Envoi de Luc Bénazet et Benoît Casas

Envoi de Luc Bénazet et Benoît Casas vient de paraître aux éditions Héros-Limite, 2012, 12 euros.





À qui s’adresse-t-on en écrivant, particulièrement dans le domaine de la poésie ? Entre les réponses radicales de Lautréamont (« Il chante pour lui seul, et non pas pour ses semblables » [1]) et de Franck Venaille (« Il s’agit d’être toujours lisible, de croire au sens premier du langage : communiquer ! » [2]), tous les degrés sont probablement à envisager selon les circonstances [3].
À ces différentes dimensions Benoît Casas et Luc Bénazet ajoutent ici celle de la « conversation écrite » (B.C.) entre deux auteurs, sans que ces échanges n’excluent le lecteur, incarné ou en position de tiers symbolique : « Ces mots s’adressent aussi / derrière toi filtrée / – hantise fixe – / à celle qui ne pourra / pas / répondre » (B.C.).
De cette fréquentation [4] à distance qui dura un peu plus d’une année est issu un livre élaboré au rythme irrégulier des envois (que l’on suppose électroniques) de l’un et de l’autre, un livre dont la composition s’apparente à une progression faite de reprises et de ruptures, effectuée dans une « urgence diffractée » (B. C.). Au début, L. B. semble vouloir poser des préliminaires au dialogue, examiner sa possibilité même :

13/04/10

aujourd’hui. Je demandais
quelle est la besogne des mots, en eux
ce qui pousse dehors, qu’on n’aura pas réduit, pas mis à plat
si c’étaient les conditions élémentaires



et de telles interrogations trouvent un répondant à travers la prose coupée, quasi verticale, de B.C. qui, lui aussi, pose des principes de départ : « n’écrire que ce qui / n’aura jamais été / prononcé / avant. » Par la suite, L. B. prolonge sa réflexion à propos de la langue, nourrie de notions tirées de la psychanalyse et de la théorie littéraire (en particulier autour de la question cruciale de la nomination), selon un axe apparemment plus impersonnel (« Avantage de la ligne un homme peut noter une phrase et disperser sa personne ») que celui de B.C. dont les textes renvoient plus souvent à des éléments autobiographiques qui les rapprochent d’un journal intime (voyages, projets d’écriture, menus événements du quotidien ou tragiques, etc.). Ce qui relève de la sphère publique apparaît également dans les échanges, des révolutions arabes (la Tunisie en janvier 2011 : « dans sa robe de chambre, le despote est sorti de la maison, sa maison agrandie aux frontières de l’État », L. B.) aux catastrophes écologiques – l’accident de l’usine d’aluminium d’Ajka et celui de Fukushima que B.C. fait résonner :

[failles]


Tchernobyl, Giotto :

il y a les chocs de la dévastation

et ceux qui éblouissent.

la dévastation sans attente

nul dieu pour sauver.

& la survivance de quelques miracles

bien là.

Au fil du livre, chaque auteur suit donc sa propre ligne et, en même temps, prête attention à celle de l’autre qu’il croise en lui apportant des échos qui constituent autant de relances – par exemple, en juin 2011 : « situation : un bain de langage avec fille, un affolement des lettres : l’attente de réplique : une escalade érotisée » (B.C.) > « une femme, dis-tu, – je ne l’ai pas vue. Je te continue ma phrase, la phrase est vide, – » (L. B.) > « elle se répète. / une femme, dis-tu, – je ne l’ai pas vue. Moi non plus. / pas vue pas pris. ni vue ni connue. / Je te continue ma phrase, la phrase est vide : / une bouffée d’imaginaire, un mirage. / tenu à distance, pour l’heure. » (B.C.) > « excès de sentiment, – la phrase voit / vérification : ne penser à rien sauf à ça. Les pensées s’unissent aux visions, – la phrase : je vois ses cheveux noirs, l’embrasse doucement et puis. » (L.B.).
Au final, cette correspondance d’écritures parvient indéniablement à inventer un « tressage des voix / (la tienne) mate et lente / (l’autre) en saccades plus métallisées » (B.C.), chacun relevant ainsi le difficile défi de faire un livre à la fois seul et à deux.



Bruno Fern

23 octobre 2012

[1Les Chants de Maldoror.

[2Cahier critique de poésie, n° 0, 1999.

[3Ce que Luc Bénazet, citant John Ashbery, semble évoquer dans les derniers mots du livre : « Tu pourrais alors aussi ignorer les adresses équivalentes mais contraires qui prennent de nouveau racine en toi – pas pour toujours, pourtant : leurs chemins ne sont en effet pas vraiment parallèles et doivent se rejoindre un jour en un conflit, en une sphère agitée de nuages que tu portes en toi telle une lanterne aveugle. »

[4C’est là le sens du mot latin conversatio.