Sur quelques motifs de Sebald, par Frédéric Lefebvre

Frédéric Lefebvre sur remue.


Winfried G. Sebald, semble-t-il, a toujours écrit des poèmes.
Dans les années 1980, le professeur Sebald publie son « poème élémentaire » D’après nature, son premier livre littéraire [1].
Il y évoque sa mère enceinte de lui, à l’été 1943. Elle ne le sait pas encore. Entre Dresde, Bamberg, Nuremberg, Windsheim, Fürth, c’est une géographie du sud de l’Allemagne et de la Bavière. Elle veut retourner dans son pays, à la frontière de l’Autriche, tout au sud. Son mari, le 27 août, part pour Dresde. Elle-même, le lendemain, est bloquée à la gare de Fürth et voit la ville de Nuremberg brûler, après les bombardements aériens de la nuit. Que voit-elle ? C’est toute la question. C’est pour cela que Sebald écrit. Pour le savoir.

Sebald vit en Angleterre depuis la fin des années 1960. Il a émigré. Un jour, sa mère l’appelle au téléphone pour lui annoncer la mort de son ancien instituteur à Sonthofen, la petite ville où il a grandi. Parce qu’il s’agit d’un suicide, Sebald est mis sur la piste. Ce sera le projet des Émigrants. Quatre récits illustrés. Dans le dernier de ces récits, Sebald ‒ qui a déjà raconté son « retour au pays » dans Vertiges ‒ raconte un départ en 1966, une nuit d’avion dans le froid de la carlingue, entre Zurich et Manchester. Il se souvient des lumières au sodium orangées qui contrastent avec l’obscurité de la France et de la mer. Un nouveau monde. Vers l’arrivée, l’avion tourne, se balance. Mais la région de Manchester est couverte de nuages et l’effet de l’atterrissage est atténué : « Après une dernière boucle, dans le vrombissement de plus en plus intense des moteurs, la plaine s’ouvrit au regard. À présent, au plus tard, on aurait dû reconnaître Manchester dans toute son étendue. Mais rien d’autre n’était visible qu’un faible rougeoiement qu’on eût dit déjà presque étouffé par la cendre » [2].

Sebald vit dans l’est de l’Angleterre. En août 1992, il se met en marche, à pied, pour un nouveau projet d’écriture. Arpenter quelques kilomètres de la région du Suffolk, jusqu’à la mer. Au château de Somerleyton, improbable construction d’un entrepreneur enrichi du XIXe siècle, Sebald converse avec le jardinier. Les arbres et le labyrinthe d’ifs sont ce qu’il y a de plus beau, pense-t-il. La galerie merveilleuse des serres et des lampes à gaz ‒ lampes d’Argand, dit Sebald ‒ a disparu après un incendie en 1913. Le jardinier, Hazel, a connu Lord Somerleyton pendant la guerre, qui lui expliqua la stratégie des bombardements et lui montra une carte étrange où l’Allemagne semblait un pays romantique et moyenâgeux, les villes représentées par un monument ou une construction remarquable. Sebald fait parler le jardinier : « Je ne cessais d’étudier sur la carte les différentes régions s’étendant entre la frontière polonaise et le Rhin, entre les vertes plaines alluviales du Nord et les Alpes brun foncé, recouvertes par endroits de glace et de neiges éternelles, et j’épelais ce faisant les noms des villes dont on venait d’annoncer la destruction : Brunswick et Wurtzbourg, Wilhemshaven, Schweinfurt, Stuttgart, Pforzheim, Düren et des douzaines d’autres. C’est ainsi que j’ai appris par cœur tout le pays, il est là, pourrait-on dire, imprimé en moi comme une brûlure. Depuis lors, en tout cas, je m’évertue à recueillir toutes les informations possibles en rapport avec la guerre aérienne. Lorsque j’étais à Lunebourg avec les troupes d’occupation, dans les années cinquante, j’ai même appris un peu d’allemand afin de pouvoir lire les récits que les Allemands eux-mêmes, pensais-je, avaient dû écrire sur les bombardements et sur leur vie dans les villes anéanties. À ma surprise, je devais constater très vite que ma recherche de tels récits était vaine. Personne, à ce qu’il semblait, n’avait écrit ou ne se rappelait quoi que ce fût à ce sujet. Et si l’on interrogeait les gens entre quatre yeux, c’était comme si tout avait été effacé dans leur tête » [3].

