Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie, de Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne

Il y a cinquante ans, le jeudi 5 juillet 1962, l’Algérie fêtait son indépendance.

« Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie », c’est le thème de l’exposition produite par l’IMEC, institut Mémoires de l’édition contemporaine, et présentée à l’abbaye d’Ardenne (Calvados) du 16 juin au 14 octobre 2012.
Lire la lettre de l’IMEC, printemps 2012.

Un ouvrage portant ce titre, conçu par Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, qui sont les deux commissaires de l’exposition, l’accompagne [1].





C’est vivre


Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois sources vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
À lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs œuvres et leurs racines

Mourir ainsi c’est vivre

Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
À lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire

Mourir ainsi c’est vivre

Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais



« C’est vivre », paru dans Jeune Afrique et dans Études méditerranéennes, a été écrit par Kateb Yacine en 1962 en hommage au poète Jean Amrouche qui venait de mourir à Paris.
Cette année-là, l’écrivain Mouloud Feraoun avait été assassiné par l’OAS à El Biar près d’Alger [2].
Frantz Fanon était mort à Washington en 1961 [3].

Ce poème, qui appartient au fonds Kateb Yacine de l’IMEC, est un des nombreux documents que présente Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie de Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne. L’ouvrage retrace, en onze chapitres chronologiques allant de 1945 à 1968, l’itinéraire d’écrivains, journalistes, éditeurs, ethnologues, sociologues, artistes prenant parti pour ou contre, s’engageant avec générosité ou réticence ou ne s’engageant pas sur les questions de la colonisation, de la guerre d’Algérie, de la torture, de l’aide au FLN, de l’indépendance, cela dans le contexte politique national et international de l’époque (fin de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Indochine, relations des pays de l’Est avec l’URSS, mouvements d’indépendance tiers-mondistes).

L’ouvrage rassemble des sommaires de revue, des articles, photos et dessins de presse, des éditoriaux et des tribunes, des tracts, les textes d’appel de groupes tels que le Comité d’action des intellectuels algériens pour la Démocratie, la Liberté et la Paix (1948) et le Comité d’action des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord. Le « Manifeste des 121 » sur le droit à l’insoumission est accompagné d’une partie de la correspondance qu’il a initiée : lettres manuscrites de René Char à Maurice Blanchot (23 juillet 1960), de Maurice Blanchot (août 1960), de Claude Simon (30 août 1960), d’Alain Robbe-Grillet (26 septembre 1960), de Jean Sénac (28 septembre 1960) à Dionys Mascolo. En fin d’ouvrage sont indexés plus de quatre cents noms de personne et une centaine de périodiques.

Y sont évoquées des œuvres suscitées directement ou indirectement par cette période. Des romans : Les Hauteurs de la ville d’Emmanuel Roblès en 1948, L’Incendie de Mohammed Dib en 1954, Les Enfants du Nouveau Monde d’Assia Djebar en 1962, Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat en 1967 ; des pièces de théâtre : Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine en 1953, Les Huissiers de Michel Vinaver en 1957, Le Séisme d’Henri Kréa en 1958 ; d’innombrables études et de précieux témoignages : L’Algérie en 1957 de Germaine Tillion, Pour Djamila Bouhired de Georges Arnaud et Jacques Vergès en 1957, La Question d’Henri Alleg en 1958 [4], Le Front de Robert Davezies en 1959, Les Harkis à Paris de Paulette Péju en 1961 ; des tableaux de Jacques Villeglé et Robert Lapoujade.

Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie rappelle les relations d’amitié, d’estime et de travail, les enjeux individuels et collectifs, les résistances inavouées et les dialogues impossibles, les générosités et les lâchetés intellectuelles et politiques, les actes de courage physique et moral qui ont traversé ces années-là. Ils appartiennent maintenant à l’histoire de la France, à l’histoire de l’Algérie et à l’histoire commune de ces deux pays.


Dominique Dussidour - 4 juillet 2012

[1Coédition Gallimard-IMEC.

[2Le Journal (1955-1962) de Mouloud Feraoun vient d’être réédité avec une préface d’Emmanuel Roblès dans la collection Points-Seuil. On le voit évoquer son amitié avec Albert Camus dans un reportage réalisé, après sa mort, lors de la première parution du livre.

[3Lire l’article de Pascal Gibourg.

[4Réédité cette année par les Éditions de Minuit ainsi que Itinéraire de Robert Bonnaud, Les Belles Lettres de Charlotte Delbo, Le Désert à l’aube de Noël Favrelière, L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet, La Gangrène et Provocation à la désobéissance. Le procès d’un déserteur, accompagnés d’une plaquette d’Anne Simonin, Le Droit de désobéissance. Les Éditions de Minuit en guerre d’Algérie.