L’Œuvre poétique de Mathieu Bénézet

« On descend un escalier sans fin, et cet escalier est soi. »



On pourrait décider d’appeler poésie la pratique d’écriture qui propose de nouveaux usages de la langue. Que ceux-ci affectent la formation des images, la syntaxe, la ponctuation, la typographie ou encore la disposition des mots dans la page, son investissement en tant qu’espace comportant des pleins et des vides dont l’importance varie. En d’autres termes, on concevra le langage poétique comme une matière à expérimentation, faisant de l’écriture et de la lecture des formes d’expérience jouant avec le sens et la compréhension au point parfois d’en obscurcir l’horizon.

L’ouvrage de Mathieu Bénézet qui paraît chez Flammarion dans la collection Mille&unepages et qui s’intitule sobrement Œuvre, rassemble l’essentiel de sa production poétique (à l’exclusion des romans et des essais) de 1968 à 2010. On a là grosso modo 1300 pages qui offrent quelque chose comme une rétrospective de l’œuvre. L’inconvénient que l’on peut parfois reconnaître à de telles sommes, c’est de brouiller les frontières entre les livres et d’en gommer la singularité. Je ne crois pas que ce soit présentement le cas, et ceci pour deux raisons : la première est que cet ouvrage est composé comme un livre et non un recueil ; la seconde, plus difficile à exposer, est que plus d’un livre ici réuni abrite en son sein un principe de division, de fragmentation, qui fragilise la notion de genre et peut-être même de livre. En résumé, je dirai qu’on est en présence d’une forme globale qui se développe chronologiquement, une forme imposante, fascinante à maints égards, qui fait bloc au point de donner le sentiment de ne former qu’un seul vers - comme si l’œuvre poétique n’était jamais que la reprise, contredite, empêchée, surmontée, d’un même souffle, d’un même pas. Dans un entretien avec Corinne Godmer, le poète dit obéir à l’injonction de devoir finir ce qui est commencé. De quoi parle-t-il exactement ? Du premier vers, de la première phrase, du premier mot entendu, confondu avec le paysage où il résonna et qu’il fit apparaître ? Pour un auteur aussi marqué par l’inachèvement que l’est Mathieu Bénézet, je me demande ce que peut vouloir dire finir. Et quand on voit à quel point son œuvre est prolixe et peu soucieuse de s’inscrire à l’intérieur de cadres ou de normes préexistants, on ne peut que se dire que la publication d’un livre ne met pas un terme à une marche mais représente plus modestement une pause, une respiration, un artifice nécessaire, une mesure apposée sur la démesure. L’Océan jusqu’à toi, pour reprendre un de ses titres de livre.

En un sens, je n’ai pas commencé de parler de cette œuvre, et si je regarde les quelques textes critiques qui ferment l’ouvrage, aussi prestigieuses que soient leurs signatures, il ne me semble pas qu’ils en rapprochent. Aragon, qui préfaça Bénézet en 1968, disqualifie l’exercice critique au nom d’un principe d’inconnaissance qui serait propre à la poésie. D’après lui, on ne saurait expliquer ce qu’est la poésie. Soit. La vérité, c’est que la critique est un jeu auquel il a décidé de ne pas se prêter, sans doute parce qu’il sait que les explications, les analyses (et dieu sait si elles fleurissent dans les années 60), pour éclairantes qu’elles soient, éloignent du poème en faisant entendre une autre musique et en faisant penser d’une autre manière, plus conceptuelle. Mais plutôt que de faire des pirouettes, je préfère l’attitude d’un Franck Venaille qui n’explique pas l’œuvre mais attire l’attention sur ce qui en constitue le moteur. Il écrit au sujet de notre poète, dans un court texte paru dans une revue et repris ici : « J’ai aimé d’emblée cette écriture parce qu’elle témoignait de cette recherche sur soi qui est la seule qui m’intéresse. » Voilà une première pierre qui me paraît suffisamment solide pour que je tente d’en poser une autre par-dessus.

Si j’ai donné l’impression de déconsidérer un peu rapidement les articles en annexe de l’œuvre, c’est qu’ils font écho à une préface qui condense habilement les éléments d’histoire littéraire et d’analyse que l’on est en droit d’attendre d’une telle édition. Elle est signée Yves di Manno - poète, essayiste, éditeur, traducteur -, sans doute la personne la mieux placée pour nous conduire à l’orée des contrées bénézétiennes, et ce d’autant plus qu’il est responsable du choix des textes qui en composent le parcours. Cette préface porte un titre : La Réfutation lyrique. Elle fait référence à une polarité dont on se sert souvent pour situer une œuvre poétique, à savoir celle qui renvoie d’un côté les œuvres qui relèvent d’une forme d’objectivisme, d’un autre celle qui revendiquent une forme de lyrisme, et donc de subjectivité. L’intérêt d’un tel titre est qu’il condense les termes même de la contradiction, à savoir d’une part la réfutation du lyrisme au profit des choses ou du monde (le réel), d’une autre la revendication du moi ou du corps qui éprouve. L’œuvre de Bénézet opérerait ce geste double qui consiste à récuser une poétique du passé basée sur l’expression de soi, l’épanchement sentimental et la poésie rimée qui va avec, tout en ouvrageant une poésie hétérogène, accueillant aussi bien le vers court, brisé, le vers libre ou le dialogue, et qui plus est sans rejeter le « moi », sans perdre de vue qu’en poésie c’est le corps du poète qui reste le point de vue privilégié pour aborder l’autre, le paysage où il se dérobe et d’où il parle.

