Les pères fouettards me hantent toujours, de Marie de Quatrebarbes

D’une enfance aux poches vides, d’une enfance à ciseaux et à mains affolées, on s’échappe. Ça ne se fait pas tout seul : la chevelure s’embrase, on monte les étages, on dit au revoir aux parents, on tombe par terre, dans le sang.

C’était le temps des onomatopées, ciseaux dans les mots comme dans les cheveux, j’exquise et j’exhume, c’était le temps des balbutiements. Le temps du conte. On avait les poches vides. Des reptiles nous caressaient. Les mains étaient pleines de bouches. C’est avec tout ça et c’est comme ça qu’on parlait. Une fée dans les étoiles, mais une fée à cabriole et carabine, pan pan pan. Une fille.

Et puis est venu quelque chose, un homme, Venise, danse et musique, une femme cachée derrière. Ce n’était pas vrai d’être deux à l’origine. L’amour, quel accident. La carabine on la porterait à la tête. Vitres et sensations se brisent. C’est fini, l’enfance. La fille est feuille, ne pèse pas lourd. Ses cheveux en feu d’autrefois, les voilà des nouilles. Il y a du vrai là-dedans : il y a de l’histoire. Du pauvre amour. De la métaphore qui a dégringolé. Et à ce moment-là c’est la merde et Dieu est mort.

La langue change. D’une fille aux mains qui parlent à une fille qui mange ses doigts, invente la règle du sonnet cesezu de velours, subvertit aux incantations brutales et charriv les illusions. Il y a des nuages de mots dans les bouches demi-coudres. La fille a un monde à nourrir. Ce n’est pas facile. Mais l’histoire n’est pas finie. Pour un garçon-fantôme à la voix douce elle a quitté la maison. Nous serons toujours deux. Alors, la jouissance est assurée. Et si un homme meurt, anonyme, anonyme lecteur, n’importe qui, s’il faut bien pleurer puisqu’on grandit, si la chute est réelle et le conte cruel, on passe à autre chose. Fini le temps du conte, on passe au roman. L’extension du réel. Il n’est plus question d’être une feuille pour quiconque. Le garçon et la fille parleront un langage inconnu (c’est fait) et ils s’engageront au-delà d’eux-mêmes. Quel calme, au bout de l’histoire. Bien sûr les pères fouettards hantent toujours.

Le corps est métamorphosé. Il devient personnage, personnages de roman - au pluriel. Je suis, dit la fille changée, Cosette, je suis Jean Valjean et je suis Fantine, je suis tout ce que je ne suis pas et tout ce qu’ils ne sont pas, je suis pervertie, je suis autre et imprévisible après que j’ai sauté dans les étoiles avec ma carabine, que j’ai subi des caresses de serpent, mis le feu à mes cheveux, que j’ai bégayé et inventé les sonnets cesezu. Je suis tout le contraire, suis chienne et suis n’importe quoi - aucun rôle n’est sûr. Méfions-nous des pères adoptifs, des filles victimes et des mères malades. C’est comme ça que je dors et m’éveille femme à côté de toi, dit la fille au garçon. On est au milieu de l’histoire. Le socle te regarde.


Marie Cosnay


Les pères fouettards me hantent toujours,

Marie de Quatrebarbes, éditions Lanskine, 2012.

26 octobre 2012