Cécile Portier | Sans effusion



1- Ce qu’il y a tout d’abord, d’inhabituel, c’est dans la bouche une lenteur, qui fait qu’on articule mieux les mots, que chaque mot est placé en bouche comme en vitrine - papillon vibrant, s’effritant en poussière bleue.
Les mots qui sortent de la bouche on les entend mieux mais alors on ne les comprend plus du tout. Les siens pas plus que ceux des autres. En fait on ne comprend plus rien, du fait qu’on s’ennuie trop, que les mots ne vont plus assez vite. Ils s’embourbent. Ils s’embourbent dans les écrins de velours chair des bouches qui parlent pour ne rien dire. On est comme au musée, c’est-à-dire qu’on cherche le banc où on pourrait s’asseoir. Ou même la sortie, tiens. On cherche la sortie.



2- Ce qu’il y a aussi c’est une menace au milieu du front, un vertige. Celui exactement qui prend le bétail au moment où est pointé sur lui : l’étourdisseur.
On vit comme ça avec le truc pointé vers soi, au milieu du front. Bien sûr on ne le voit pas : il est juste au dessus des yeux. Il est dans l’angle mort. Car notre front c’est ça : un angle mort.
On ne le voit pas mais on sait qu’il est là. On sait que ça ne fait pas mal. Mais ça rassure pas. Du coup ça dépend des moments, parfois on redoute parfois on s’impatiente, mais jamais on ne peut faire comme si c’était pas pointé déjà en face, pile au milieu du front, et prêt à s’en servir. Mais ça ne vient pas.

3- Ce qu’il y a c’est que rien ne vient.




4- Ne reste, de cette possibilité de coup porté sans effusion, qu’un sommeil factice, lourd mais déséquilibré, un sac cousu de cailloux, un ventre que la faim abuse.
Faim de quoi ? D’y penser donne faim. Rester comme ça dans la torpeur du crocodile.

5- Il y a de longs moments blancs. De la pâte à pétrir, indéfiniment. De la paille à bouffer. Dans cette idiotie fermente un avenir étouffant, des rêves bestiaux, des rancunes. L’air est plein de levures et les silences sont gros. C’est de cet air là, lourd, qu’on stocke, qu’on comprime, pour mettre dans le pistolet à estourbir au front les bêtes à panse.

6- Puis s’intercale un nouveau vertige, entre la chair et la peau il s’immisce. Épluche tout le corps, de bas en haut, en commençant par la nuque. Lentement. Les flancs s’écaillent en frissons froids. Plus bas : le vertige trouve une fissure. Un acide particulièrement suave s’y déverse. Une douceur fomente et s’aiguise.




7- Dire c’est intenable pour faire tenir ensemble ces deux paroles qui divorcent : je n’y tiens pas / je ne tiens plus

8- C’est comme marcher sur l’eau, marcher au dessus du gouffre. C’est marcher en étant femme.

9- Mais : tremper sa langue dans la colle, quand elle est prise de la rage de l’explicite. Et c’est pour ça sans doute, les mots lents, filmés au ralenti comme s’ils allaient mourir au moment de sortir de la bouche. C’est pour ça le danger pointé sur le front, la punition d’en vouloir une autre.

10- Et ainsi de suite, toujours, car dans l’ennui des idées pour se vautrer viennent, on sait bien que le rouge est une couleur de tison, une couleur de bouche en combustion continue.
Conjugaison des verbes mettre et remplir. Sans quoi le jaune est une couleur de bouche éteinte, tombée, foulée.

11- Et tous les soirs c’est pareil, le jaune revient, la fatigue revient, pluie de couteaux sur les épaules et le haut du crâne, qui ne résiste pas, tout mou qu’il est d’avoir tant palpité en journée. Toutes les possibilités ont été épuisées.

12- Alors on se dit c’est fini, faut ranger tout ça. Comme si on en décidait. Faut tuer tout ça, qui nous fait vivre. Qui nous tue. Enfin tout le monde sait bien que c’est la même chose, juste une question de longueur de corde, celle du pendu pas la même que celle qui fait sauter. Pas non plus même que la longe de la bête à étourdir tout à l’heure. Juste une question de longueur de corde et comment elle vibre.



13- Vibrer c’est une onde. L’onde c’est le nom qu’on donne à l’eau pour dire qu’elle est jolie et qu’elle fait des plis doux, qu’elle s’écoule.

14- Ça fait une onde aussi quand on se sert de la corde comme d’un fouet. La différence c’est que cette onde là laisse des traces sur la peau. Mais là c’est pas ça, non, c’est pas cette violence là, c’est beaucoup plus lent, ça dure beaucoup plus longtemps, et ce qui est infligé n’est pas visible.



15- La corde n’est pas sèche, pas rêche, elle se tend c’est tout, elle se tend.
(corde à nœuds, escalade, cuisses et cambrures de pied)

16- Tout ce qui ondoie finit par mouiller.
Par où ça sort ? Par quel trou ? Aucun n’est à exposer. Faut pas montrer quand ça coule. Pas plus pleurer mouiller pisser suer, qu’encrer sa vie de ce qui vient du dedans.



17- Tout ce qui se tend finit par casser.
Ça casse pas d’un coup, mais fibre à fibre. Fibre à fibre ça cède. Parfois c’est le cou du pendu qui cède avant. Ou alors la longe, et le bestiau s’en va ailleurs ne pas se faire bouffer.

18- Qu’est-ce qui coule ?
Est-ce que ça fait une différence, que ce soit sang ou eau ?
Est-ce que ça fait une différence, si ça coule avec ou sans blessure ?

19- Parfois ça ne coule pas. Le temps, ne coule pas. Le front touché par la grâce de l’étourdisseur : ne coule pas. Ça coule pas donc ça ne fait pas mal.



20- Les idées pour se vautrer, ou pour dormir, ça vient peut-être qu’ainsi le front n’est plus à la hauteur du pistolet à estourbir. Car le bétail on le tue debout.

21- La hauteur du pistolet à estourbir, et où le placer, ça alimente les idées pour se vautrer. D’autres coups portés sans effusion, pour éponger les vertiges acides, l’eau et le sang qui coulent sans blessure. Mais : tremper sa langue dans la colle.

22- La colle ne coule pas. La parole collée ne coule pas et donc ne fait pas mal. Elle s’expose en vitrine, s’effrite en bleu, refroidie.

23- Cet empêchement d’être fluide dans les mots dits - comme si à soi-même il fallait continuer de se couper la parole - barrage de la gorge. La bouche parle pour ne rien dire des mots refroidis et lents, dérivative de quelles crues, combien dévastatrices, combien fécondes ?



24- Barrage des deux gorges, dans la seconde une langue dressée à la colle, corde tressée à tous ses non-dits pour empêcher que déborde ce qui s’écoule de la première sans blessure. Où est l’aval ? Et qui le donne ?

25- Le corps quand on est femme : deux bouches reliées par un front à estourbir, nimbées d’une gesticulation.

26- Langue obéissante, bien dressée. Air comprimé des mots jamais proférés coincés morts-nés dans écrin de velours chair. Bouche polie de couleur impossible, retenue, et toujours la question. Va t-elle enfin cracher ? Ou elle avale ? Et qui lui donne ?



27- Langue pure, langue dévastée. Cherchant, par la parole déplacée, à dériver au ventre le vertige des coups portés sans effusion pour que le front n’ait plus peur.

28- Langue, un barrage - ce qu’on appelle un ouvrage d’art. Et s’il cède ?




Cécile Portier - 8 juin 2012