[12] écrire à la Bastille 2

Bibliographie de cet article : Aline et Valcour ou le Roman philosophique, édition établie, annotée et préfacée par Jean M. Goulemot [1], Livre de poche, collection Classiques n° 4757.
En ligne dans le cadre du Projet Gutenberg.
Un extrait d’Aline et Valcour sur le blog de Paul Jorion.

Les Infortunes de la vertu, préface par Michel Delon, présentation, transcription et notes par Jean-Christophe Abramovici, Zulma/BnF/CNRS, collection « Manuscrits », 1995. Fac-similés et transcription du manuscrit, avec les passages raturés, les corrections interlinéaires ou en surcharge et les annotations personnelles écrites par Sade dans les marges, bribes d’un journal d’écriture. Édition du texte intégral en folio classique n° 963, préface de Jean Paulhan (1945), introduction, chronologie et notes de Béatrice Didier, cahiers préparatoires du récit, recto et verso (annotés par Sade) des couvertures du manuscrit, notes marginales de l’auteur.

Maurice Heine, Le Marquis de Sade, texte établi et préfacé par Gilbert Lely (Gallimard, 1950).





Quelle place occuperait l’œuvre de Sade dans l’histoire de la littérature si le manuscrit des Cent Vingt Journées avait définitivement disparu pendant la mise à sac de la Bastille ? Eugen Dühren, Guillaume Apollinaire, Maurice Heine, Gilbert Lely ont raconté l’histoire du rouleau perdu et retrouvé – voici le fil de leur récit.

On ne sait pas qui est Arnoux de Saint-Maximim qui entre en sa possession en juillet 1789, on ne sait rien des circonstances : a-t-il participé au pillage de la Bastille ? est-il venu, comme tant d’autres, explorer la forteresse avant démolition ? Rage ou joie de la destruction, simple curiosité, quantité de raisons pouvaient conduire un Parisien ou un voyageur de passage vers le quartier Saint-Antoine. Ou bien : sait-il que Sade y était incarcéré et cherche-t-il spécialement quelque chose lui ayant appartenu ?
C’est le rouleau qu’il trouve.
Comprend-il immédiatement ce qu’il tient entre les mains ? Déchiffre-t-il les premières lignes in situ ou l’emporte-t-il sans savoir de quoi il s’agit ? Est-il intéressé, étonné, effrayé ?
Il le remet, raconte Gilbert Lely, au grand-père du marquis de Villeneuve-Trans. D’après la généalogie de la famille de Sade, des Villeneuve-Trans entrent dans la lignée avec la fille de Charlotte de Villeneuve-Trans qui épouse, avant 1522, Balthazar II de Sade-Eyguières (branche issue des Hugolin) [2]. Les deux familles sont apparentées, c’est la raison pour laquelle Arnoux de Saint-Maximim leur confie le rouleau. Ceux-ci en acceptent-ils le dépôt dans l’idée de le rendre plus tard à la branche des Sade-Mazan ou, l’ayant parcouru, le rangent-ils au fond d’une armoire aux vieux papiers dans l’espoir que jamais il ne sera lu ? Quoi qu’il en soit personne ne le détruit, même sous le Directoire où la (mauvaise) réputation de Sade comme écrivain libertin s’établit avec la parution de Justine et de Juliette. Simplement, peut-être l’oublie-t-on, là.
À la fin du XIXe siècle, qu’ils souhaitent s’en débarrasser ou qu’ils aient besoin d’argent, des descendants des Villeneuve-Trans vendent le rouleau à un collectionneur de manuscrits, le psychiatre berlinois Iwan Bloch. Sous le pseudonyme d’Eugen Dühren, celui-ci le déchiffre et en donne, en 1904, une édition en français, 180 exemplaires vendus sur souscription, qu’il qualifie de « scientifique » et de la plus grande importance pour « les médecins, juristes, anthropologues » [3]. Des exemplaires de cette édition arrivent en France. Guillaume Apollinaire en lit un, l’admire, le présente dans L’Œuvre du marquis de Sade, faisant entrer, en 1909, le nom, la vie et l’œuvre de Sade dans l’histoire de la littérature.
En 1929, le vicomte Charles de Noailles - mécène du film de Buñuel L’Âge d’or dont un épisode s’inspirera des Cent Vingt Journées - demande à l’écrivain Maurice Heine de se rendre à Berlin afin d’acheter le rouleau. Maurice Heine l’en rapporte et se met au travail : il poursuit et prolonge la lecture d’Apollinaire. Il redéchiffre le manuscrit et en donne deux éditions successives avant la première édition courante établie par Jean-Jacques Pauvert et Annie Le Brun pour la publication des Œuvres complètes qui vaudra à l’éditeur des années de procès avec le ministère de l’Intérieur.


