Re- de Frédéric Forte

Re- de Frédéric Forte vient de paraître dans la collection disparate aux éditions Nous, 2012, 12 €.

Textes inédits et lectures de Bruno Fern.


Autant que l’auteur [1], le titre ne peut qu’intriguer le lecteur, n’étant ni un mot (à cause du tiret qui ouvre sur le blanc) ni (puisqu’il y a la majuscule) seulement le préfixe qui sert à exprimer, selon mon dictionnaire de base, « soit une simple répétition, soit une répétition avec changement, soit la reprise de l’action avec progression », toutes acceptions qui correspondent à plusieurs dimensions de ce livre qui ne cesse pas de se retourner sur lui-même. Un Re- dont la définition pourrait être celle d’« une machine à écrire » – ce que F. Forte précise ainsi : « un objet formel, utile au déroulement de la compétition, mais aussi un objet de langue ».

On suit ici deux pentes parallèles : sur les pages paires, un texte dit faux, en prose, qui commente (rumine, réfléchit) les textes supposément vrais, 44 poèmes en vers qui figurent sur les pages impaires et dont la structure et l’esprit s’inspirent de ceux du fatras, poème à forme fixe datant du Moyen Age [2], d’où s’ensuit une lecture toujours entre deux pages. Donc :

1) une reprise continue, par le commentaire en prose, de la suite des poèmes : « Je dois donner à voir (entendre, lire) les hésitations, les atermoiements, les bifurcations, les remords, les ratures, les retours en arrière… » – ce qui permet indéniablement de mieux y progresser ;

2) de multiples répétitions formelles puisque tous les poèmes
— ont la même ossature, celle du fatras redynamisé : 13 vers (2+6+5), les deux premiers étant répétés entièrement et les autres en partie (le distique initial servant « de moteur au reste du poème »), leurs mètres limités à 4 possibilités (6, 7, 8 ou 9 syllabes)
— présentent une répartition similaire de rimes, placées aussi bien en fin de vers qu’à l’intérieur
— contiennent l’embrayeur re-
(liste non exhaustive) et constituent chacun, évidemment, une variation du « thème inexistant ».
Soit au final une mécanique de haute précision – mais pour fabriquer quoi ? Souci que l’auteur expose lui-même (« Je sens bien que tout cela court le risque d’apparaître comme une véritable usine à gaz. La machine tourne à vide. ») et, en exprimant ce doute [3], il fournit au moins l’une des clés de lecture possible dont d’autres indices sont repérables ici ou là. En effet, dès le début du livre (qui s’est joué au temps, au cours d’une résidence de justement 44 semaines [4] – « D’une certaine manière, ce n’est rien d’autre qu’un semainier. »), une équivalence est affirmée : « Re- = areuh, un mot-outil qui sert à fabriquer ce qu’il nomme » ; plus loin sont évoqués un « cimetière de titres » puis le fait qu’ « un texte meurt toujours pour quelqu’un à un moment donné ». Bref, confrontés sans cesse à la difficulté d’exister, c’est précisément de cette confrontation que les poèmes, comme autant d’instantanés qui cherchent à saisir sur le vif [5], tirent leurs diverses matières premières, des préoccupations liées à l’écriture (« Question moyen-âgeuse la forme » ; « pour quoi faire un train de phrases ») aux échos diffractés les plus triviaux, en passant par les traces de différents textes (ainsi Verlaine : « ce qu’il y a c’est : du bruit – où est la touche REC / lire « voici des fruits / du sentiment avec, rien de toi »). Autrement dit, F. Forte donne à lire ici une illustration réussie de la fameuse phrase de J. Roubaud, « La poésie est une forme de vie »La Boucle, Le Seuil, 1993.]], recyclant le tout et le rien, souvent avec humour, pour créer du nouveau :



OU BIEN DÉTOUR par environ
d’autres poèmes concevables

ou bien détour par environ avec
du lyrisme jetable – supermarché, un ciel
mais rond de quelque chose
incontournable et en juillet – à vrai dire
on cherche à genoux
re- sous la table

cherche en je-nous quoi
sous la table, huit pieds (une image) et pire on joint
l’inutile au dégradable, les week-ends ici loin
du front d’autres poèmes
concevables


Bruno Fern.

26 juillet 2012

[1« Malgré le vide effrayant qu’il dégage, le titre a bien dû, l’espace de quelques secondes au moins, faire sens dans ma tête. »

[2Voir article sur le mot fatras.

[3Ou en évoquant John Cage à deux reprises – on ne peut que penser, entre autres pièces, à la fameuse faite « de silence », 4’ 33’’.

[4Résidence organisée par le Conseil régional d’Île-de-France, dans le cadre de la librairie parisienne le comptoir des mots, de septembre 2009 à juin 2010. Situation de commande constituant une contrainte temporelle qui se rajoute aux formelles – ne pas oublier que F. Forte appartient à l’Oulipo.

[5Plusieurs rapprochements ont lieu entre poème et photographie.