Fragments pour HB

Ce texte a été publié en 2007 dans un numéro de la revue Nu(e) en hommage à Henry Bauchau. Le voici, en hommage, à nouveau. Pour continuer le dossier que remue.net
constitue suite à son décès le 21 septembre 2012. En illustration, un arbre du jardin des Plantes qu’Henry Bauchau aimait.

« Fragments pour HB », paru en 2007 dans la revue Nu(e), Henry Bauchau, n° 35.

Passage de la Bonne-Graine. Un code ouvre le portique métallique puis le chemin, coincé entre l’immeuble et un autre bâtiment, mène à l’escalier. On le gravit jusqu’à la porte avec la main de cuivre. Il me semble que cette porte était peinte en bleu gris. Mais peut-être n’est-ce que le souvenir du dehors, ciel lumineux avec nuages qui passent sur le toit de zinc du bâtiment plus bas qu’on vient de longer.

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La succession de hasards qui fait ouvrir La Déchirure. Et la lecture d’un seul trait, d’un seul souffle. Et plus tard, cette réflexion : pourquoi la douleur écrite d’un autre est-elle un onguent sur celle du lecteur ? L’écrivain servirait-il à cela ?

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L’expression le « don du poème » dans son double sens ne m’a jamais paru plus évidente qu’à la lecture d’HB. Avoir le don du poème, comme celui de l’ubiquité, cette chose impossible, et que le poète donne, dans ce don qu’il a, « bon qu’à ça » comme dirait Beckett. Don miraculeux et admirable. Travail.

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Certaines œuvres sont comme des pays. Il y a tout un cadastre que l’on peut établir. On y emprunte des chemins qui mènent d’un lieu à l’autre, il y a des tournants, des ronds-points, des villes étapes, des provinces et une capitale. Hasarderai-je une telle géographie pour HB ? Chaque lecteur peut à loisir se la constituer. Pour moi, sans doute, les axes principaux, les Journaux, mènent aux villes romans, dans différentes provinces, comme celle de Thèbes, qui a pour capitale Œdipe sur la route, mais dont les campagnes sont les poèmes. Les Deux Antigone, par exemple. Chaque province a sa capitale et ses paysages poèmes, les mêmes aspirations les nourrissent, on peut prendre des chemins de traverse, à partir d’une route de Journal, on va se perdre dans un coin de poème, et voir qu’il conduit aussi à la ville. Un itinéraire vers la note bleue de La Déchirure  :

« Scruter : la couleur violette dans le grenier au-dessus de l’escalier bleu. Peut-être la couleur qui permettait d’attendre. Il y aura toujours cette couleur, la maison a changé de mains, elle est abandonnée, le pigeonnier est sans pigeon mais le parfum, je le sais, est toujours là pour mon livre. » (La Grande Muraille, Journal 1960-1963, p. 228-229.)

« L’escalier descendait vers la ferme et les granges
Où tournaient les saisons, pailles hautes, royaumes
Suivis de mort prochaine et de vents, sapinières
Où l’hiver mâchonnait la rouille des aiguilles.
C’était un escalier tournant, de pierres bleues
Toujours humide, avec sa voûte qui suintait
Une rampe élimée, ses cals et ses jointures
Où l’on sentait l’usure immense des années
Le poids des hommes fatigués, le poids des pauvres.
Comme il était profond et sombre on avait peur
De commettre la faute et le désir secret
D’y tomber, entraînant la plus belle servante.
Et l’on rêvait des cris, tendres cris des surprises
Et du bruit des sabots qui glissent vers le mal. »

(L’Escalier bleu)

« Je trouve l’escalier au départ de toutes mes sensations et de tout ce que j’aime. Ce qui peut se traduire ainsi : je quitte la cuisine, je descends l’escalier, je traverse la ferme en courant, je flâne ça et là dans les granges et les écuries, je vagabonde dans la prairie des peupliers et je vais jusqu’à la rivière. Là on respire un air de bonheur, car le vent dans les peupliers est encore aujourd’hui l’image de la liberté. Je puis m’y amuser sans arrière-pensée, au retour je suis certain de retrouver l’escalier, la chaleur claire de la cuisine et le sourire de Mérence.
La Sybille feuillette un instant mon cahier et me le rend : Vous avez d’abord écrit l’escalier gris. Vous avez biffé et mis bleu. » (La Déchirure.)

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Selon certains, pour être admirable, un écrivain doit être une sorte de monolithe, un bloc d’airain moral, et dont l’œuvre n’est lisible qu’au regard de cette totalité inamovible et insoupçonnable. Autant dire que cela touche peu de personnalités, ou que, pour les faire répondre à ce genre de critères, on doit ou bien s’autoriser des retouches cosmétiques aux portraits qu’on donne, ou bien au contraire se croire autorisé aux lectures « à charge » », aux interprétations prospectives univoques. Regardez, vous ne saviez pas cela, eh bien, voyez comme ce sera encore là, plus tard, dans ce que vous n’avez jamais su lire vraiment…
A tous les coups, la malhonnêteté intellectuelle se cache derrière le masque des juges de bonne moralité littéraire. Comme si la réalité même de l’écriture, la transformation qu’une telle entreprise exige n’étaient pas précisément le contraire de cette immobilisme intérieur. Il n’y a pas d’écriture sans doute qui ne modifie en profondeur la vision du monde – et dans son sens le plus politique. Si l’écriture a fondamentalement à s’élever contre le totalitarisme, ce n’est pas par une signification claire, instantanée, universelle, qu’elle aurait à donner du monde, mais justement parce qu’elle n’est pas totalité, qu’elle témoigne de cette impossible totalité que nous sommes. Orphée est un anti-Narcisse, lorsqu’il se retourne, c’est vers l’œuvre, qui rend illusoire le face-à-face, l’unification mortifère et totalisante. Il y a eu une mélecture d’HB comme il y en a eu aussi de Blanchot. Ceci n’empêche pas le questionnement, au contraire, ce sont de tels parcours qui nourrissent au mieux la réflexion et l’éternelle question : pourquoi donc quelque chose comme la littérature existe ?