« "Moi" je parle et puis (ce peut être l’inverse) l’autre parle et... tout cela crée un bruit insupportable dont je ne me libère que par l’écoute de la musique. »

Ici Bénézet semble se référer au domaine de la musique instrumentale ou vocale comme à un au-delà du langage et du sens. Quelle fonction un tel horizon remplit-il pour un hommes de lettres ? La poésie ne vaut-elle que dans la mesure où elle touche à la musique et s’affranchit du sens ? Dans le même texte, Ceci est mon corps, il écrit :

« Les bouches qui me parlèrent qui parlèrent autour de moi fabriquèrent des reliefs que nous nommons "paysages", inventèrent un "corps de désir" que vous nommez "région".
C’est un roman. Et, comme dans les romans, les corps ne sont pas des corps, les paysages ne sont pas des paysages mais — la langue. »

Le point d’articulation entre le corps et la langue, c’est la voix. On peut dire que Bénézet recherche un corps - le sien ou celui de l’autre -, mais je crois plus juste de dire qu’il cherche une voix, qu’il cherche à faire entendre une voix, et que la voix qu’il fait entendre c’est la sienne et celle de l’autre, c’est la sienne dans la mesure précisément où c’est l’autre qui la parle, au moins de temps en temps, le plus possible.

Bénézet pratique le collage, le montage. Il mélange. Il n’y pas d’un côté l’homme et de l’autre le poète, il n’y a pas non plus d’un côté la poésie et de l’autre la prose ou le théâtre, il y a une voix impropre qu’une autre voix interrompt, suspend, que ce soit à la faveur d’un dialogue ou d’un vers cassé, d’une forme hybride comme dans Détails, apostilles. Il y a le fait que parler ou écrire ne soit pas envisageable en dehors de ces coupes, de ces intrusions, de ces irruptions, qui font à la fois le plaisir, le jeu, la poétique mais qui disent aussi la perdition, la non-maîtrise, l’abandon, voire la souffrance, la décontenance. Réfutation lyrique : non je n’écrirai pas comme avant, mais pour autant je n’étoufferai pas mes cris. La poésie de Bénézet est affectée, elle est pathique, pathétique. À une époque - ça fait cinquante ans que ça dure - où en matière de poésie le mot pathos est une insulte, Bénézet fait de la langue le théâtre d’un drame physique. La question n’est pas d’imputer la souffrance à quelqu’un - là serait le pathos dénié - mais de faire de la langue, d’un corps, d’un paysage, d’un sol, le lieu ou le champ d’un investissement libidinal ou affectif, un corps qui sente dans le temps où il pense, un corps qui pense dans la mesure où il est affecté. Spinozisme de Bénézet si on veut, auquel ferait écho son Aphonie de Hegel. Hegel le sourd, celui qui doit se taire pour laisser parler le poème. (Hegel est devenu une sorte de martyr - il faut croire qu’on en a besoin - dans la mesure où son œuvre symbolise le rejet de l’art, ce à quoi évidemment elle ne se réduit pas.)

Les années 60 et 70 furent un moment critique pour ce qu’on appelle littérature. Ce furent des années où la question d’un héritage du passé devint brûlante. Refaire comme avant était inconcevable. Tout devait être différent, nouveau. Le roman, la poésie, la peinture, la musique, etc. Aujourd’hui, tout est redevenu pareil, même si la poésie renâcle, en investissant notamment la scène, l’oral ou le sonore. L’écrit n’est plus ce lieu de débat, de questionnement qu’il était. Sans doute y a-t-il eu excès, bavardage théorique, et, sous le prétexte d’une critique de la narration ou du récit, une emphase théorique, un pathos de la pensée. Pour autant, des choses ont été dites qu’on ne peut oublier. Il y a une dimension politique inhérente à la forme dans laquelle on choisit de s’exprimer. Il y a un militantisme de la poésie, un combat, qui passe par un brouillage du sens et une invention formelle dont l’œuvre de Bénézet est exemplaire. Cela ne signifie pas qu’il faille identifier ses ennemis et traiter tel ou tel de réactionnaire des lettres (c’est le petit côté de la guérilla à mener, ce qu’on pourrait appeler cavalièrement petit jihâd). Plus exactement que chacun doit se mettre à l’écoute de sa langue et aller dans le sens de ce qu’il perçoit ou imagine percevoir - grand jihâd. Que veut dire entendre quand il s’agit de se mettre à l’écoute de ce qui n’a pas encore été formulé ? Il y a deux manières de devenir illisible, la première est commune, c’est celle des savants, ceux dont la prose transpire le savoir. Bénézet l’a dit, trop d’universitaires dans la poésie. On ne comprend pas la poésie, très bien. Faut-il pour autant la noyer sous des discours dont la scientificité se mesurerait à l’aune d’une rhétorique destinée à n’être comprise que par quelques-uns ? La seconde manière est d’écrire autrement. C’est ce à quoi le poète travaille. Le comprendre n’est pas le but, ou pas le seul. Être touché ne serait pas non plus un critère obligé. Il n’y aurait pas de critère. Il n’y aurait qu’un seul corps avançant en direction d’un autre, en vue d’une rencontre qui ne peut avoir lieu que là où l’un et l’autre se perdent ou se sont perdus.
Alors oui, il y a l’enfance, il y a la mère, il y a l’amour etc. mais tout cela ne voudrait rien dire si d’une manière ou d’une autre cela ne chantait pas. On ne peut rien faire avec la poésie que la lire ou l’écouter, éventuellement la réciter.

Pascal Gibourg - 13 juillet 2013