Dans le même livre, Les Anneaux de Saturne, Sebald évoque son saint patronymique, célébré et enterré à Nuremberg. Il raconte ses miracles légendaires. Saint Sebald aurait rompu son mariage, pris la route, serait passé en Italie, aurait sauvé de la faim les fils d’un roi « en leur faisant apporter par un messager céleste un pain cuit uniquement à base de cendre ». Sebald poursuit sur ses aventures allemandes, de retour au pays : « À Ratisbonne, il traverse le Danube sur son manteau, y reconstitue un verre brisé et déchaîne un feu de glaçons dans la cheminée d’un charron avare de bois. Cette histoire de la crémation de la substance vitale gelée a toujours revêtu une signification particulière à mes yeux, et je me suis souvent demandé si, au bout du compte, la glaciation et la désertification intérieure ne constituent pas un préalable à partir duquel on peut faire croire au monde, au moyen d’une sorte de mise en scène mystificatrice, que le pauvre cœur est encore incandescent » [4].

Sebald a depuis longtemps étudié la question : qu’ont vu les Allemands en 1943, 1944, 1945 ? Qu’ont-ils vu et enduré de la destruction des villes ? Pourquoi est-ce devenu comme un secret, un tabou ? Comme un secret de famille, finit-il par dire, en pensant à ces événements dont on ne pouvait même pas parler, semble-t-il, entre mari et femme, dans l’intimité. Et il pense à ses parents, à son père soldat puis prisonnier, revenu seulement en 1947, toujours muet sur son expérience ; à sa mère, qu’il mettait en scène dans D’après nature : « De là elle vit / Nuremberg en flammes, / mais ne se souvient plus aujourd’hui / comment était la ville embrasée, / ni quelles émotions / elle ressentit en voyant cela. / Le jour même elle avait quitté Fürth, / m’a-t-elle raconté récemment, / pour rejoindre une amie à Windsheim, / où elle avait attendu que le pire soit passé, et constaté / qu’elle était enceinte » [5].
En 1997, Sebald donne une série de conférences à Zurich. Il va plus loin que dans son article de 1982, qui s’intitulait déjà « Entre histoire et histoire naturelle. Sur la description littéraire de la destruction totale ». Il y passait en revue la mauvaise littérature, rare, qui avait pu évoquer la destruction aérienne ; et deux auteurs, exceptionnels, qui avaient approché un rendu plus objectif, débarrassé du pathétique ou des formules héritées de telle ou telle littérature : Hans E. Nossack et Alexander Kluge [6].
Maintenant, Sebald commence par se raccrocher au souvenir de l’écrivain suisse Robert Walser, dans son asile d’Herisau, en Appenzell, qui n’a jamais écrit sur les événements, la guerre, le nazisme. La conférence sur Walser à l’été 1943, à la veille de la destruction de la ville de Hambourg, ne figure pas dans le livre tiré des conférences, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Mais Sebald lui consacre un chapitre dans un autre livre contemporain, Séjours à la campagne, et en parle dans ses entretiens. Il évoque, parmi les motifs chers à Walser, la cendre : « Il a écrit des centaines de petits textes en prose, dont un sur les aiguilles par exemple, et il y en a un sur la cendre. J’aime beaucoup la cendre, dit-il : c’est la substance la plus humble qui soit ! Le dernier produit de la combustion, sans la moindre résistance. Contrairement à une brindille, que l’on sent à travers la semelle d’une chaussure. C’est la frontière entre l’être et le néant. La cendre est une substance rachetée, comme la poussière » [7].
Sebald donne son meilleur, selon son critère désormais de « fiction documentaire ». Encouragé aussi par les exemples de Peter Weiss et Jean Améry, écrivant sur la Shoah ‒ et auxquels il avait également consacré des études dans les années 1980 ‒, Sebald décrit enfin ce qu’il n’a pas vu et qui le hante [8]. Dans D’après nature, il s’en remettait à un tableau d’Altdorfer du XVIe siècle, représentant Loth avec ses filles, vu à Vienne, et qui montre à l’horizon « le terrible incendie / qui détruit une grande ville » [9]. Maintenant il choisit ses mots, ses phrases. Pour rendre compte de ce qui s’est produit à Hambourg, en Allemagne, le lendemain d’une certaine promenade de Walser et son ami Carl Seelig, à Herisau. Seelig, d’après Sebald, est celui qui a sauvé Walser de l’oubli ; sans lui, son œuvre aurait disparu à jamais. Sebald lutte contre un autre oubli. Il espère le faire, lui aussi, sans naïveté. Il rappellera dans le livre, après les réactions vives contre ses conférences, la responsabilité des Allemands, qui ont en quelque sorte inventé la stratégie de destruction aérienne massive. Il rappellera Guernica ; il évoquera le désir d’Hitler de détruire Londres par des bombes incendiaires en 1940. « C’est nous qui avons provoqué la destruction des villes dans lesquelles nous habitions autrefois », dira-t-il [10].
Et ainsi il écrit maintenant ceci ‒ l’original allemand de ceci ‒, lu sans doute à haute voix un jour de 1997 à Zurich, d’où il était parti trente ans plus tôt, en avion, vers l’Angleterre : « Au cours du raid qui eut lieu dans la nuit du 28 juillet et débuta à une heure du matin, dix mille tonnes de bombes explosives et incendiaires furent larguées sur la zone urbaine densément peuplée de la rive est de l’Elbe, comprenant les quartiers de Hammerbrook, Hamm-Nord et Hamm-Sud, Billwerder Ausschlag ainsi que des parties de St. Georg, Eilbeck, Barmbek et Wandsbek. Selon une méthode éprouvée, ce sont d’abord toutes les fenêtres et les portes qui furent défoncées et arrachées de leurs cadres à l’aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu’à trente livres pénétraient jusqu’aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur une surface de quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout, qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était qu’une mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait crue possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichage entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles. Personne ne sait au juste combien périrent au cours de cette nuit, ni combien perdirent la raison avant que la mort les saisisse » [11].

