Notes sur Art et aliénation de Jean-Marc Lachaud



Le titre de l’ouvrage de Jean-Marc Lachaud paru aux PUF est à la fois clair, ancré sur un horizon théorique et son débordement. C’est un programme et son débordement. Il pourrait y avoir un malentendu. Celui qui s’arrêterait au seul titre pourrait être tenté de n’y percevoir qu’un titre appartenant à une autre période de notre vie intellectuelle, celle où la pensée marxiste dominante impliquait une pensée esthétique orientée. Or le volume de Jean-Marc Lachaud est infiniment plus complet et complexe que cet a priori rapide.

Le livre est d’abord une mise au point historique et théoriques des relations entre l’art et la politique, entre la pensée esthétique et les théories issues du marxisme. Il faut ici bien lire : les théories issues du marxismes. Car, et c’est là tout l’enjeu salutaire d’Art et aliénation, Jean-Marc Lachaud dépliant l’héritage de Karl Marx pour la pensée de l’art nous rappelle qu’il s’agit d’abord d’une constellation théorique. Profondément anti-dogmatique, Jean-Marc Lachaud revient sur tous les aspects de cet héritage : il traverse les moments de grâce théorique, les lourdeurs, les errements et les impasses sordides et totalitaires. La somme du parcours éclaire une vivacité théorique qui contrarie les évidences et les stéréotypes. S’il balaie l’ensemble des effets théoriques et idéologiques du marxisme sur la pensée de l’art, il donne également à lire les rayonnements contemporains d’une pensée matérialiste. Car il ne s’agit pas seulement avec Art et aliénation d’un strict point de vue d’histoire de la philosophie mais également d’un dépliement généalogique pour penser ce qui est à l’œuvre dans le contemporain.

Jean-Marc Lachaud adopte dans un premier temps un point de vue historique et chronologique, rappelant à la fois la place de l’art chez Marx et Engels, traversant la question du réalisme (balzacien) qui occupe une place si importante dans le prolongement idéologique d’une esthétique marxisante ; il revient également sur les événements de la pensée esthétique liés à la Révolution d’Octobre, articulant toujours de manière très précise et documentée les penseurs de l’époque aux commentateurs contemporain, faisant de l’essai une somme bibliographique. De manière très didactique, Lachaud revient à la fois sur les événements politiques et leurs conséquences esthétiques : de la libération avant-gardiste des années 1920, à la rupture idéologique du Jdanovisme et leurs héritages respectifs et divergents (de l’orthodoxie réaliste d’un Luckàcs à la pensée aporétique d’un Adorno, pour le dire rapidement).

Mais ce qui oriente plus profondément le débat théorique pour Lachaud dans ce contexte, c’est la l’enjeu critique de l’art et surtout la place de l’utopie dans cette constellation. La question critique et le battement utopique permettent de réévaluer cet héritage et mettre au devant de la scène les acteurs d’une pensée critique ayant fait rupture avec les vieilles orthodoxies marxistes sans pour autant nier leurs lectures de Marx et sa place dans leur pensée.

La question est celle du pouvoir d’émancipation de l’art, entre un art militant qui ne se réduise pas à des dogmatismes et un art de résistance qui, à la suite de Françoise Proust, selon selon Jean-Marc Lachaud ouvre de nouvelles configurations de l’art et de la pensée : « Résister, c’est donc contester radicalement l’ordre établi et esquisser sous formes de paysages aléatoires, une constellation de possibles » (p.123).

En ce sens Jean-Marc Lauchaud fait œuvre de résistance contre les réductions de l’air du temps en permettant de saisir et de penser le paysage constellé d’une pensée critique et/ou matérialiste. Si la dernière partie du livre se concentre sur la question de l’utopie, c’est qu’elle traverse évidemment l’ensemble de cette problématique que lie art et aliénation, art et politique. L’auteur rappelle en en relisant Ernst Bloch qu’au « sein de l’œuvre d’art, sont ainsi figurés et s’activent des éclats utopiques, c’est-à-dire un ensemble de possibles non-encore-réalisés. L’art résiste, dénonçant la réalité établie et envisageant (suggérant) ce qu’elle pourrait être dans l’à-venir. » (pp. 133-134). Lachaud pose cependant dans sa conclusion la situation de l’utopie aujourd’hui tout en maintenant son inactualité féconde : « Avec l’achèvement du XXe siècle, s’impose « l’éclipse des utopies » (Enzo Traverso). Nul ne peut contester la profondeur de cette rupture, dont certains croient qu’elle signifie définitivement l’impossibilité désormais advenue de penser une éventuelle alternative à la réalité existante. Nul ne peut ignorer la brûlante blessure infligée par l’accumulation des rêves fracassés et des défaites douloureuses. Néanmoins, face aux désordres du monde actuel et aux violences qu’ils engendrent, le temps des révoltes (dont il ne s’agit pas de nier la fragilité) ne semble pas aboli. L’espérance n’abdique pas et la question d’une possible transformation du monde reste posée, comme une heureuse entreprise de sauvetage (au sens benjaminien du terme). » (p. 163)

Le livre de Jean-Marc Lachaud permet donc de saisir les formes et lignes de tension d’une pensée critique aujourd’hui, et de mettre en perspective ces actualités éditoriales :

- d’abord l’actualité Jean-Michel Palmier avec Jean Michel Palmier. Arts et sociétés essai collectif dirigé par Dominique Berthet et Jean-Marc Lachaud … qui fait écho au dossier Jean-Michel Palmier sur remue.net

- l’actualité Fredric Jameson aux éditions Questions théoriques, belle maison dont il faudra vraiment parler ultérieurement (voir en attendant impeccable Revue des Livres de juillet-août 2012) et bientôt Peter Bürger

- les Figures de l’histoire de Jacques Rancière qui viennent de paraître aux PUF.

- l’actualité autour de l’école de Francfort

- les actualités Walter Benjamin (passée, présente (Benjamin est à l’agrégation)et à venir... Et toujours sur remue.net

- l’actualité Adorno : de l’auteur à Gilles Moutot

- Ou le travail mené par Laurent Grisel sur remue.net et partout ailleurs sur L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss.

A lire également un entretien avec Jean-Marc Lachaud sur paris-art.com

Sébastien Rongier - 12 septembre 2012