Éloge de la godille de Charles Madézo

Éloge de la godille de Charles Madézo vient de paraître aux éditions Apogée, avec des dessins de Gaele Flao, peintre et championne du monde de la godille, Groix, 2011.





Luis était le passeur du quai du Rosmeur. Espagnol fuyant le franquisme, il s’était trouvé la mission de transborder les marins vers leur pinasse ou leur malamock mouillés au plus profond du port. Son état misérable d’exilé sans le sou, Luis l’avait magnifié de cette mission. Tel l’archange jaillissant du néant de la nuit, il émergeait de sa pauvre cabane avant l’aube. De son aviron, épée flamboyante, outil sacré rapetassé de cuir, il enchaînait les allers-retours entre le quai et les bateaux avec cette humble nonchalance depuis jamais atteinte et que, dans les heures creuses, il s’efforçait d’inculquer aux gamins du port. Luis y su espadilla. Luis et sa godille. Avant de mourir à la tâche, il aura trente ans durant poussé jusqu’à la perfection l’art de la godille, à raison de douze heures par jour et sept jours par semaine. Luis le passeur. El espadillero. La langue espagnole restitue bien la racine commune que partagent l’épée flamboyante et l’aviron de Luis. On peut voir sur l’esplanade de Bermeo, port de Biscaye au nord de Bilbao, l’immense statue d’un marin serrant à pleines mains son aviron, tel Michel se recueillant avant d’affronter le dragon.



Scull en anglais, en japonais, yulo en chinois - la godille en français, ce n’est pas seulement vers les langues que nous emmène Charles Madézo dans son Éloge de la godille. À l’aide de cet objet modeste il a retraversé les activités des hommes et même la construction mathématique de l’infini, ce huit couché qui « est exactement la figure qu’amorce la rotation des poignets sur le manche ».
Il nous conduit vers la Venise de Casanova, L’Île aux morts de Böcklin, Impression, soleil levant de Monet et nous raconte à sa façon le recrutement des premiers disciples évangéliques sur le lac de Tibériade.
À lire dans le train qui vous déposera cet été sur le quai d’un port, où que ce soit.


Dominique Dussidour - 21 juillet 2012