Dans un des nombreux entretiens qu’il donne à l’étranger à la fin des années 1990, lorsqu’il connaît le succès, Sebald évoque ce rapport si particulier avec les morts, dans son village d’altitude, Wertach, où il a vécu ses premières années. La terre était dure, l’hiver, gelée en profondeur. On ne pouvait pas les enterrer tout de suite ; les morts restaient là, dans la maison, dans l’appentis.
Dans un autre, on apprend qu’il a le projet, au moment où il meurt lui-même accidentellement en 2001, d’un livre sur l’histoire de sa famille. Ses ancêtres venaient d’une région entre la Bavière et la Bohême, et étaient liés, semble-t-il, au travail du verre, de la verrerie [12].
Dans Séjours à la campagne, avant d’évoquer un voyage de Walser en ballon au-dessus de l’Allemagne du Nord, en 1908 ‒ le seul moment, peut-être, où il avait pu se libérer de lui-même ‒, Sebald évoque un autre écrivain suisse, Jean-Jacques Rousseau, pour son travail méconnu sur la chimie. Il cite un passage des Institutions chimiques de Rousseau sur le phénomène de la vitrification. Il est question d’un certain Johann J. Becker, ayant vécu au XVIIe siècle, qui, réfléchissant sur le verre, affirmait pouvoir en produire à partir de certaines cendres de végétaux et d’animaux : « Il assure, écrit Rousseau de Becker, qu’elles contiennent une terre fusible, vitrifiable, et de laquelle on peut faire des vases préférables à la plus belle porcelaine. Par des procédés sur lesquels il garde un grand mystère il en a fait des épreuves qui l’ont convaincu que l’homme est verre et qu’il peut retourner en verre […]. Cela lui fait faire les plus jolies réflexions sur les peines que se donnaient les anciens pour brûler les morts ou les embaumer ou sur la manière dont on pourrait conserver les cendres de ses ancêtres en substituant en peu d’heures à des cadavres dégoûtants et hideux des vases propres et brillants, d’un beau verre transparent, empreint non de cette verdeur qui fait le caractère du verre végétal, mais d’une blancheur laiteuse relevée d’une légère couleur de narcisse » [13].

