

(depuis Big Sur)


« C’est d’abord l’affirmation d’un monde en processus, en archipel. Non pas même un puzzle, dont les pièces en s’adaptant reconstitueraient un tout, mais plutôt comme un mur de pierres libres, non cimentées, où chaque élément vaut pour lui-même et pourtant par rapport aux autres » (Gilles Deleuze, « Bartleby ou la formule »).



Du Soleil,
De l’Histoire,
De la Vision

de Eleni Sikelianos, traduit de l’américain par Béatrice Trotignon, éditions Grèges, 2007.

Le Poème Californie

de Eleni Sikelianos, traduit de l’américain par Béatrice Trotignon, éditions Grèges, 2012.


Il y a quelques semaines, j’ai entendu que des pompiers luttaient contre le feu, à Big Sur. Un grésillement fugitif à la radio – comme si les ondes avaient laissé passer quelque message codé venu, non pas de notre monde (monde où s’égrènent les informations – faits plats, sans coutures, évènements juxtaposés) mais d’une autre strate où les choses (De l’Histoire) s’écrivent en profondeur : un pays familier, brûle ; une lutte est engagée pour sauver ce lieu.
Familier – c’est pourtant avec un souvenir uniquement littéraire que ça – Big Sur, existe : un nom (nom qui en croise d’autres, topos fait de ces croisements : cendres dispersées de Henry Miller, « Big Sur » de Jack Kerouac, « Un général sudiste de Big Sur » de Richard Brautigan, photo de Gilles Deleuze sur la plage de Big Sur). Ce qui flambe, c’est un territoire mythique, une carte-texte recouverte de notes successives – certaines superposées – de ratures en lieu de fleuves, de virgules d’embouchures, de majuscules forêts.

« L’espace commence ainsi, avec seulement des mots, des signes tracés sur la page blanche. Décrire l’espace : le nommer, le tracer, comme ces faiseurs de portulans qui saturaient les côtes de noms de ports, de noms de caps, de noms de criques, jusqu’à ce que la terre finisse par ne plus être séparée de la mer que par un ruban continu de texte. » (Georges Perec, Espèces d’espace)



C’est cette carte [1] que je retrouve sur la couverture d’un livre de poésie : « Du Soleil, De l’Histoire, De la Vision ». Elle est associée (la carte / le livre) à un nom grec : Eleni Sikelianos. Le livre est traduit de l’américain. Je parcours du regard cette superbe carte-couverture aux montagnes finement dessinées, aux lettres tantôt droites, tantôt happées par le territoire, penchées comme poussées par le vent, suivant les courbes du relief... Partant de la côte, un grand ruban cursif s’élance, traverse une rivière, s’éloigne d’une chaîne de montagnes et finit en longeant (presque en s’appuyant, comme une écriture d’écolier) sur la ligne d’une frontière : « Tout ce grand pays n’est habitué que par les indiens », dit la phrase-fleuve. La carte est française, c’est la Californie [2], et les noms qui la traversent, pour certains, oubliés (« Nouvelle Grenade », « Rivière St François » – San Francisco...). En découvrant cette carte (écriture), ce nom (grec), et ce titre (Of Sun, Of History, Of Seeing), m’apparaît que l’Amérique est d’abord cela : un territoire écrit, une terre lentement nommée, marquée (encre, et sang – pour barrer « Tout ce grand pays n’est habitué que par les indiens »), dont les noms changent, se recouvrent, se mélangent sans cesse. Et ce sont ces noms, et ces langues (espagnol, anglais, français, Chumash – la langue indienne désormais disparue) et leur récitation qui scandent les trois extraits de recueils [3] qui constituent ce volume.

« Les noms
s’échappent dans un nuage de désignations. »

Une liste de noms prélevés sur le territoire américain, et aussitôt se fabriquent – selon la lecture qu’on en donne : un poème, un roman. Quel est ce Réel américain saturé de noms, ces poèmes-récits égrenant des lieux, des personnes ? La poésie de ce Réel-là, quand on la rencontre, semble toujours trimballer avec elle un annuaire portatif, une amulette portée autour du cou pour déchiffrer le paysage (des villes / des plaines). Dans « ESSAI : Les assonances infinies à l’intérieur » Eleni Sikelianos écrit :

« L’annuaire des téléphones de New York évoque un sublime
génie, au-delà de toute origine humaine, une liste domestiquée
de noms faite un peu comme
un esprit malin peut se laisser attirer & enfermer à l’intérieur
d’un petit flacon bleu.
[...]
Et s’il était gravé

aux coins des yeux il serait un guide
pour ceux qui veulent bien être guidé
à tel ou tel autre coin : »

