Portrait de l’oncle précédé par sa légende

Joseph, récit de Yun Sun Limet, vient de paraître aux Editions de la Différence.
Martine Sonnet l’a entendu lire, l’a lu et l’a aimé.

Découvrir ou redécouvrir la présence de Martine Sonnet sur la Toile.





N’ayant pas eu d’oncle Joseph, je sais immensément gré à Yun Sun Limet de nous admettre, par l’écriture, dans son cercle de famille et de nous donner la chance d’y rencontrer son Joseph dit José. Car avant lui, déjà
ses grands-parents s’appelaient Joseph et Joséphine. Le prénom est beau et se promène à travers l’arbre généalogique.
Un oncle que Yun Sun n’a pas tout à fait connu : il s’en est fallu de plusieurs années pour que la rencontre fût possible, lui trop tôt parti, elle pas encore arrivée. Mais un oncle légendaire dans la famille, que, par la magie d’une bande magnétique retrouvée
qui passe lentement d’un essieu à l’autre, les deux roues du magnétophone faisant ce trajet immobile vers le passé,
elle a un jour d’enfance, assise entre grand-mère et père sur le canapé du salon d’un collège ancien, religieusement écouté chanter.
Parce qu’aux qualités sans nombre qui empêchent Joseph de disparaître tout à fait quand les Parques en décident, s’ajoutent celle de sa voix, veloutée et puissante. Une voix dont n’importe qui d’autre, moins modeste, aurait fait commerce, en haut d’affiches et sur des planches mieux rabotées que celles des fancy-fairs des Ardennes belges.
Magnifique ouverture du livre sur les larmes versées par le père devant sa fille en écoutant tourner ces bandes qui, vingt ans plus tôt, enroulaient le chant de Joseph en un ruban d’éternité. Yun Sun écoute la voix de l’oncle et observe pour la première fois des larmes d’homme, muettes et sèches, juste trahies par de légers soulèvements d’épaules.
Et soudain quelque chose s’effondre. L’enfance peut-être se termine et s’ouvre le temps de l’incertitude où l’on découvre la vie avec effroi.
De cet effondrement et de ce chaos « réinitialisés » des décennies plus tard par un autre destin cruellement abrégé, une branche plus bas, au même arbre généalogique, naissent la possibilité du récit et sa construction.

Récit fort, récit vital, captivant dans sa sobriété, qui non seulement réincarne Joseph par la juxtaposition d’instantanés saisis de ses vingt et quelques années de vie rayonnante mais aussi, parce que Joseph procède d’une lignée et d’une fratrie, dispose chacune et chacun à sa juste place, autour de lui ou avant lui, et accorde à tout son monde l’existence écrite méritée.
Des gens bien, au premier cercle desquels sont Flore, couturière, et Camille, cheminot, les parents, puis Gaston le fils aîné, Marie-Antoinette la seule fille, Joseph et enfin Louis (qui pleurera des années plus tard au son du magnétophone). Tous nés juste avant-guerre, en l’espace de cinq ans, et Flore mourra de fatigue en 1957, ses enfants tirés d’affaire, autonomes (les fils repassent leurs vêtements, c’est dire) ; la fratrie est encore complète mais pas pour longtemps.

Si Joseph échappe au temps sa vie d’adulte à peine esquissée, vingt-cinq ans, une fiancée, un métier - instituteur, adulé de ses élèves comme, un peu plus tôt, des gamins accompagnés en camps de vacances du côté de Blankenberghe, ou de ses coéquipiers de football – il est aussi ancré solidement avec les siens dans un temps qui court de la Seconde Guerre mondiale à la toute fin des années 1950 et en des lieux dont les noms sonnent à la fois dépaysement et familiarité : Malonne, Masbourg où coule la Masblette, Rochefort, Marenne…
Ce monde tranquille est mis à terre par l’armée allemande en 1940. Flore et ses enfants sont poussés en exode jusqu’à un village vigneron de l’Hérault. Trois mois au faux air de bonheur dans une famille accueillante avec laquelle les liens perdureront et où Joseph, cinq ans, gagne tous les cœurs. Au retour, horreur de la découverte du sort de son cousin Marcel, douze ans, seul survivant, errant, de sa famille frappée sur la route de l’exode. Et encore des bombes à venir, plus tard, qui enverront les enfants dans des familles d’accueil à distance, et celle de Joseph feindra d’oublier de le rendre dans l’espoir fou de l’adopter...

Parce que Joseph enfant on s’y attache et comme il grandit sans ingratitude, on s’y attache toujours, comme plus tard au jeune homme et à l’adulte qu’il a tout juste le temps de devenir. Seuls moments de détresse dite, les quinze mois de caserne que, passé les premières rébellions il emploiera à apprendre à lire et à écrire aux conscrits qui n’en sont pas capables. Expérience d’où résulte le seul écrit conservé de Joseph, carnet à spirale consignant au jour le jour les cours et exercices dispensés. Leçons de grammaire de l’au-delà bien reçues par celle qui écrit Joseph, habitant elle-même son texte renvoyée à ses jours d’enfance et portant la voix de l’oncle jusqu’à ses propres enfants, et qui sait de quoi il retourne avec la correction de la langue.

La succession des trente-deux chapitres courts, vignettes assemblées en un travail d’orfèvre, jamais un mot en trop ni imprécis, promène un halo de lumière sur les lieux, les acteurs, les faits – événements serait un trop grand mot pour dire des choses si simples - de la vie de Joseph et des siens. Des vies minuscules, si l’on veut, qui toutes assemblées, parenté, voisins, amis, forment une belle humanité. L’écriture, souvent guidée par les traces photographiques conservées de jours ordinaires dans la Belgique des années 1950, est au diapason : juste.
Joseph chante et nous enchante, préservé à jamais, par la grâce de l’écriture d’une nièce venue de loin à sa rencontre, dans l’éclat de son presque achèvement d’homme, porteur de tous les accomplissements possibles.

4 juin 2012