Un livre d’artiste maintenant et ailleurs

Photographie d’un détail du livre QUERESTETILAPROVOQUER
Emmanuel Aragon, juillet 2012. (ph CP)

site de l’artiste

Expositions et travaux d’Emmanuel Aragon en cours

Je veux savoir te parler octobre 2012,
1% artistique et résidence - Lycée Maréchal Leclerc, Alençon
(maîtrise d’ouvrage Conseil Régional de Basse-Normandie)
Installation, meubles et fragments de meubles anciens gravés de textes. Avec le soutien de La Fabrique POLA, Bordeaux (mise à disposition d’un atelier).

HABITER, projet du collectif d’artistes CLARA à Dunkerque.
Suite d’actions et d’expositions de septembre 2012 à avril 2013
en partenariat avec BES (Bois Environnement Service et Bâtisseurs d’Economie Solidaire), la ville de Coudekerque-Branche, La Plate-forme, LAAC, Fructôse,
ESA Nord-Pas de Calais Dunkerque Tourcoing, ISBA Besançon Franche-Comté.

Cf. présentation de la série "Topiarius & Topiaria"

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vidéo "Un livre d’artiste maintenant et ailleurs" sur vimeo (durée 6 mn)

Topiaria montre le livre à l’écran. Les pages sont repoussées par l’ordinateur. Le volume ne peut être distinct de sa tenue. Topiarius tente de circonscrire d’un plan fixe les mains où l’ouvrage se trouve. Nul montage d’images ne correspond aux conditions de lecture. En dehors ou en dedans pas besoin de limites pour des yeux qui ne voient pas ce que la bouche prononce « Étreins-moi, dit la frase [1] du livre et tu vas passer à travers la phrase avec des regards familiers. » Topiaria est passée.

Topiarius articule les diphtongues comme il a appris à le faire « N’en parlons plus » dit le mot. La matière verbale n’est pas sûre. Les lettres apparentes font des signes d’aruspice emmêlés par le temps. Le jardinier ne peut pas déchiffrer les mots. Il voit seulement des traits rouges en mouvement. Tout à fait à l’extérieur de la page, le texte a disparu mais il perçoit les entrechats du poète qui vivait aux lisières. Dans l’impossibilité où il est de s’extraire de ce qu’il voit, Topiarius traverse QUERESTETILAPROVOQUER. Il est passé au travers.

Un coquelicot commence d’apprendre à bien finir. Après soixante années une fleur en guenilles ne recommence pas à fleurir. Topiarius est figé devant un champ blanc couvert de lettres rouges. L’immobilité du jardinier est totale. Les traits sont précis. Les dessins sont pleins. La forme ne souffre aucune critique sur le timbre, l’articulation, le phrasé, l’équilibre, l’ajustement entre technique et émotion, c’est le regardeur qui souffre. Topiarius veut finir par lire au travers des phrases.

Topiarius songe à un journal qui dit la souffrance du corps, du cou, des épaules, du dos, avec des sueurs froides, des nausées, des vomissements. Mais le spectateur n’est pas un lecteur. Au travers du champ vu le texte n’est pas lu. Tout y est inscrit pourtant, tout y est en place : le style, les ruptures de ton, les manières du délié, le port du plein, la régularité des espaces, les sauts de ligne, sauts de biche et la continuité du tracé. Les passages nouent et dénouent les mouvements des yeux. Topiarius passe de l’autre côté de la page. Il tourne la feuille de papier Pleine Page. Il contourne le texte.

Quand un artiste du livre invite un artiste du mouvement une conversation s’établit sur une table. Topiaria parle avec sa table de travail [2]. Les deux pages du journal manuscrit du poète danseur déchargent une caisse à outils sur un établi blanc et couvre le plateau d’encre rouge. Le demi-cercle du tranchant de la gouge fait le creux des lettres pleines de rouge foncé. La pointe de la mèche détermine le centre du trou des lettres remplies de rouge clair. Chaque ciseau montre sa gamme de gestes. Le vilebrequin est un derviche qui transforme le mouvement en croyance LABELLEHISTOIRERESTELABELLEHISTOIRE. Topiaria voit une phrase rouge baiser.

Il faut atteindre le moment d’apprendre à lire la phrase rouge. Topiarius lit sur la surface lisse des murs. Topiaria s’enfonce à travers le bois de la table car la langue ligneuse est muette. Le danseur qui parle déprend la voix de l’artiste qui lui fait écho. L’échange de lettres se fait dans le silence. DANSSEXAGENAIREILYASEXE mais le plateau qui a été beaucoup touché est extrêmement usagé. Topiarius et Topiaria sont éreintés. Vivent-ils ainsi leurs derniers instants pour avoir pris le paysage en sens inverse ? Non. Un poète chinois passe par là et leur dit doucement « Ce que l’œil voit, la bouche ne peut le prononcer ». À quelques pas de là, l’établi de paroles attend sans parler.

Topiaria pleure. Instruite par les yeux dans un seul livre de papier blanc traversés d’un manuscrit à l’encre rouge, elle ne sait pas déchiffrer par la bouche. Elle cherche un maître pour transcrire le texte transcrit. Et voilà Topiarius qui passe sa vie à chercher des mots qui lui font défaut. Et voilà l’artiste qui passe sa vie à chercher des images de mots qui lui font défaut. Et voilà le danseur qui passe sa vie à chercher des mouvements de mots qui lui font défaut. Et voilà Topiaria qui rit de toutes ses larmes qui lui font défaut. À la grande lumière du jour, juste au dessus de la table de hêtre où prend corps la parole se produit une apparition osmose perpétuelle [3]. Un couple de promeneurs retrouve le goût de la lecture à livre ouvert.

Catherine Pomparat - 14 septembre 2012

[1La “frase” est le corps de farine, d’eau et de levain souple et élastique que le boulanger travaille légèrement et assez vite pour empêcher la pâte de languir mais assez doucement pour qu’elle ne brûle pas. Cf. Steven L. Kaplan, Le retour du bon pain, Perrin, 2002, p 49.

[2Cf. chroniques « Conversations avec ma table »

[3« Je pense qu’à partir du moment où l’on vit constamment dans les mêmes lieux, il est difficile de ne pas être influencé dans une certaine mesure par l’endroit auquel on est attaché par des liens, disons géographiques, mais aussi par des liens sentimentaux, par des liens de tendresse ou de colère, par des liens d’accord ou de désaccord, peu importe... Je pense qu’il est difficile d’écrire ou de vivre dans un lieu, sans voir ce lieu, sans le connaître, et c’est pour cela que je peux dire qu’il y a, entre la ville de Liège et mon travail d’écriture une sorte d’osmose perpétuelle… »
Jacques Izoard, Osmose perpétuelle, entretiens,
préface et notes de Françoise Favretto, Éditions de l’Atelier de l’agneau, 2010, p 21.
ut supra « Une osmose perpétuelle »