Les noms : d’abord des assonances, une musique intérieure, mais aussi ce qui fait bord, avec le Dehors (tel ou tel autre coin), et avec l’Histoire (les deux bords du territoire : New York, San Francisco – la conquête de l’étendue). La poésie américaine est faite de bordures, de frontières sans cesse reconduites (au niveau du territoire), et retrouvées dans chaque chose, « chaque chantier, terrain vague / chaque bloc spatial / de chaleur, fraîcheur et forme / sans couleur ». Si on suit ces vers (Noms / au-delà de tout origine humaine / liste domestiquée / au coin des yeux), sont indiquées les coordonnées d’un balisage poétique des bords – coordonnées que le titre du livre permet de regrouper, comme les lignes de fractures, les plaques tectoniques qui se soulèvent et se rencontrent. Où ? Au cœur de quel sujet parlant ?
Peut-être y a-t-il au fond deux langues américaines, celle « Du soleil » et celle « De l’Histoire » – formant un ruban de langage qui enserre infiniment la nature et l’homme. Une écriture d’avant (« au-delà de toute origine humaine »), et une écriture d’après (« l’annuaire des téléphones »). Toutes deux s’interpénètrent, portent une part de l’autre – témoin : « Le soleil : raide – géométrique – stigmatisé – une sign(ature) miraculeuse ». Signe-nature – inscription traversant les écritures, les langues, les peuples. Le sujet qui parle, le sujet « De la vision » serait alors entre Soleil et Histoire (tous deux aveuglants – puissances de génération et de destruction). C’est un sujet qui se réinvente entre ces puissances, qui doit continûment se dilater pour englober tout l’horizon du Réel : « À présent : lâcher ce qu’on a connu / n’être pas étroit, mais / somptueux ; trouver un monde, un mot / qu’on ne connaissait pas ». C’est du coup un sujet aux bords, qui regarde et parle ensemble le Soleil et l’Histoire, les strates mésozoïques et les autoroutes – ce grand sujet lyrique américain mêlant poésie et fiction, si difficile à envisager à partir de l’Europe "aux vieux parapets".

Ce tramage subjectif des trois éléments donnés par le titre, c’est dans « Le Poème Californie » qu’on le retrouve surtout. Sans doute déjà parce que le titre redit cette co-appartenance du texte et du territoire. Mais aussi parce que les deux langues y sont sans cesse parlées ensemble, et que la possibilité de lire la langue « Du soleil » et celle « De l’Histoire » sont, dès le début, assignées au point « De la vision » :

« Q : La Californie – je pourrais aller la voir si je voulais ?
R : Oui, si tu as une optique.
Q : N’importe qui peut la voir ?
R : Quiconque le peut, s’il a des lunettes. Et sait voir...
Q : Et sait voir... ?
– Oui
– Même si on ne l’a soi-même jamais vue ?
– Oui... et sait lire. »

Tout le poème est construit autour de cette dynamique : voir / lire. Ecouter / parler. L’apprentissage de la langue « Du Soleil » nécessite une attention au moindre de ses signes : « animaux et roches ont participé / à l’invention du langage / (les brindilles qui se brisent / nous ont appris les k et les t) ». Dans la construction même du recueil, cette langue en apprentissage est partout essaimée. Comme des brindilles de langage, les textes du « Poème Californie » sont séparés par d’étranges signes (scandés plutôt : pas de titres, pas de frontières établies entre textes en prose et longs phrasés poétiques) : astérisques-chromosomes, îles informes et régulières (archipels), symboles d’origine inconnue (une langue pour décrire ce territoire paléo-contemporain). On trouve aussi – parcourant le texte – des dessins reproduisant la langue des signes (télégramme sur la page pour traverser l’étendue), des notes [4] qui ramifient la lecture, et des photographies, des reproductions de tableaux, des cartes postales, des notes manuscrites [5].

La ligne d’apprentissage de la langue « Du soleil », au gré de ses errances vient rencontrer celle « De l’Histoire ». La Californie contemporaine, celle de Hollywood, des plages, « du ferraillage qui recouvre la côte », « toute la Californie en éclosion pornographique, », « L.A, maléfique / ville envahie par le smog / au sud » – et la Californie préhistorique, « les mégathériums grands comme des chars d’assaut », les « Hyménoptères édulcorés par leur commerce avec les hommes » – et celle des indiens, la « danse folle contée par le peuple Wintu » – et celle des « déments espagnols », toutes se regardent, échangent leurs métaphores et leurs optiques, formant ce grand lyrisme narratif et cosmique. La Californie devient un palimpseste (De l’histoire) ou un kaléidoscope (Du soleil), dont le texte, les herbes, les animaux, les langues paraissent entraînées dans un vaste mouvement de disparition – auquel seule l’invention d’une langue peut répondre :

« Alors on a élaboré notre péninsule après la ville de Tijuana ; accouplées
des tortues ont confondu les lumières de Cancùn
avec la lune, des centres commerciaux ont créé un langage
"pour avaler
le réel disponible"

"Déjà le rêve s’effondre sur lui-même...
Ou quelqu’un s’emploie à le démanteler..." »

