« retrouver l’objet dans son propre emplacement du temps »

Paru aux éditions du Seuil, Autobiographie des objets se déplie maintenant sur tierslivre.






« Mon père n’est pas là, l’urne avec les derniers restes,
je crois qu’elle est plutôt dans mon livre Mécanique
que dans cette dune face mer
où il a souhaité qu’on la dépose »
(Autobiographie des objets, « pierre de taille »).



Ni fragment ou vue partielle d’un panorama que François Bon aurait eu dessein de recomposer, ni élément d’un inventaire auquel le hasard ou la lassitude aurait mis un terme, chaque objet de cette autobiographie forme tout le panorama, constitue tout l’inventaire, inclut tous les objets, histoire et description, ou encore : chaque objet est la source unique de l’ensemble du texte. À chaque fois reprend l’étude de la façon dont circulent, échangent, se côtoient mémoire visuelle et mémoire tactile. Mais là où la nostalgie se préoccuperait des contenus du passé et de leur agencement en un temps disparu, c’est leur présence aujourd’hui que la mélancolie traverse et travaille.


Et vous pouvez bien ne pas avoir mis les pieds ici depuis quinze ans. Je venais chercher l’armoire aux livres, dont je sais depuis longtemps qu’elle sera l’aboutissement de ce texte. Dans la pièce où je connaissais l’armoire aux livres, la cloison a sauté, on m’a dit que les livres étaient partis au grenier. On se promettait d’y aller un peu plus tard, il m’aurait suffi de demander, ou de monter l’escalier. La main connaît parfaitement et l’emplacement de l’interrupteur électrique, et le mouvement même de l’interrupteur. Les marches de l’escalier, je les aurais eues aussi dans cette mémoire corporelle immédiate (« prises électriques »).




L’armoire aux livres, par quoi s’achève Autobiographie des objets, a renfermé de nombreux livres que le lecteur aura autrefois lus, peut-être offerts ou relus s’il est devenu parent. Je ne serai pas exhaustive mais citons : les albums du Père Castor, la collection Rouge & Or, la Bibliothèque verte, le Club des Cinq. Des romans de Jules Verne, Dickens, Stevenson, Hector Malot, Alain-Fournier, Joseph Kessel (Le Lion), Edgar Poe (Le Scarabée d’or), certains ayant appartenu à la mère lorsqu’elle était institutrice. La Flore complète portative de la France, de la Suisse et de la Belgique de Gaston Bonnier, Les Navigateurs solitaires, le Petit Larousse. Des revues auxquelles ses parents l’avaient abonné : Le Haut-parleur consacré au bricolage des appareils électriques (fabrication, réparation) et Tout l’Univers destiné aux adolescents de douze à dix-sept ans.


Je n’ai jamais manqué de livres. Ils sont passés dès l’enfance au premier plan d’une expérience de vie que la routine du bourg rendait assez médiocre. Ce qui en reste et a fait qu’on préférait les choses, c’est cette violence sourde qui nous rejoignait jusque dans la cour d’école, et c’est comme lorsqu’on nous menait en rang par deux à la ferme d’à côté assister au spectacle annuel du cochon qu’on égorge : pas beaucoup de place pour le rêve. Ajouter la myopie : mieux valait lire (« Jacques Rogy »).




Grâce au travail littéraire qui transmue, selon le mouvement profond de ce texte, tout objet réel en élément de récit, l’armoire contient aussi les œuvres que François Bon n’a pas lues : celles où apparaît l’aventurier Bob Morane, les romans fantastiques de Jean Ray. Les écrivains qu’il n’avait pas encore lus mais qu’il lira : Cendrars, Kafka, Proust, Baudelaire, Rabelais, Balzac – j’en oublie. L’armoire est assez vaste pour accueillir les lieux où l’on se procurait les livres : les librairies Messe à Luçon, Baylet à Civray, Jabalot à La Rochelle et Dandurand à Fontenay-le-Comte ; partant, ces villes dont chacune est alors un monde qui suffit aux nécessités de l’existence. Puis échappées progressives vers les ports de pêche et de plaisance de la côte vendéenne, voyages vers la Russie, l’Inde, le Québec, quand à la fin, se retournant sur ses propres pas, on comprend qu’elle aura contenu à l’avance ce livre que vous lisez.


Au cours de ma lecture, une seconde armoire est venue se juxtaposer à l’armoire aux livres de Damvix, celle d’Henri Michaux évoquée dans Tumulte à propos du « double » :


Chez Michaux, il est muet. L’homme sur l’armoire regarde, est témoin de Michaux dans sa solitude, dans les conversations avec celles et ceux qu’il fait entrer dans la chambre provisoire, ou bien dans ce qu’on s’autorise parce qu’on est seul et qu’on ne ferait pas devant les autres, même les plus intimes. L’homme sur l’armoire est sans doute le dépôt de tous ces instants et ces abandons, de tout ce qu’on met en réserve : il est comme cette liste des articles à faire qu’on complète en sachant que probablement on ne s’y risquera pas, mais que la présence autour de soi de cette foule de récits, d’images, de visages, est importante, décisive (« 148. L’homme sur l’armoire. Michaux et son double »).




Les objets de l’autobiographie faisaient-ils déjà partie de cette présence « importante, décisive » ? La disparition de l’homme muet appartenait-elle au projet ?

Comme chacun de nous François Bon a été l’enfant de ses gestes. En quels lieux, époque, milieu social, voilà ce que racontent aussi les objets dont il a été, malgré lui, le dépositaire, et dont il est aujourd’hui le conteur.

Autobiographie des objets est le trajet patient, quelquefois amusé, souvent étonné, entrepris à travers des gestes - accomplis ou pas, peu importe - et des objets aussi divers qu’une poule mécanique, des vis platinées, un panonceau Citroën, une caisse aux grenouilles –, y compris ceux qui se trouvent maintenant dans la pièce où François Bon écrit : deux cahiers rouges achetés à Moscou, deux magnétites rapportées de Soho, une rondelle d’acier forgé, un pied à coulisse - jusqu’à l’armoire aux livres qui rassemble les récits de tous les gestes, tous les objets possibles.

Dominique Dussidour - 22 octobre 2012