Daniel Van de Velde | Elle dit

Ce texte est une introduction à trois récits liés ensemble : « Les Essarts », « Dix ans », « Gisse », l’ensemble s’intitulant Des Aires. Une brève histoire du temps, sur quinze années, pour quelques personnes, des hommes, des femmes, des enfants pris dans un monde, dans des relations, de plus en plus indéfinissables. De plus en plus à redéfinir.
devande.

Du même auteur, lire Les transitions narratives.





Elle dit :
Vous dites que l’on est jumeaux mais ce n’est pas ça. La gémellité c’est deux êtres fondus dans la ressemblance et l’on ne se ressemble pas. Lui et moi ce n’est pas ça. Le pire c’est quand on dit faux jumeaux. Comme si notre présence relevait d’une falsification. Deux ovules, deux spermatozoïdes, deux œufs. Un temps différencié. Un patrimoine génétiquement modulé sur deux fréquences différentes. Il pleut. Ma mère, au fur et à mesure de l’avancée de la grossesse, abandonnait les talons pour des semelles souples. On le sentait. Une ondulation. Un relâchement. Une souplesse. Alors nos fréquences se stabilisaient. On communiquait. Les voies étaient, avant tout, cérébrales. La question de l’intelligence, une forme de vie intelligente. La dérive des intelligences concomitante de la pluralité des mondes. Des mondes en devenir. Nous n’étions que partiellement soudés au monde contemporain.

Elle dit :
On dit que l’on a partagé le même utérus. On dit qu’on était dans des œufs. Tout le temps de la gestation, je traversais la paroi. Il traversait la paroi. Nous échangions nos places. C’était un jeu. Parfois je m’en allais, les galaxies, sept cent mille systèmes solaires. Je n’ai pas de preuve. Je ne donnerais pas de preuve. Je suis une fausse jumelle. Tout est faux. Je revenais.

Elle dit :
Il y a un temps pour toi. Un temps pour moi. Il n’avait pas envie de partir. Plus tard, on parlera d’une dissociation. Il était déjà ancré dans quelque chose de tellurique, de géologique. Il aimait quand ma mère partait en forêt, je sentais se développer des sensations en lui que je ne développais de mon côté qu’en partant loin la nuit. Les abîmes. Je partais quand ma mère s’allongeait pour ne pas qu’elle sente son corps s’alléger. Elle se relevait, je revenais. Il avait un sens inné des biologies sylvestres. Il captait. Il me les transmettait. Un sens inouï de la canopée. Sidérant. De la chlorophylle. De la photosynthèse. Je voyais, je sentais. Quand on part dans l’espace, tout est indifféremment tout. Je le lui transmettais, il paniquait. Je le devançais. Je le rassurais.

Elle est brune. Oui. De près des taches de rousseur. Oui. Il pleut. Sa mère est partie avec son frère, la forêt. Oui. Tu es resté avec ton père. Oui. Vous avez grandi ensemble. Oui. Les étoiles. La photosynthèse. Oui. Il est brun. Un visage qu’il allume. Qu’il éteint. Oui. Ils sont deux.

Elle dit :
Il n’y a pas d’étoile. Quand on dit les étoiles on ne dit rien. On part d’une immobilité pour arriver à une autre immobilité. Il ne dit pas. Il a longtemps refusé de parler. Je parlais pour nous. Un faux nous faux jumeaux. Sa voix, il n’y a que moi qui l’entendais. On est restés longtemps comme ça. Puis, on a commencé à le torturer. Ce désir de normalisation qui hante tous les parents. Tous sans exception. Alors il a parlé. Il faisait ses gammes. Cherchait son débit.

Il dit :
Il est temps pour moi de parler. On m’a dit d’elle avec qui j’ai tout partagé, qu’elle s’appelait Irène. Je n’entendais pas Yves quand on m’appelait. J’entends les feuilles. Elles murmurent continuellement. Autour de moi, on les entend surtout quand elles sont mortes et que l’on marche dessus comme aujourd’hui, avec ma mère, les forêts. Les ruptures forestières aussi, la plaine, les champs. Je ne dis pas que les feuilles parlent. Je ne dis pas. Tout est faux. Faux jumeaux. Les feuilles, un subtil parfum de transmission. Plus ou moins accentué selon les variations saisonnières. L’école pour moi, ce sera un désastre. Du premier au dernier jour. Cette répartition du savoir en tranches horaires, je ne sais pas qui avait bien pu inventer cela. Irène avait un but. Elle s’est adaptée. Elle a adapté l’école en fonction de ce but.