Au terme d’une large boucle dans le temps, le rouleau des Cent Vingt Journées est aujourd’hui de retour dans son cadre romanesque, la Suisse. On l’aura vu, la dernière fois, lors de l’exposition « Éros invaincu. La bibliothèque Gérard Nordmann [1930-1992] » du 27 novembre 2004 au 15 mai 2005 à la fondation Martin Bodmer [4].


Retournons à la Bastille. De 1785 à 1789, le rouleau reste soigneusement dissimulé dans la cellule de Sade, mis par lui à l’abri des geôliers, des rats, de la vermine, de l’humidité. Ce premier roman a été écrit dans la plus grande solitude. Il n’en parle ni dans la correspondance ni dans la liste de ses écrits qu’il dresse en 1788, on n’en voit aucune trace dans un cahier de travail. L’a-t-il enveloppé dans un tissu ou un carton souple ? Lui arrive-t-il, certaines nuits, de le dérouler afin de s’assurer que le papier ne s’abîme pas, que l’encre ne s’efface pas ? En lit-il un passage avant de le replacer dans sa cachette ?

Dans son invisible proximité, Sade commence à écrire Aline et Valcour ou le Roman philosophique en 1786.
L’histoire que raconte ce roman-fleuve épistolaire est celle-ci : Aline et Valcour s’aiment mais M. de Blamont, le père d’Aline, a décidé de la marier à son vieux et riche complice en libertinage, le président Dolbourg. Des récits secondaires s’intercalent, s’emboîtent, qui font rebondir et amplifient la narration principale : histoire de Valcour (lettre V de Valcour à Aline, 12 juin 1778) qui reprend des éléments biographiques de la vie de Sade ; histoire de Sophie (lettre XVI de Déterville à Valcour, 28 août), jeune femme rencontrée dans les bois, une nuit, en train d’accoucher, et qui se révélera avoir été la victime de Blamont et Dolbourg ; histoire de Sainville et de Léonore (lettre XXXV [Sainville, et dans celle-ci : histoire du roi Zamé] et lettre XXXVIII [Léonore, et dans celle-ci : histoire de don Juan et de Léontine] de Déterville à Valcour, 16 novembre), un roman dans le roman, qui emporte le lecteur dans un périlleux voyage autour de l’Afrique jusqu’à l’île utopique et bienheureuse de Tamoé, tout aussi isolée et bien défendue que le château de Silling.

C’est pour documenter l’histoire de Sainville et de Léonore que Sade écrit à Mme de Sade le 2 décembre 1786 :


« En quelle langue faut-il vous dire que je n’ai besoin de Lisbonne que du nom d’une auberge, du nom de l’hôte de cette auberge, de la rue où elle est située et des bâtiments qu’elle avoisine ; que la même chose et les mêmes détails me sont nécessaires à Tolède et à Madrid et que je veux simplement, de plus, à Tolède, le nom des deux ou trois rues du beau monde et autant dans le quartier des courtisanes, avec celui des principales promenades des trois villes désignées, Lisbonne, Tolède et Madrid ; ensuite quelques détails sur les monnaies d’Espagne, et si le supplice des nobles est en Espagne le même que le nôtre ; ou quel il est, s’il s’en différencie… »



puis à un destinataire inconnu qui est peut-être l’abbé Amblet :

« Tout ce qui développe les détails dans un roman, tout ce qui caractérise le lieu de la scène, ajoute étonnamment à l’intérêt. C’est une branche de costume qu’on peut comparer à celle du vêtement et de la décoration dans le drame. On sait combien la scène a gagné depuis que ces choses s’observent. Lesage a négligé cette partie, je l’avoue, mais ses romans, quelque bons qu’ils soient, ont-ils cette vérité, cette nature, ce pathétique de ceux de Richardon, qui ne fait pas faire un pas à Clarisse, à Grandisson ou à Pamela sans désigner la rue qu’ils traversent ou le bâtiment qui les reçoit ? Voyez comme Marivaux indique de même ces situations [dans son roman Marianne]. C’est parce que ces règles m’ont étonnamment frappé que je les suis, et si je me modèle sur ces grands maîtres, quelque quantité de rues que vous puissiez m’envoyer, il est certain que je ne m’égarerai pas [5] ».