Langage et terre entre ces deux mâchoires : l’essor capitaliste et les tremblements de terre. Californie, où tout peut être avalé, où tout peut remonter à la surface : « On est violemment remué, en 1906 / Gin Chow a affiché une petite annonce au bureau / de poste : il va y avoir un tremblement de terre (1925) / et en 78, j’ai dû m’enfuir du cinéma, d’un pays très accidenté.
Voici ce qui s’est passé : »
Ce « voici ce qui s’est passé », c’est la deuxième langue (De l’histoire), à son tour entraînée par une ligne de fuite qui la transforme en simple trace. En effet, le « poème » rencontre un conte indien, plusieurs extraits de journaux de pionniers (par leurs trous transformés en poèmes : « 30/5 – Distance, rien »), une chronologie commençant avec « – 12500 ans Les îles du Détroit sont peuplées pour la première fois », et s’achevant en « 1965 Mary Yee, dernière personne à couramment parler le chumash, meurt. » Ces documents, ces photos, toutes les citations présentes dans le recueil, reposent la question de l’articulation subjective. Où est le sujet qui parle au coeur de cette immensité (spatiale et temporelle) ? Pour le comprendre, il faut quitter le registre de la citation, du document : ce qui prend la parole dans le « Poème Californie » – comme prennent la parole les « animaux qui rêvent » [6] – c’est le « Poème Californie » lui-même. Et c’est dans ce poème que l’on rencontre, comme des strates discrètes de la géologie du texte, les traces du sujet. Par exemple, « E. » : « Que E., moi, continue de clamer, car LA TERRE est une intelligence avec tous ses vêtements & culottes ». Ou encore « ELENI » [7], et « Sikelianos » [8]. Au détour des pages, on croise aussi une photo d’enfant, le visage encadré d’arbres, regardant l’objectif avec obstination. Cette présence insiste : Est-ce E. ? Eleni ? Cette photo d’enfant, anonyme et pourtant familière – comme sortant d’un des chemins du livre – répond à une autre image : un collage de cartes postales déchirées – la plage, des gens en maillots – et entre les déchirures des vides, des espaces blancs, comme si cette Amérique là n’était qu’un (mauvais) rêve, une image craquelée posée à la surface de la terre craquelée. Tout le poème est construit comme un affrontement de ces deux images, de ces deux rêves. Rêve ancestral : « Qui est / le héros de / ce rêve ? Les / fissures dans la terre, réfléchissantes / mares de / sang réfléchissant / une réalité du sol / les dons de pas / d’un serpent. » Ou contemporain : « rêve : toutes les plages sauvages avaient été bétonnées ».

Entre ces deux rêves, ces deux langues, seule l’inscription d’un sujet partout et nulle part (atopique, comme la photo d’enfant, en constant déplacement et recentrement), peut rendre le réel disponible. Au cœur de chaque poème, et à l’intérieur du recueil tout entier, images, citations, descriptions de films, listes de plantes, fragments d’histoires nous apprennent à lire la Californie – « même si on ne l’a soi-même jamais vue » :

« Dans ce cosmorama nocturne, ces images et scènes du pays tout entier surviennent & se déploient ».

Langue « Du Soleil » travaillée par l’histoire, langue « De l’Histoire » craquelée par le Soleil, et sujet « De la vision », aux bords de l’apparition et de la disparition, menacé par un présent sans coutures : « Le poème Californie » s’écrit « comme les versions possibles d’une Californie vierge », ou définitivement disparue :

« La Californie a perdu ses contours
lorsque les [condors] [9] furent éployés aile contre aile
pour créer une réplique de la Californie
avec des photographies, du balsa et de la colle
et l’envoyer ensuite
par téléportation dans l’espace
(depuis Big Sur). »




Gilles Amalvi, juillet 2008 – mai 2012


Gilles Amalvi est écrivain. Il a publié Une fable humaine et AïE ! BOUM aux éditions Le Quartanier. Depuis Radio-Epiméthée, version scénique et radiophonique de Une fable humaine, il se consacre à l’exploration de l’écrit par le matériau sonore. Il a réalisé les lectures sonores de AïE ! BOUM, des Chroniques de John Abdomen et de Orphée Robot de Combat - poème-concert pour homme-orchestre. Parallèlement, il écrit pour le Musée de la Danse de Rennes - pour lequel il réalise actuellement une série de conférences radiophoniques, Dance, dance, dance to the radio.

Myspace de Gilles Amalvi.

30 mai 2012

[1Carte manuscrite du pays compris entre la mer de Californie et le Mississipi faite pour le voyage du sieur Des Coutures, XVIIe siècle.

[2« Cette isle est habitée par des sauvages qui adorent le soleil, et sont d’un bon naturel »

[3« Le guide bleu », « Du soleil, De l’histoire, De la vision », et « Le poème Californie ».

[4On peut trouver une note attachée à un vers, par exemple : « tous les chants de moineaux / granites et herbes, collaborent, le langage / est une forme / que la planète revêt »

[5Ce livre est une collaboration avec des amis artistes : peintures, collages, dessins, photographies...

[6« Je rêve le rêve des animaux qui rêvent »

[7« ELENI & ses amis des faucons & dans la GALERIE MARCHANDE, chapardant des transistors du magasin Robinsons à San Roque »

[8« Sikelianos, rapporte-t-on / vivait au-delà des anciennes frontières des glaciers »

[9le mot "condors" est entre accolades dans le livre, signes impossibles à rendre ici.