[15] « Vous voilà hors de France… »

Les 120 Journées de Sodome 1.






« La critique de l’univers (et celle des dieux)
s’appelle grammaire. »
Octavio Paz, Le Singe grammairien.




La lecture des 120 Journées de Sodome ou L’école du libertinage [120J] que proposent cet article et ceux qui suivront est la troisième que je fais, je raconterai les deux précédentes plus tard [1]. Du 1er février au 31 mars 2012, j’ai pris des notes, chaque matin ou presque, dans un, puis deux carnets à couverture noire, format 15x21, 160 pages. Dans ces carnets figurent : sur la page de droite, le suivi du texte ligne à ligne, mot à mot (au risque de frôler parfois, dans les moments de fatigue, la simple recopie), en distinguant événements dits « scandaleux » survenus dans le château de Silling et narrations des historiennes ; sur la page de gauche, remarques et commentaires, renvois à d’autres pages du roman, à d’autres œuvres de Sade, à d’autres écrivains que Sade (Balzac, Lely, Baraheni, Kafka, Genlis, Maintenon, Rousseau…), mots cherchés dans le Littré, hypothèses, questions sans frein.
Le roman qui se déroule sur quatre mois, comme son titre l’indique, est découpé ainsi : un chapitre par journée pour le premier mois, un chapitre par mois pour les trois mois suivants. À la fin de chaque semaine lue je récapitulais - thèmes récurrents et thèmes particuliers à la semaine, articulations avec les semaines précédentes, recoupements, retournements, répétitions, incidents curieux, belles images, scènes surprenantes - dans les cahiers d’écriture et de lecture générales de Sade (cahiers 6 à 9).

Vous aurez beau manipuler, admirer en tant qu’objets les six éléments épars d’un casse-tête chinois (cinq éléments dentelés identiques, un élément plein), aucun n’évoque à soi seul la sphère qu’ils formeront après assemblage par emboîtement : comprendre qu’ils appartiennent à une sphère est le premier pas vers la résolution du casse-tête. Par chance, on vous aura offert la sphère recomposée, la moitié du travail aura donc été faite lorsque vous examinerez les éléments que vous tenez en main.

Il n’en est pas ainsi pour les cent vingt journées réparties dans le volume [2]. Narration proprement dite, plan, tableau des projets, personnages, présence d’un narrateur, notes de travail de l’auteur, les circonstances historiques ont empêché Sade de rassembler ces éléments dans une forme unique. Si lectures et interprétations n’ont pas manqué depuis la première publication en 1904, l’état définitif du texte tel que Sade l’imaginait ou l’augurait n’a jamais été lu, ne le sera : l’œuvre restera « en cours ». En effet personne - c’est-à-dire pas même Sade puisqu’il mourra en croyant que le rouleau des 120J a disparu pendant la mise à sac de la Bastille - n’a eu sous les yeux une version prête pour le BAT d’imprimerie, relue et signée par l’auteur. Ce n’est pas un détail négligeable quand on voit - par exemple en feuilletant le fac-similé du manuscrit des Infortunes de la vertu [3] - à quel point Sade, quand il écrivait, loin de s’en tenir à la transcription d’un imaginaire incontrôlé, retravaillait ses textes avec soin : ajouts ou suppressions de passages entiers, transposition de temps du passé au présent, substitution d’un mot, d’un nom à un autre.

Il y avait eu un brouillon. À la passion [4] 148, la dernière, du 28 février, Sade s’adresse à lui-même : « (Vérifiez pourquoi ces deux manquent, tout y était sur les brouillons [5]. » Selon ses comptes, il aurait dû être arrivé à la passion 150. La mésaventure inverse lui est arrivée le mois précédent, 31 janvier, passion 151 : « (Vérifiez pourquoi une de trop, et s’il y en a une à supprimer que ce soit cette dernière que je crois déjà faite.) »

Sade a conçu le déroulement général depuis le projet commun à quatre personnages de séjourner quatre mois dans le château de Silling jusqu’à leur retour à Paris, le découpage en jours et en chapitres, le profil de chacun des quarante-six personnages mais il n’a rédigé entièrement que l’introduction et le mois de novembre consacré aux passions « simples ». Des trois mois suivants il a dessiné la trame (plus ou moins épaisse selon les journées) : progression en intensité des passions (« doubles », « criminelles », « meurtrières »), choix de placer tel personnage dans telle ou telle situation - avec indication du jour en italique et résumé, en une phrase le plus souvent, de chaque passion (portant un numéro : cinq passions par jour, cent cinquante par mois). Quant à la fin il l’a bel et bien écrite, sans doute afin de délimiter sa surface de travail (et parce qu’il lui restait de la place sur le rouleau), mais sans que cela préjuge de ce qu’elle aurait été dans la version définitive.