Sebald n’écrit pas seulement pour connaître la vérité sur la destruction. Il écrit aussi pour ce qu’on pourrait appeler par métaphore un genre de reconstruction.
Austerlitz, son dernier livre achevé. C’est le nom qu’il donne au personnage principal, Jacques Austerlitz, évoqué par un narrateur.
Le narrateur se sent coupable de l’incendie de la gare de Lucerne en 1971.
Austerlitz lui raconte une part de son enfance au pays de Galles, chez les époux Elias, un prédicateur calviniste, pendant la guerre. Il accompagne le prédicateur, écoute ses sermons sur la destruction au sens de la Bible, et un jour au sud du pays dans une vallée « soudain éclairée par l’éclat du feu puis plongeant de nouveau dans les ténèbres » : une vallée de hauts fourneaux en activité [14]. Le prédicateur sermonne le lendemain sur le thème de la vengeance divine, et une bombe venue du ciel détruit le cinéma.
Il est question aussi de torture, de guerres napoléoniennes, d’occupation allemande en Tchécoslovaquie, du ghetto de Terezín ou Theresienstadt à travers les recherches de Hans G. Adler.
Mais aussi, il est question de retrouvailles en haut d’un escalier d’un immeuble de Prague : « Je cherche », dit Austerlitz à la vieille femme qui lui ouvre la porte, « une certaine Agáta Austerlitzová, qui habitait peut-être encore ici en 1938 » [15]. C’est une sorte de miracle que raconte Sebald : « Věra en un geste d’effroi se couvrit le visage de ses mains, deux mains qui me parurent dans l’instant ô combien familières, elle me regarda au travers de ses doigts écartés et, chuchotant presque, mais d’une voix merveilleusement distincte qui d’emblée me conquit, elle prononça ces quelques mots de français : Jacquot, oui, Jacquot, dit-elle, est-ce que c’est vraiment toi ? Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, nous nous prîmes les mains, nous embrassâmes encore et encore, puis Věra me conduisit par le vestibule obscur jusqu’au salon où tout était resté tel quel depuis près de soixante ans » [16].
C’est l’histoire d’un voyage en train de la Bohême à la Bavière, puis à travers l’Allemagne vers l’ouest, un transport d’enfants en 1939 qui s’achève en Grande-Bretagne, au pays de Galles pour l’un, pour se sauver. C’est l’histoire d’un autre voyage du même homme, vieilli, sur les mêmes rails et par les mêmes gares, dans l’autre sens, qui comprend, en descendant inopinément à la gare de Nuremberg, par exemple, qui il est, qui il était, ce qu’il a déjà vu sans avoir pu encore s’en souvenir. Au terme de ce voyage, à Prague, une photographie d’une femme qui devait être sa mère, disparue après Theresienstadt ; puis à Paris, sur les traces de son père, disparu après une rafle, sans doute.
Mais Austerlitz sait maintenant qui il est. À Paris, il entre dans le chapiteau d’un cirque itinérant, vers la fin, quand la troupe au complet vient jouer un air, sous une voûte artificielle d’étoiles peintes. Sebald, le narrateur, le personnage, le passé oublié, le passé retrouvé, le présent ; une certaine confusion règne, à la lueur d’une lanterne apportée par un des enfants de la troupe : « Ce qui se passa en moi, tandis que j’écoutais cette musique de nuit absolument étrangère, comme arrachée du néant par des instruments un peu désaccordés, je ne le saisis toujours pas, dit Austerlitz, de même que je n’aurais su dire si ma poitrine était oppressée sous l’effet de la douleur ou se dilatait de bonheur pour la première fois de ma vie » [17].