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Ecrire se fait toujours dans les interstices de l’existence, activité en fraude de ce qu’il faut accomplir pour gagner sa vie, tenter d’être quelque chose socialement. Quel épuisement. C’est cela aussi le message du journal d’un écrivain, et le réconfort de voir que c’est le sort des plus grands, lorsque soi-même, on tâcheronne. Mais, également, la vertu des journaux publiés de HB : le regard qui change une fois qu’on lève les yeux après s’y être immergé, différent sur un quotidien comme transcendé par son regard à lui.

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Le soleil sur les arbres à Louveciennes. Et qu’on a plaisir à retrouver ensuite dans « Au jardin de Louveciennes » :

Hêtre
Pourpre
Chardon
Bleu

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Un des souvenirs les plus précis de la Chaire de poétique , L’Ecriture et la circonstance. A la fin de chaque conférence, les étudiants pouvaient poser des questions à l’orateur. L’une a porté sur la psychanalyse, posée sur un ton de distance un peu intellectuelle : « Pourquoi entame-t-on une analyse ? » Et la réponse, nette, tranchant dans sa vérité sur le ton badin de la question : « Pour ne pas mourir. Parce qu’il y va de votre survie. » Cet échange m’avait frappé. J’avais vingt ans. On ne sait rien de la vie, on ne sait rien.

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Je dois à HB de m’avoir envoyée aux quatre coins de Paris, avec recommandation , pour rendre visite à des amis de Théo Léger. Lesquels amis possédaient pour mon bonheur et ma curiosité des appartements admirables. L’un avait une vue imprenable sur le parc Montsouris (j’y repenserai souvent plus tard lorsque j’irai m’y promener avec mes enfants), le suivant, un atelier d’artiste aux immenses baies vitrées, bénéficiait d’une cour calme, protégée des encombrements du boulevard Montparnasse, un autre encore se cachait derrière un bel immeuble de la rue du Bac, le quatrième donnait sur les quais de Seine, peu après l’Hôtel de ville [1] . Je ne sais ce que sont devenues toutes ces personnes charmantes, aimables, qui me parlaient de cet ami commun, à qui je promettais une étude qui n’a jamais vu le jour.
Et rappelaient toute une époque, le salon de Suzanne Tézenas, Valentine Hugo, Nusch Eluard, le bar du Pont-Royal, évoqués dans ces beaux lieux de Paris, et dont HB a été le témoin.

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IUT de Chartres. Génie électrique et informatique industrielle. Une lecture obligatoire par semaine. « C’est trop, madame, on ne pourra jamais, déjà qu’on a déjà du mal à lire un livre par an… » Quelques rires étouffés dans le fond de la salle. Un compte rendu de lecture d’une page par semaine, un étudiant tiré au sort lira son texte. « C’est impossible, on a déjà le TP de physique toutes les semaines, on n’y arrivera pas. – Mais qui vous a dit qu’on se tournait les pouces en faisant des études ? »
La liste des livres à lire se constitue en fonction de ce que je crois répondre à leur sensibilité, leurs préoccupations. Et puis soudain je décide d’aller à contre-courant. Diotime et les lions a paru récemment en plaquette séparée, je le programme. Ce n’est pas long, cela ne les rebutera pas de prime abord… Le jour du compte rendu arrive. Je m’attends au pire. L’étudiant lit un résumé assez exact. Suivent des commentaires un peu maladroits mais où, fait rare, s’expriment des sentiments, une émotion de lecture. Et lorsque les autres étudiants sont interrogés sur le livre, plutôt que de se ratatiner sur leur chaise, avec des regards fuyants, ils y vont de leur impression personnelle : « Oui, c’est bien ce petit livre, Diotime, c’est un personnage qui éclabousse », « C’est une petite fille et puis on voit qu’elle change, qu’elle devient une femme », « On dirait un film historique, vous voyez, les Grecs, tout ça, mais en même temps, c’est de l’intérieur ». Voilà celles que j’ai retenues, mais la classe était unanimement emportée par la lecture. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus ces étudiants, vers quelles vies ils sont partis, mais l’idée que cette lecture les ait marqués, qu’ils aient gardé le petit livre chez eux, peut-être même poursuivi d’autres lectures d’HB, me plaît infiniment.

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Dans Nous ne sommes pas séparés, les Poèmes pour Laure, « Madame Jupiter » :

Après le temps qui convient
Le temps juste
Madame Jupiter dit :
Allez maintenant.
Laissez-nous travailler.

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La citation pourrait être infinie.

Allez maintenant.
Laissez-nous travailler.

Y.S. Limet - 21 septembre 2016

[1*Xavier Valls, aujourd’hui décédé, père d’un homme politique célèbre, je l’apprendrai des années plus tard, après la publication de cet article.