J’ai été Robert Smith, de Daniel Bourrion

Il a été Robert Smith.

Il a été Robert Smith, nous dit-il :

« J’ai été Robert Smith une nuit, une soirée du moins, sous l’un de ces chapiteaux mobiles qu’on croise encore parfois par ici posés dans quelque champ incongrus tels soucoupes volantes abandonnées après un atterrissage forcé et qui alors nous servaient de boîtes de nuit, de boîtes à boire bien plus sûrement et plus souvent, de boîtes à la castagne aussi mais pas pour moi, très peu pour moi cela, la meute, les coups de poings et ceux de pieds, très peu pour moi et pour cela, je passe mon tour, petite lâcheté, jamais aimé le sang et l’odeur qu’il a quand il coule des nez, jamais cela, les curées, les bagarres et la viande avinée qui ne sent plus les coups qu’elle reçoit ou qu’elle donne – »,


Et l’énoncé performatif au passé composé engendre sa phrase, longue, sinueuse, en recherches (du souvenir, de la sensation, de leurs prédictions). Et la phrase, amplement déployée, le porte, l’énoncé. Performatif, l’énoncé fait apparaître, l’idole Smith et surtout son halo, ce rayonnement gris froissé qui engendra nombre de simili, plein nos campagnes : nous tous, ou presque. Une époque en anamnèse, dépliée d’une phrase ; une époque et un milieu, un milieu moyen, pas central, milieu de France plutôt que centre des choses, plutôt rural, plutôt : moyen. Entres villes petites et gros villages, lycées à trois quarts d’heure de car. Une époque comme on l’a traversée, sans rien comprendre, rien en capter que notre colère, en ses attentes mal définies – quoi y comprendre au monde autour, nous étions adolescents, alors.

Mais le livre de Daniel Bourrion ne s’enferre pas, ne se limite pas au “générationnel”, non-genre à quoi souvent il suffit d’énumérer-dater, marques, produits, slogans, références datées précises, non. Un objet seul évoqué – mais solidement évoqué, levé comme une pâte -, un objet porte en lui l’essentiel de ce que nous avons vécu durant ces années 80 : la cassette audio et son inséparable réceptacle magique, le walkman. Walkman où insérer la cassette de Cure, deux objets et un geste, qui associés nous ramènent, tout ensemble : l’hiver, l’internat, la province, l’adolescence. L’attente :

« Robert Smith ainsi, un compagnon depuis qu’était arrivée dans mes oreilles la cassette audio de Faith un soir d’ennui à l’internat, comme ça, cadeau d’un qui toujours est mon ami et qui m’a glissé le rectangle de plastique gris alors que dos chauffant au radiateur on attendait je ne sais quoi, enfin les autres je ne sais pas mais moi je sais, que tout cela termine, le soir, cette semaine et la suivante et puis la vie enfin, ces derniers mots montrant assez à quel point j’étais ado et gai et souriant.
(…)
C’était le soir, et tout et tous baignaient dans cette ambiance d’hiver que connaissent bien ceux d’où je viens, cette sorte de langueur triste qui te donne l’impression que le monde a commencé à couler dans un gouffre sans fond, et toi avec, et toi aussi. C’était le soir et j’ai inséré le bloc de plastique et ses bandes magnétiques si fragiles qu’on les retrouvait souvent bouffées froissées dans le bloc de métal Walkman (l’autre homme qui marche l’homme Giacometti je ne le croiserais que bien plus tard), refermé le couvercle, appuyé sur la lourde touche rectangulaire qui lançait les moteurs et les courroies et là a lancé la machine minuscule et laissé claquer la basse rauque qu’on aurait dit enrouée. C’était Faith, c’était The Holy Hour. La voix que je suis devenu immédiatement, c’était Robert Smith, et c’était moi, exactement, ma voix de ce soir-là – une rencontre imparable. »


Daniel Bourrion tisse ici, plus qu’un hommage au chanteur des Cure, un rappel des heures peu glorieuses de construction malhabile, égarée, de nos adolescences hâves et cernées. L’idole, même talentueuse, est un objet creux, et ce qu’on met de nous dans ce creux-là, voilà ce qui pèse. Les qualités incantatoires (cette mystérieuse façon qu’a la longue phrase de Bourrion d’être sienne-et-seulement, de se déployer, ample on l’a dit mais sans perdre de ses chardons, de sa tension ; cette balistique singulière, qui nous met en main de profondes racines sur lesquelles on tire mais c’est pour nous projeter nous au sol, l’œil collé à ce qui s’expulse des tubercules arrachées), et l’idéale distance à laquelle il pose sa focale, propulsent le texte bien au-delà du clin d’œil groupusculaire où il eût pu s’égarer. Ni ricanant ni laudatif, il culmine (ou l’inverse, touche au fond de quelque chose) quand on croise avec lui l’idole, à l’issue d’un concert, “dans une salle de concert poussée sur une montagne de rien, une sorte de crassier jeté au milieu de nulle part", au milieu de ces confins, de cet Est natal que Bourrion si souvent évoque dans ses textes.

Il aura été Robert Smith. Puis un jour, ne le fut plus.
Nous avons été Robert Smith, avec lui, qu’on se soit ou non crêpé la tignasse au sucre et savon, au-dessus du lavabo familial, nous retrouvons durant toutes ces pages nos sensations et cette longue, si longue attente qu’est l’adolescence, qu’elle était alors, plus encore, au creux des années 80, époque de grande réverbération d’images, jusqu’à saturation d’icônes. Époque d’avant Internet, d’avant les téléphones portables, d’avant les réseaux sociaux. Époque qui se gargarisait d’images , se souvient-on, et d’apprêts technologiques (on se demande un peu lesquels, du coup, avant web et réseaux , avant que dehors se tienne en main dans nos poches).
Nous rendant notre part Smith (Robert Smith, mais nous revient, passant,comme le patronyme pluriel, The Smiths, put compter dans cette époque-là), tout en s’en délivrant, Daniel Bourrion rend aussi hommage à ces communs, même pauvres, qui nous constituent.
De Daniel Bourrion paraît également ces jours-ci chez publie.papier (novatrice extension d’impression à la demande de la maison numérique publie.net, dont il est un des piliers) un Légendes compilatoire, incluant plusieurs de ses courts récits de mémoire, puissamment mélancoliques : Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs.

Daniel Bourrion, J’étais Robert Smith (éditions publie.net, ISBN :978-2-81450-649-7).
Daniel Bourrion, Légendes, ISBN : 978-2-8145-9480-7,
PRIX : 9,10 €. (Le livre papier offre un lien de téléchargement du fichier numérique ; le livre est disponible également en version numérique seule sur publie.net).

Guénaël Boutouillet - 17 août 2012