Apartés de Mathieu Nuss

Apartés de Mathieu Nuss vient de paraître à l’Atelier La Feugraie, 2012, 13 €.

Mathieu Nuss sur Plexus, le site proposé par Mathieu Brosseau.

Textes inédits et lectures, Bruno Fern sur remue.


Écrites à part de l’œuvre poétique, ces petites proses constituent autant de tentatives pour capter ce qui, soudain, remonte à la surface, déchirant avant qu’elle se referme la trame des habitudes d’être et de penser. En effet, il s’agit pour l’auteur de « pêcher dans ce que l’eau trouble montre de terrible : l’impossible unité, le « compossible » qui traverse simultanément le crible de différentes disciplines », traquant ainsi un poisson dont, même s’il finit par filer entre les lignes, on aura au moins pu apercevoir, à force de retouches, quelques éclats furtifs.
Réflexions sur l’écriture (tout particulièrement celle du poème dont la présence hante la plupart des pages), hommages rendus avec finesse à certains auteurs (André du Bouchet, Nicolas Bouvier, Christian Hubin, Jude Stéfan, David Mus, entre autres), impressions ciselées à l’écoute d’œuvres musicales (de la musique médiévale à celle dite contemporaine), arpentages des espaces fréquentés (ceux où l’on revient mais qui demeurent irréductiblement plus étrangers que familiers et ceux où l’on ne fait que passer), événements du quotidien qui ne suscitent pas moins la surprise (avec une prédilection pour ce qui relève du naturel : météo, plantes et bêtes), etc. forment les principales strates, diversement épaisses, d’un livre qui a souvent recours au vocabulaire scientifique, géologie et physiologie en tête.
En fait, Mathieu Nuss semble procéder ici à l’examen attentif et sans complaisance des failles, aussi bien celles qui traversent le sujet incarné, à la fois réduit à lui-même et multiple (« Permanence de ce ‘‘plusieurs visages’’ inscrit au profond de nous que l’on essaie de sortir de façon unie »), plein et précaire (« Altérables nous ne sommes que suspens de nous-mêmes, nous perdant d’abord en nous, en nos os mollassons qui se racontent trop profondément quelque chose »), que celles engendrées par l’écriture (« Comme un séisme de langue de faible magnitude nous apprend en temps réel les réactions d’une structure »). Ce minutieux travail de repérages et de mises en résonance s’effectue en soulignant avec lucidité (et parfois avec humour : « Bouée d’aboutir à un livre, à un sourire en coin peut-être ») qu’il faut irrémédiablement s’en tenir aux marges du vivant puisque ce dernier, par définition, échappe à toute autre clôture que la mort :

« Privilégier la voix intérieure sise dans les chairs abîmées les plus profondes, là où les asticots réussissent à soigner quand la médecine classique échoue. Une voix qui ne parvient jamais intégralement mais tout de même mise au propre. »


Bruno Fern

30 août 2012