Isabelle Zribi | Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (nouvel extrait inédit)

Je cherche sur wikipédia à quel âge Robert Louis Stevenson, l’homonyme de ma grand-tante, a publié son premier texte. C’est, après la durée de la vie, la deuxième question que je pose à une biographie d’écrivain. Je détermine avec une curiosité avide la durée de sa non existence littéraire. Vie et mort d’un non écrivain. 1850-1877 : Stevenson a vécu 27 ans sans écrire. Fitzgerald : 24 ans. Rimbaud : 16 ans. Joyce : 22 ans. Proust : 25 ans. Quant à Sarraute, elle a tenu 39 ans. Si à la date de sa première parution l’ecrivain est plus jeune que moi, je me dis qu’il est trop tard pour commencer quoique ce soit, que toute publication sera non avenue et je m’enveloppe du deuil de ma carrière littéraire manquée. Si à l’inverse, il est plus âgé, je compte les années qui me restent et je me dis « plus qu’un an, plus que deux, encore dix ». Dès l’enfance, on nous projette dans une compétition. Il faut sans cesse qu’un âge corresponde à un acte. On est soit en avance, soit en retard, rarement dans la moyenne. Marcher, parler, écrire. Et cela ne nous a pas suffi. On nous a rebattu les oreilles de notre retard en ceci ou en cela ou de notre avance sur nos camarades. Et cela ne nous a pas suffi. Il a fallu encore qu’en nous-mêmes, on se place dans d’autres compétitions : embrasser, coucher, se marier, gagner sa vie, avoir des enfants, devenir grand-parent. Dans sa profession, on trouvera encore matière à se régler comme des horloges. On comparera, on évaluera, on calculera si on est dans les temps. Peu importe l’intensité de ces expériences pourvu qu’on ne soit pas en reste, qu’on puisse dire, on l’a fait, quand il fallait, si possible même avant.

Mais calculer l’âge des grands auteurs à la première parution n’est en réalité qu’un prétexte pour me convaincre à l’avance que je n’accomplirai rien de décisif. Il me permet de prouver que j’ai passé l’âge de l’éveil à l’écriture et que si ce n’est pas encore le cas, le temps me donnera raison d’y avoir renoncé. Les anniversaires me démoralisent car ils m’enfoncent dans l’idée d’avoir passé mon tour. Depuis mes vingt et un ans, je considère que je suis en âge de faire quelque chose et du coup que je ne réalise rien. J’ignore ce que recouvre exactement cette ambition mais elle m’apparaît capitale. A chaque anniversaire, et celui-là ne fait pas exception, je me lamente, je n’ai rien fait, sans que nul ne discerne l’objet de la plainte. Cela consisterait à accomplir une véritable action individuelle. Les métiers sont là pour nous rappeler que les personnalités sont indifférenciées, ce que l’un peut faire, l’autre le fera aussi bien. Quant à l’engendrement, il me semble vain. J’entends vanter la fondation d’une famille à soi, celle qui nous distinguera de nos parents. On nous décrit le tableau idéalisé d’un micro-Etat, où on serait libre de dresser nos propres tables de la loi. Oh, jolies poupées vivantes donnant la main à leurs geppettos adorés ! Image d’épinal de quatre individus radieux liés par la confusion des gênes ! On nous bassine avec cette image d’éden calfeutré. Mais pour ma part, je suis incapable de croire à ce renouveau. J’ai la certitude que je serai tout aussi inapte que mes parents de nourrir autre chose que la fureur, que j’en attendrai trop, que j’exigerai un semblable là où la ressemblance mentale est précisément exclue, que la différence me révulserait, qu’il ne me resterait plus qu’à me faire à cet échec incarné dans une personne et l’aimer en dépit de ma déception. En définitive, je n’aurai transféré que des gênes, au sens d’ADN autant que d’embarras, sans réaliser de véritable action individuelle.

En me couchant sur mon lit étroit, je pense à la phrase les morts vivent en nous. Ca, on ne se prive pas de le dire. Vous l’ignoriez ? Il existe un pourvoi contre la mort. Elle vit en toi maintenant. Tant que tu conserveras sa mémoire, elle vivra « quelque part ». On nous rebat les oreilles de cette prétendue consolation, on nous gave de cet infect bonbon au miel. Car rien ne doit changer la vie, pas même la mort. Il ne faut surtout pas désespérer les autres avec des idées malsaines de disparition et de jamais plus. Il vaut mieux prétendre, contre toute évidence, que ce qui est perdu ne l’est pas et que la putréfaction n’est que le début d’une grossesse monstrueuse. Par commodité, on change les endeuillés en cénotaphes. Pire encore, on nous demande de garantir aux défunts la pérennité de leur existence terrestre. Me terrifie plus que me console l’idée selon laquelle ma grand-tante Stevenson serait blottie dans mon organisme et en paisible parasite, se repaîtrait de mes pensées pour elle. Je ne suis pas prête à nourrir un peuple de tamagotchis internes, de plus en plus nombreux à mesure que se multiplieraient les morts que je connais- germination inévitable. Et même si je l’étais, ma mémoire ne produit que loques et débris. Je suis incapable de recomposer Stevenson, il ne me vient que des diapositives furtives de son visage, de son sourire intelligent, une simple idée de sa silhouette. Quand je zoome sur l’image qui se dessine, elle se décompose aussitôt. Les photos sont les faux amis de la mémoire. Non seulement, elles n’ont pas retenu ce qui la constituait véritablement mais elles polluent mes pensées de leur fixité macabre, vitrifiant Stevenson au lieu de me la rendre. Je la vois constamment se tenant à côté d’une moi plus jeune, sur le perron de chez mes parents, arborant un sourire pétrifié, image tirée d’une des seules photos que j’ai conservées d’elle. Cette image se substitue au souvenir que j’ai de Stevenson, souvenir de photo contre souvenir de personne. Je procède autrement et tente d’approcher Stevenson par la sensation. Je cherche ses jambes lisses sous mon pied de jeune adolescente, lorsqu’elle m’invitait à écouter dans son lit la BBC avant de dormir. Un instant la sensation est là, je sens Stevenson contre moi, je la salue, nous sommes l’une et l’autre dans un monde commun (qu’est-ce que le monde sinon un partage de sensations ?). Mais je ne sais pas la retenir. Ma grand tante regagne brutalement sa cellule et moi la mienne. Entre nos prisons, le passage secret s’est dérobé.



A l’écoute, la nuit remue 6

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