Sade travaille plus de deux ans à Aline et Valcour. Il en finit une version en 1788, la reprend jusqu’en juin 1789. Mme de Sade, qui n’a pas même entendu parler des Cent Vingt Journées, est la première lectrice d’Aline et Valcour. Elle lui envoie une suite de réflexions faites au cours de sa lecture, répond à des observations de son mari. Un véritable dialogue de travail s’établit entre eux au sujet de ce roman. Voici des extraits de sa lettre pleine d’intelligence [6] :

« C’est un grand point dans un roman de faire parler et penser ses acteurs de la manière qui leur convient sans se démentir. Jusqu’à présent vos caractères sont bien suivis.
Il est fâcheux pour l’humanité qu’il y en ait d’un certain genre. Il faut, me direz-vous, les faire connaître pour s’en préserver et les détester. Cela est vrai, mais quand ce n’est que pour cela uniquement que l’on travaille, il y a une certaine touche où il faut s’arrêter afin d’ôter à un esprit dépravé les moyens de se corrompre encore davantage. Ces détails le rendent inlisible pour des gens honnêtes, et cela est dommage. Il me paraît qu’il y a des caractères charmants et vertueux, des réflexions et des maximes superbes, justes, vraies. Il est dommage de ne pouvoir les faire connaître et briller que par des choses trop fortes qui navrent, révoltent et ôtent toute faculté pour sentir la vertu avec cette douce satisfaction que l’on ne peut lui refuser puisqu’elle excite les monstres du crime.
Mme de Blamont noyée dans le malheur est trop crédule, et je prévois que son cœur, le désir de tout concilier, lui feront faire des sottises. Ou il ne fallait pas qu’elle fît d’éclaircissement sur Sophie avec M. de Blamont ou, les faisant, il lui fallait soutenir avec fermeté, c’est-à-dire mettre Sophie en sûreté avant que de s’expliquer. Malgré toute explication, je la crois sa fille.
Je me suis arrêtée à la lettre essentielle [7] parce que, obligée d’interrompre cette lecture pour huit jours seulement, il faut mieux le faire avant qu’après, et qu’en avançant je vois, ou plutôt je prévois, que ce n’est nullement un roman ordinaire, et qu’il faut ne pas perdre le fil pour s’y reconnaître et vous en rendre un fidèle compte. […]
Dans votre feuille, vous me reprochez de m’aveugler par mes principes. Je vais tâcher de vous répondre à cela le mieux que je pourrai.
De quoi voulez-vous que l’on se serve pour juger un ouvrage qui est une production de l’esprit ? L’on ne peut le faire, me direz-vous, que par des raisonnements qui pèsent les raisons de part et d’autre.
Si, en raisonnant, je suis le penchant de la passion qui a dicté les principes, l’usage, les mœurs, etc., je dois naturellement m’écarter de la raison et je deviens l’apologiste.
Si je critique d’après des principes opposés, vous direz que c’est prévention.
Il faut donc s’accorder premièrement sur le vrai.
Le vrai est ce qui satisfait le plus le général et qui contribue au bonheur de la masse totale. D’après cela, jugez vous-même et concluez. […] »



Sade semble lui répondre dans cette note en bas de page de la lettre XXXVIII, histoire de Léonore :

Quelques lecteurs vont dire : Voilà une bonne contradiction ; on a écrit quelque part avant ceci qu’il ne fallait pas changer souvent les ministres en place ; ici l’on dit tout le contraire. - Mais ces vétilleux lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce recueil épistolaire n’est point un traité de morale dont toutes les parties doivent se correspondre et se lier ; formé par différentes personnes, ce recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées : ainsi, au lieu de s’attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses inévitables dans une pareille collection, il faut que le lecteur, plus sage, s’amuse ou s’occupe des différents systèmes présentés pour ou contre, et qu’il adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchants.



Sade est libéré en avril 1790. S’il a perdu le rouleau des Cent Vingt Journées dont lui seul connaissait l’existence, Aline et Valcour a été sauvé grâce à ses échanges avec Mme de Sade. La publication en est annoncée en 1791 par l’imprimeur-éditeur Girouard, puis en 1793 (écrit « par le citoyen S*** »), mais elle est interrompue par la Terreur : arrestation de Sade, arrestation de Girouard qui est guillotiné. La « veuve Girouard, libraire au Palais Égalité, Galerie de Bois, n° 196 » le fait paraître en 1795. Sade a fait ajouter sous le titre : « Écrit à la Bastille, un an avant la Révolution de France ».

