Portrait de l’artiste en déshabillé de soie de Brigitte Fontaine

Le langage est un donné, c’est aussi une musique que l’on s’approprie, que l’on invente. Le langage est fait pour communiquer, pour dire ceci, cela. Mais plus encore que de dire, ce qui compte pour celui ou celle qui écrit, c’est que la chose dite existe. Ce n’est pas de dire ni de communiquer, c’est de faire exister, c’est de performer l’existence à même la surface du langage, à même la chair et la peau des mots. À quoi bon sinon ? Et c’est à cette opération que le lecteur est convié, magicien lui aussi, magicien malgré lui.

Pour certains, le « je » est un présupposé, une hypothèse ; pour d’autres, un effet de langage. Qu’est-il pour Brigitte Fontaine ? Qu’est-il pour la poétesse qui décide de faire son autoportrait ? Une toile vierge, un champ d’exploration, une question, un jeu, l’occasion de se refaire ? Il m’est arrivé de penser que l’évocation d’une histoire personnelle, de situations concrètes que l’on traverse, de souvenirs, de paysages, etc. visait essentiellement à conférer l’existence au langage et à faire de lui le lieu d’une investigation. Faut-il croire au monde de Brigitte Fontaine, faut-il croire à Brigitte Fontaine ? Faut-il croire en sa langue ?

On sera surpris de voir que le livre qu’elle publie, Portrait de l’artiste en déshabillé de soie, paraît dans une collection spirituelle, « Le souffle de l’esprit », chez Actes Sud. On sera surpris parce qu’on pense vivre dans un monde de conventions figé, pour ne pas dire pétrifié, jusqu’à ce que quelqu’un se moque des murs et les enjambe. Dans cette collection Brigitte Fontaine côtoie aussi bien le Dalaï-lama, Sœur Emmanuelle, que Michael Lonsdale ou Danielle Mitterrand. Et elle ne dépareille pas. C’est le monde qui dépareille de l’idée qu’on s’en fait et qu’il faut sans cesse revoir, retoucher. Aussi décriées qu’elle soient, les religions interrogent chacune diversement le sens que peut recouvrer le verbe croire. Et il semble que ce soit une interrogation à laquelle personne n’échappe, dût-on lui tourner le dos. Qu’en pense l’artiste ?

« Je ne pleure presque plus. Je ne sais pas dire si je crois en Dieu mais je ne peux pas dire que je n’y crois pas, ça n’a aucun sens. Je suis orpheline. Je scintille, je rue, je m’éteins, je suis malade, des nerfs et de tout. Malade d’amour pour le tout. »

Ce n’est peut-être qu’à partir du moment où les choses perdent leur sens qu’elles se donnent la possibilité d’exister, d’exister en littérature, sur un mode quasi magique, qui serait aussi un mode élémentaire. Monde orphelin qui ne fait valoir ses distances que pour se rapprocher, pour être mieux vu et éventuellement accepté, adopté.

Seulement, il y a la colère. La rage individuelle et la rage collective. La colère contre le monde et le monde en colère, contre la partie qui lui fait mal, le dard qui le pénètre. Et il y a la police. « La police ? Oui, oui, la police est là. Tout est en place. Des buissons de CRS brillent dans la nuit de Paris. » Il y a la haine, il y a la méchanceté. Face à la violence, à la souffrance ou à la misère, la question est de savoir ce qu’on fait de sa méchanceté ou de sa haine. C’est une question de santé, d’éthique, une question de politique. Imprécation, malédiction, prière, sortilège, énumération aussi, figurent parmi les modes chers à l’auteur pour faire état des forces en présence ici ou là, des forces en lutte, là où le poète se tient, là où il va, où ses oreilles écoutent, ses yeux voient. Le climat est sombre, il fait gris, et puis soudain des couleurs, des bordées de couleurs, certaines jamais vues, avec une préférence pour le jaune. « C’est la fameuse danse jaune, la célèbre, l’éternelle danse jaune. » Celle qui ramène le printemps, même en hiver.

Le langage de l’écrivain s’invente quelque part entre une intériorité en sommeil ou en fusion et un dehors où la parole échappe. Deux pentes le menacent : la psychologie et la pensée toute faite, le cliché. Quand il performe, il voit. C’est Rimbaud qui commande ou qui guide, c’est le lui le phare que guette le navire ou le noyé. Brigitte Fontaine n’est jamais meilleure que quand elle voit ou qu’un monde s’insurge en elle pour déferler ou vomir. Elle réhabilite l’insulte, dans son monde écrit certains mots reconquièrent une force qu’ils semblaient avoir perdue ailleurs, là où le blasphème a expiré. « Au cœur de la forêt, je suis la druidesse ivre. » Ailleurs, « la reine des salopes ».

La vision onirique est parfois plus juste que la confidence, moins significative mais plus sensible, éveillant des sensations là où le récit appelle l’émotion. À moins qu’on ait affaire à une confidence onirique, un souvenir traversé par le rêve ou le fantasme, le désir, l’ingénuité, l’ignorance, la légèreté. Le miroir est infidèle et c’est tant mieux. C’est un passage, c’est un dédale de rues, de bâtiments. L’imaginaire de Brigitte Fontaine a quelque chose d’enfantin, de médiéval. Elle dit aussi préhistorique. Il sert l’exploration d’une mémoire impersonnelle, collective, archaïque. Et paradoxalement, c’est par là que l’auteure se singularise. C’est par la manière qu’elle a de s’éloigner du présent et du quotidien qu’elle se rend actuelle, capable de parler des riches et des pauvres, des châteaux et des villes, des amants d’hier, des enfants de demain. Druidesse ivre ou femelle préhistorique, deux formules qu’elle porte bien, sans omettre le déshabillé.
Elle aurait enregistré des disques en plus d’écrire des livres. On dirait même plus justement que son écriture a poussé à l’ombre de son œuvre discographique, discrètement, librement, loin de tout diktat, de toute école. À l’ombre des bouquets de fleurs qu’on lui envoie et qui font vomir son chat, à l’ombre des nougats haïs et de la mort qui grignote ironiquement la vie :

« Ce matin, ils ont posé sur le dossier d’une chaise une plaque de cuivre à mon nom. Ils exigent des baisers pour rien, comme ça, ils m’offrent des rangs de bracelets en cuir, ils me soignent bien, c’est ma maison, j’habite là pour ainsi dire. Une petite enclave pour fumer, avec une banquette, un grand cendrier. »

C’est là qu’il faut se rendre si on veut la voir. On se met pieds nus d’abord, et puis on se roule dans la soie tout en proférant des jurons.

Pascal Gibourg - 17 octobre 2012