Poèmes de prison. Le grand massacre. L’âme endormie, de Liao Yiwu

Poèmes de prison. Le grand massacre. L’âme endormie a paru chez L ‘Harmattan en 2007, traduit du chinois par Shanshan Sun et Anne-Marie Jeanjean.
« Le grand massacre » a été écrit pendant la répression contre les étudiants qui occupaient la place Tian An-men en juin 1989. Enregistré sur cassettes par Liao Yiwu, ce poème de résistance a immédiatement circulé dans toute la Chine.
« L’âme endormie », dit par l’auteur, fait partie de la bande sonore d’un film vidéo qu’il a réalisé en 1990.
Les « Poèmes de prison » racontent ses quatre années de détention dans les différentes prisons où il a été battu et maltraité de mars 1990 à janvier 1994.

Deux récits en prose sont disponibles en français : L’Empire des bas-fonds traduit par Marie Holzman (éditions Bleu de Chine, 2003) et Quand la terre s’est ouverte au Sichuan : Journal d’une tragédie traduit par Marie Holzman et Marc Raimbourg (éditions Buchet-Chastel, 2010).

Voir Liao Yiwu sur Arte.

Liao Yiwu, qui a quitté clandestinement la Chine et vit maintenant à Berlin, a obtenu le prix des Libraires allemands en juin 2012 pour Für ein Lied und Hundert Lieder (Pour cent et un chants), encore inédit en français.





Inondations


Inondations annonce Le Journal du Peuple
caractères après caractères, phrase après phrase, nous examinons
avec peine ce qui ajoute au malheur
du peuple de misère sans nourriture, sinistré
attendant des heures ; atterrés, nous lisons les nouvelles
comme si nous avions provoqué la catastrophe.

Pourtant notre ration devient de plus en plus petite
gavés d’une simple soupe de potiron aussi jaune que le fleuve
Nous n’avons plus de force et nous devons économiser
toute action, y compris pour moi, celle de marcher
Le condamné à mort, lui, avance déjà en s’appuyant
le long du mur.

J’expérimente à tout prix l’entrême de mes possibilités
comme tenter de ne pas approcher des toilettes
Par l’immobilité, retenir cette armée déferlante interne
qui s’approche inexorablement, de plus en plus.
Depuis que la faim a commencé, je calcule
statistiquement le moindre de mes déplacements.

Cette bataille à égalité va continuer absolument
Impensable de perdre sa place
Tu ne peux pas non plus laisser la transpiration
couler n’importe
comment puisqu’elle se constitue de graisse
et de sel qui se gaspillent
Quel dommage
de ne pouvoir la récupérer pour combler la faim
La viande, que sont rats et vers, nous l’avons
seulement aperçue
Même nos chers araignées, fourmis et cafards
ont fui à cause de l’inondation
Que puis-je dire encore
puisque la salive est un trésor ?

23 avril 1991

Dominique Dussidour - 3 juillet 2012