Les Cent Vingt Journées de Sodome et Aline et Valcour ne sont pas les deux seules œuvres de fiction que Sade a écrites à la Bastille. Parallèlement à la rédaction d’Aline et Valcour, il a travaillé à une série de nouvelles (également transmises à Mme de Sade). Quatre volumes paraîtront en 1799 sous le titre Les Crimes de l’amour, Nouvelles héroïques et tragiques ; précédées d’une Idée sur les romans et ornées de gravures par D.-A.-F. Sade [8], auteur d’Aline et Valcour. À Paris, chez Massé, éditeur-propriétaire, rue Helvétius, n° 580. An VIII [9].

L’une de ces nouvelles s’intitule Les Infortunes de la vertu. Une annotation de Sade indique : « Fini au bout de 15 jours, le 8 juillet 1787 », mais elle ne figure au sommaire d’aucun des quatre volumes parus en 1799. Où est-elle passée ? Quels événements l’ont fait à son tour disparaître ? Sur un plan cette fois strictement littéraire, son destin est aussi singulier que celui des Cent Vingt Journées.
Dès l’année suivante, 1788, Sade, toujours embastillé, l’a retravaillée, amplifiée, développée au point que la deuxième version est devenue… un roman. Justine ou les Malheurs de la vertu est publié en 1791, Sade est maintenant libre. Ni la liberté de son auteur, ni l’exposition en librairie, ni le regard des lecteurs ne réussissent pourtant à apaiser l’infortuné personnage de Justine qui réclame à nouveau l’attention du romancier. Curieux de la suite, il se remet docilement au travail d’une troisième version plus longue encore. En cours d’écriture, sa sœur Juliette prend son envol et part à la conquête de l’univers [10]. Le roman paraîtra en 1799 sous le titre La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l’Histoire de Juliette sa sœur ou les Prospérités du vice. C’est le dernier roman de Sade que nous pouvons lire puisque le manuscrit des Journées de Florbelle ou la Nature dévoilée, écrit dans les années 1800 alors qu’il est enfermé dans l’asile de fous de Charenton, sera brûlé après sa mort en 1814 par la Préfecture de police à la demande de son fils Donatien-Claude-Armand. Mais le plan et les notes de travail qui en restent n’ont de cesse de nous faire rêver.


Images : Rouleau du manuscrit des Cent Vingt Journées.

Dominique Dussidour - 24 juin 2012

[1On peut écouter Jean M. Goulemot parler de l’œuvre de Sade sur France Culture.

[2La dynastie de Sade. Des origines à nos jours, par Michel Démorest, Éditions généalogiques de la Voûte, 2010.

[3Lire les notes à la fin du volume en ligne sur gallica, les références vont de Krafft-Ebing à Otto Weininger.

[4On peut voir actuellement, et jusqu’au 19 août 2012, au musée des Lettres et manuscrits, à Paris, le rouleau d’un autre manuscrit célèbre, celui de Sur la route, écrit sur 36 mètres de papier-calque par Jack Kerouac du 2 au 22 avril 1951 sur une machine à écrire Underwood.

[5Sade vivant (1777-1793), tome 2 de la biographie de Sade par Jean-Jacques Pauvert (Robert Laffont, 1989), p. 490 et 491.

[6Des feuillets manquent mais on lira l’intégralité de ce qui en a été retrouvé dans l’édition de Jean M. Goulemot citée en tête de cet article. La lettre étant non datée, on ne sait quel état du roman lisait Mme de Sade ni de quelles remarques Sade a tenu compte.

[7Une des deux lettres qui racontent l’histoire de Sainville et l’histoire de Léonore.

[8Ces années-là, Sade omet prudemment la particule de son nom. Il lui arrive de l’orthographier Desade.

[9D’autres nouvelles, restées inédites, seront publiées à titre posthume par Maurice Heine sous le titre Historiettes, contes et fabliaux en 1926.

[10Lire « Pourquoi Juliette est-elle une femme ? » dans On n’enchaîne pas les volcans d’Annie Le Brun (Gallimard, 2006). Elle y étudie la fabrication du personnage de Juliette à partir de Justine sa sœur, son esquisse, son origine.