Note bibliographique


W.G. Sebald (1944-2001) était professeur de littérature de langue allemande en Angleterre. Après avoir publié des travaux universitaires, il s’est fait connaître comme écrivain allemand dans les années 1990, en publiant quatre récits au ton, au style et au format singuliers, mêlant au texte des photographies en noir et blanc, sans légende. C’est surtout à partir de 1996, avec la traduction anglaise des Émigrants, que Sebald a connu la notoriété. J.M. Coetzee résume l’effet de ce livre sur le public anglophone : « le mélange de récit romanesque, de journal de voyage, de biographie fictive, d’essai, de rêve et de réflexion philosophique, rédigé dans une prose élégante, quoique plutôt lugubre, et complété par une documentation photographique à l’amateurisme touchant, faisait entendre une tonalité tout à fait nouvelle » [18].
En France, ces quatre livres ont été traduits à partir de 1999. Dans le premier, Vertiges, il est question d’un voyage dans le nord de l’Italie puis d’un retour au village d’origine de Sebald, en Bavière, entremêlés de méditations sur Henri Beyle et un certain « Dr K. » ‒ Stendhal et Kafka ‒ dans les mêmes parages. Dans Les Émigrants, Sebald reprend deux personnages évoqués dans le livre précédent, son instituteur et un grand-oncle, et raconte leur histoire, mi-réelle mi-fictive, ainsi que celle de deux autres exilés, où apparaît le thème de la persécution des Juifs au XXe siècle. Avec Les Anneaux de Saturne, l’écriture est peut-être encore plus subtile et puissante à la fois, et le jeu des réécritures, du style indirect libre, plus abouti : Sebald mêle au récit d’un voyage de son narrateur dans l’est de l’Angleterre une série d’évocations d’œuvres ou d’événements historiques, depuis Thomas Browne, écrivain et médecin anglais du XVIIe siècle, jusqu’à la culture du ver à soie en Allemagne. Enfin Austerlitz, plus franchement romanesque ‒ mais aussi prenant appui sur l’œuvre de témoignage de Jean Améry ‒, aborde plus directement la Shoah, par le biais d’un homme élevé au Pays de Galles, que l’on suit à travers une partie de l’Europe, en quête de sa véritable identité.
On peut lire également D’après nature, un premier ouvrage littéraire et poétique publié dans les années 1980, et Campo Santo, un recueil posthume comprenant notamment une quarantaine de pages d’un projet de récit centré sur la Corse. Et toujours dans ce volet littéraire de l’œuvre, un bref récit, « L’art de voler », inclus dans le livre de Muriel Pic, W.G. Sebald ‒ L’image papillon, et deux poèmes, dans le collectif Face à Sebald.
Une petite partie des travaux universitaires de Sebald ‒ soit cinq articles datant des années 1970 et 1980 ‒ est traduite dans Campo Santo. Ses essais plus libres ‒ à partir des années 1990 ‒ sont plus largement traduits. Dans deux livres publiés de son vivant, Sebald a d’abord réuni des conférences sur la guerre aérienne des Alliés et son traitement dans la littérature allemande (Luftkrieg und Literatur dans l’original, devenu De la destruction comme élément de l’histoire naturelle), puis une série de portraits d’artistes et d’écrivains de Suisse et d’Allemagne, depuis Jean-Jacques Rousseau jusqu’au peintre Jan Peter Tripp (Séjours à la campagne). À signaler aussi une série d’essais de cette dernière période dans Campo Santo (sur F. Kafka, V. Nabokov, B. Chatwin, etc.).
Enfin, de remarquables entretiens sont réunis dans L’Archéologue de la mémoire. Conversations avec W.G. Sebald. Deux autres figurent dans Face à Sebald. Un dernier à signaler, inclus dans un article de Claire Devarrieux, au moment de la première traduction de Sebald en français (Libération, 7 janvier 1999).
Tous les livres de Sebald ont été publiés aux éditions Actes Sud. Les quatre grands récits, de Vertiges à Austerlitz, sont disponibles également en livre de poche, chez Actes Sud, collection « Babel », ou Gallimard, collection « Folio ».