Elle dit :
On ne jouait pas à la marelle. Un, deux, trois, soleil ! Non. Nous ne faisions, dans nos jeux communs, que dévier les trajectoires, les ajourer.

À sept ans, il lira la bible. D’abord une bible pour enfants. Puis des bibles pour personne. Les grands engrangent, ne distribuent plus. L’anamorphose du temps qui passe. Les discussions entre les grands sont comme des reports de voix sur des destinations passées. Et on attend d’Yves qu’il s’exprime. Qu’il parle. Qu’il mette à jour. Allez vous faire foutre, mais il ne le dit pas. Il lit. Cette façon de combiner le temps en deux testaments. L’ancien. Le nouveau. La stérilité post-contemporaine des évangiles. Ce besoin de témoigner, de convaincre, de reconvertir par attaché-case, ordinateur, interposés. Dans l’ancien testament, il aime l’histoire de Samuel. Il va voir sa mère, lui dit : Appelle-moi Samuel. Pourquoi Samuel, Yves ? Parce qu’alors tu m’appelles et je ne viens pas. Tu m’appelles trois fois. Souvent les adultes sont impatients quand ils appellent les enfants. Cette résorption de la force dans une apparition, ils ne l’ont plus en eux. L’enfant est encore à s’égarer entre plusieurs apparitions. Tu m’appelles trois fois et alors seulement je viens. J’apparais mais je ne te réponds pas. Tu crois en Dieu, Yves ? Non, Maman, je ne crois pas. Dieu n’a pas besoin de moi et je n’ai pas besoin de ça. Il ne lui dit pas que l’instrumentalisation du monde cela ne le concerne pas. Cela ne nous concerne pas, Irène et moi. Il dit à Irène : Continue ta route et je continuerai à me résorber.

Elle dit :
Je savais déjà, à sept ans, que je ferais des études de géographie. Elle parle à Yves de sa thèse : la géostratégie des particules. Elle dit chez les grands les particules sont informelles. Ils n’y voient pas clair dans ce qui fait l’univers parce qu’ils pensent que les particules sont indéterminées. Pour le coup, ils ne vont pas jusqu’au bout, jusqu’à ce déploiement aléatoire de leurs vies. Ils en ont peur. Ils pensent les particules indéterminées, parce qu’ils ont une haute estime téléologique d’eux-mêmes. Qu’ils sont là pour informer la matière. Ils ne dialoguent pas. Ils n’écoutent pas. Ils font avec la particule, ce que d’autres font avec les animaux. Ils dissèquent. Ils sont sur un mode opérationnel de l’assujettissement des particules.

C’est l’école qui nous a séparés. Irène est lisse, imperturbable. Elle apprend. Yves trébuche, véhicule deux trois formes de savoir mais il n’approfondit pas. Il détruit tout en lui. Il digère mais seulement parce que cela alimente en lui un strict minimum vital. Les sucs gastriques, les sucs cérébraux. Un sens inconscient de l’orientation.

Il dit :
Ces satellites en nous, au-dessus de nous. On ne les voit pas. Ils ne nous voient pas. Ils transmettent. On ne sait pas encore que des formes de guerres vont éclater où différents clans en viendront à faire exploser des satellites. L’incertitude des temps et la démultiplication des conflits. Et alors Irène, toi et moi, on sera comme des morceaux de toi, des morceaux de moi. On gravitera tous comme des débris atmosphériques, stratosphériques. On errera, inutiles et approximatifs. On aura le verbe rare. Plus rien que des hordes en nous, hors de nous. Aujourd’hui, on se transmet des banalités mais puisque tu vas dans l’image, pour l’image et hors de l’actualité, tu anticiperas les mutations politiques.


Image : Japanese Red Pine (île de Shikoku, Japon, 2006), une œuvre réalisée par Daniel van de Velde ©

22 juin 2012