Cécile Portier | Ode à la femme de l’ennemi


Vous vous cachiez.
Dans ce placard vous vous cachiez. Dans ce petit réduit de cuisine où vous rangez vos épices et vos petits secrets. Vous tremblez semble-t-il. Je ne vous vois pas mais je le sais. Vous vous faites plus petite, vous voudriez vous tapir, vous confondre avec l’encoignure sombre du fond de votre placard, mais de vous dépassent encore toutes ces rondeurs, qui m’appellent.

J’ai fait brûler déjà votre village, la cour où s’ébattaient vos poules et vos enfants. Lequel, dans ce charnier, est celui qui légitimement vous étreignait, je ne sais pas. Mais cela je le sais, vous êtes seule désormais avec vos épices, et devant moi.

Je ne suis pas de la vie, cela fait longtemps que prise de dégoût elle m’a abandonné. Je ne lui en veux pas. Moi aussi je suis infidèle. Sauf à la fureur.

Mes yeux sont des trous. Mais je le sais sans le voir, que vous êtes là devant moi, tremblante, et ce n’est pas l’ombre qui vous cachera de moi.

Je ne suis pas de la vie, mais voyez, vous qui avez encore des yeux pour voir : j’avance vers vous.

Oh non ce n’est pas l’honneur qui me tient debout. Ce qui m’anime ne m’appartient pas. Me traverse, seulement. Ce qui m’arrime n’est plus mon âme. C’est une plante, un animal, comment savoir, qui n’a pas encore de nom. Quelque chose tombé en moi au moment où tout me désertait. Une sorte de liseron, un serpent. Je dis plante mais elle ne fleurit pas. Je dis serpent mais il ne pond pas.

Il, elle, glisse et s’enroule, coulisse. Ses strangulations légères font que les idées affluent plus nombreuses à ma tête. J’ai des érections d’idées sur lesquelles empaler toutes les femmes de l’ennemi.

Je suis devant vous, vous tremblez d’être ma prochaine proie. Comment me trouvez-vous, ainsi accompagné, plante, serpent, par les attributs de l’insatiable pouvoir ?

Je dis serpent car il m’abandonne sa mue, qui me sert de peau, d’uniforme, sur lequel accrocher sans douleur tous les ordres dont on m’a décoré. Sa façon d’avancer en moi rend mes gestes furtifs, propres à tous les camouflages. Son venin est mon sang, ma salive, ma sève.

Je dis plante car sa croissance est trop rapide pour toute chair animale. Même le veau sous la mère ne grossit pas si vite. Même... Même ma colère, qui comme elle repousse plus drue si on la coupe.

Je vis en symbiose, il, elle, me mange et me nourrit. Grâce à sa bouche, sa corolle, je connais le goût de tout. Surtout celui du miel. Surtout celui des mouches.

Plante tenace serpent véloce, voilà toute ma foi toute mon ardeur.
Voyez j’avance encore vers vous.
(Un clou chasse l’autre, et c’est toujours le même.)

Je n’ai plus de cruauté, c’est la plante en moi qui est cruelle, voyez comme elle me fait avancer vers vous sans que rien ne bouge, de vous et de moi.

Je n’ai plus de pitié, c’est l’animal lové en moi qui est miséricordieux, vous fera mourir de peur avant toute torture.

Mon rire, qui est le sien, vous ferait tomber les dents. J’attends.

Craignez-moi, je vais vous caresser, je vais vous annexer.

Je ne peux pas faire autrement. M’en vouloir serait une erreur. Je prends mes ordres de plus haut. Car il y a toujours plus haut. Et cet ordre c’est : jeter le trouble.

Mes yeux sont des trous, qui écarquillent les vôtres.

Pourtant, croyez-moi si vous pouvez : je suis né pour la douceur. Comme vous sans doute. Comme tout ceux-là entassés sur la place de votre village, et qui régalent déjà les vers.

Je sais l’horreur qu’il y a dans vos yeux. Je sais que vous n’osez même pas pleurer. Ou peut-être n’en avez-vous pas envie ? En avez-vous envie ?

Je suis né pour la douceur, j’avance vers vous. Mes idées affluent, tendent vers vous, si fort, à craquer la mue qui m’habille.

Vous ne tremblez plus. Pourquoi ? Vous n’avez donc plus peur ? Ayez peur je vous en prie. Débattez-vous. Si vous vous résignez où sera mon plaisir ? Comment nourrirais-je ce qui me tient d’âme, ce serpent, cette plante, et qui a si faim ?

Je ne vous vois pas, je vous sais. Vous êtes belle. Votre jupe est froissée.

Mes yeux sont des trous, mais la puissance qui me tient d’âme a faim. Résistez, s’il vous plaît, elle serait mécontente si elle reconnaissait, dans mes gestes pour vous, l’ombre de la douceur.

Je ne suis pas de la vie, mais elle ne me manque pas. La douceur me manque, qui m’a quitté plus tôt. Votre jupe est déjà froissée. Que puis-je faire ? De plus ? Si vous ne résistez pas ?

Je suis né pour la douceur. Vous en aviez, sans doute. Montrez-moi où vous l’avez cachée.

Vous ne me regardez plus. Vous ne regardez plus que l’espace vide et sombre qui vibre entre nous. Vous m’écoutez, je le sais. Et vous cherchez pour moi, vous qui avez encore des yeux, dans l’espace vide entre nous vous cherchez où nous avons caché la douceur.


Vous m’écoutez.
Vous écoutez ce drôle de bruit que je fais. Ce n’est pas moi qui pleure, c’est ce serpent qui siffle et chuinte. C’est cette plante qui suinte et se tortille à vos pieds. Arrachez-la. Je vous en prie.


2 juillet 2012