Pour ce qui est des sources audiovisuelles, des témoignages et de la littérature critique en français, on peut consulter :
— W.G. Sebald 20/10/11, par Christophe Manon
— un site en grande partie consacré à Sebald
— une émission récente sur France Culture, fondée sur plusieurs témoignages (dont une amie d’enfance qui figure, plus ou moins mise en fiction, dans Austerlitz)
— une série de six conférences données au Centre Pompidou, Paris, en février-mars 2012, en même temps qu’une exposition de ses archives et une série de lectures et lectures-performances
— trois ouvrages de spécialistes : Martine Carré, W.G. Sebald, le retour de l’auteur, Presses Universitaires de Lyon, 2008 (à noter aussi son entretien dans le dossier du Matricule des anges en 2012) ; Muriel Pic, W.G. Sebald ‒ L’image papillon, Les Presses du réel, 2009 (ainsi qu’un substantiel compte rendu) sur le site Fabula ; Lucie Campos, Fictions de l’après : Coetzee, Kertész, Sebald. Temps et contretemps de la conscience historique, Classiques Garnier, 2012
— deux collectifs ou dossiers qui donnent la priorité à des lectures d’écrivains, français (Benoît Conort, Hélène Frappat, Hélène Gaudy, Jean-Paul Goux, Mathieu Larnaudie, Alban Lefranc, Cécile Wajsbrot, etc.) et étrangers (Susan Sontag, William T. Vollmann) : Face à Sebald, éditions Inculte, 2011 ; et « W.G. Sebald, topographie de la mélancolie », Le Matricule des anges, n° 134, 2012.
En préparation, la publication des conférences de 2012 au Centre Pompidou, et un numéro de la revue Europe, prévu pour avril 2013.

Enfin, à signaler : un site en anglais, un site en allemand, un film documentaire de Grant Gee, Patience, After Sebald, 2011, et un entretien donné en anglais par Sebald, quelques jours avant sa mort, à une radio californienne, traduit dans L’Archéologue de la mémoire (« Une poésie de l’invisible »).

F.L.

24 octobre 2012

[1Pour une introduction à la carrière et l’œuvre de W. G. Sebald (1944-2001), voir M. Carré, « L’arpenteur de l’après » (entretien), Le Matricule des anges, n° 134, 2012, p. 22-26.

[2Les Émigrants. Quatre récits illustrés, traduit de l’allemand par P. Charbonneau, Gallimard, « Folio », 2003, p. 196.

[3Les Anneaux de Saturne, traduit de l’allemand par B. Kreiss, Gallimard, « Folio », 2003, p. 60-61.

[4Ibid., p. 118.

[5D’après nature. Poème élémentaire, traduit de l’allemand par P. Charbonneau et S. Muller, Actes Sud, 2007, p. 69.

[6Voir Campo Santo, traduit de l’allemand par P. Charbonneau et S. Muller, Actes Sud, 2009, p. 69 sq.

[7Entretien avec S. Kafatou, traduit de l’anglais par P. et E. Aronson, in Face à Sebald, éditions Inculte, 2011, p. 19. Voir aussi Séjours à la campagne, traduit de l’allemand par P. Charbonneau, Actes Sud, 2005, p. 141-142.

[8Voir Campo Santo, op. cit., p. 123 sq. et 143 sq.

[9D’après nature, op. cit., p. 69.

[10De la Destruction comme élément de l’histoire naturelle, traduit de l’allemand par P. Charbonneau, Actes Sud, 2004, p. 109. Sur cet ouvrage et la polémique provoquée en Allemagne par les conférences de Zurich, voir M. Pic, W. G. Sebald ‒ L’image papillon, Les Presses du réel, 2009, p. 71 sq.

[11De la Destruction comme élément de l’histoire naturelle, op. cit., p. 36-38.

[12Voir L. S. Schwartz (éd.), L’Archéologue de la mémoire. Conversations avec W. G. Sebald, traduit de l’anglais par P. Charbonneau et D. Chartier, Actes Sud, 2009, p. 41-42, 166.

[13Séjours à la campagne, op. cit., p. 63-64.

[14Austerlitz, traduit de l’allemand par P. Charbonneau, Gallimard, « Folio », 2006, p. 73.

[15Ibid., p. 212.

[16Ibid., p. 212-213.

[17Ibid., p. 371-372.

[18J.M. Coetzee, De la lecture à l’écriture. Chroniques littéraires 2000-2005, traduit de l’anglais par J.-F. Sené, Seuil, 2012, p. 155.