Une double construction (lisible dans la première partie, en pointillé dans les trois parties suivantes) est mise en œuvre :
— la relation détaillée de chacune des cent vingt journées durant lesquelles quatre « libertins » [6] exercent leur pouvoir sur un nombre limité de « sujets » [7], et qui donne un aspect de présent intemporel à la scansion générale (journal de bord du château)
— l’incrustation de récits autobiographiques qui ont pour cadre la durée d’une vie jusqu’à l’arrivée dans Silling, avec ce que cela implique de reconstitutions a posteriori, condensations, silences, oublis et raccourcis, et même effets rhétoriques (narrations orales de quatre historiennes [8] ou conteuses).

On notera que ce sont les narrations des historiennes qui précèdent et introduisent les passages à l’acte, non l’inverse : « Les trois historiennes, magnifiquement vêtues à la manière des filles du bon ton de Paris, s’assirent au bas du trône, sur un canapé placé là à dessein, et Mme Duclos, narratrice du mois, en déshabillé très léger et très élégant, beaucoup de rouge et de diamants, s’étant placée sur son estrade, commença ainsi l’histoire des événements de sa vie, dans laquelle elle devait faire entrer dans le détail des cent cinquante passions, désignées sous le nom de passions simples » (Première partie, première journée).

La tension qu’on peut éprouver durant la lecture des 120J doit son efficacité d’une part à l’écart, dans la première partie, entre l’application stricte d’un règlement destiné à la fois à provoquer le débridement sensuel, actif ou passif, des « libertins » et à contrôler le détournement généralisé du corps des « sujets » et le discours oral à la première personne d’un personnage, la Duclos, qui ne se privera pas, on le verra, de ruer dans les brancards ; d’autre part au contraste entre cette première partie où le récit autobiographique mène la danse et les trois parties suivantes où le texte consiste en l’énumération logiquement ordonnée de « passions » de plus en plus complexes (les récits de la Champville, de la Martaine et de la Desgranges n’ont pas été rédigés).

Le développement des mois de décembre, janvier et février aurait replacé le programme quasi mécanique d’actes allant de la profanation religieuse au meurtre (homicide avec violence) dans son rôle d’échafaudage ayant permis à Sade de se lancer à l’assaut des pouvoirs.

***



C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit [adresse au lecteur]. Les manges-tu tous ? Non, sans doute pas, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale. Fais de même ici : choisis et laisse le reste, sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu’il n’a pas le talent de te plaire. Songe qu’il plaira à d’autres, et sois philosophe. Quant à la diversité, sois assuré qu’elle est exacte ; étudie bien celle des passions qui te paraît ressembler sans nulle différence à une autre, et tu verras que cette différence existe et, quelque légère qu’elle soit, qu’elle a seule précisément ce raffinement, ce tact, qui distingue et caractérise le libertinage dont il est ici question. Au reste, on a fondu ces six cents passions dans le récit des historiennes : c’est encore une chose dont il faut que le lecteur soit prévenu. Il aurait été trop monotone de les détailler autrement et une à une, sans les faire entrer dans un corps de récit. Mais comme quelque lecteur, peu au fait de ces matières, pourrait peut-être confondre les passions désignées avec l’aventure ou l’événement simple de la vie de la conteuse, on a distingué avec soin chacune de ces passions par un trait en marge, au-dessus duquel est le nom qu’on peut donner à cette passion. Ce trait est à la ligne juste où commence le récit de cette passion, et il y a toujours un alinéa où elle finit. Mais comme il y a beaucoup de personnages en action dans cette espèce de drame, malgré l’attention qu’on a eue dans cette introduction de les peindre et de les désigner tous, on va placer une table qui contiendra le nom et l’âge de chaque acteur, avec une légère esquisse de son portrait. À mesure que l’on rencontrera un nom qui embarrassera dans les récits, on pourra recourir à cette table et, plus haut, aux portraits étendus, si cette légère esquisse ne suffit pas à rappeler ce qui aura été dit (Introduction).





— Au sixième étage de la Bastille, dans une cellule de la tour dite de la Liberté faiblement éclairée par la flamme d’une chandelle, il faut imaginer Sade, en sa huitième année d’incarcération, occupé à réunir sur la feuille blanche déroulée devant lui les quatre figures d’un pouvoir qu’il exècre et entend décrire : un noble, un évêque, un président de tribunal, un financier, unis entre eux par des liens d’affaires, d’amitié ou de parenté, tous pères d’une fille au moins.
— À l’abri des regards, à quoi se livrent-ils ?
— Ils soumettent de force à leurs plaisirs d’hommes puissants, mûrs et rassasiés, que la jouissance a fuis à raison même de leurs excès, une ribambelle de garçons et de filles de bonne condition, dans le plein épanouissement de leur jeunesse.
— Sans que ces jeunes gens se révoltent ! Est-ce possible ?
— Dans leurs familles, à l’école, au lycée et à l’armée pour les garçons, dans les églises, les couvents, les confessionnaux, dans les salons, par les ouvrages religieux et les manuels d’éducation qui emplissent les voix et les bibliothèques, ils ont été entraînés à l’obéissance et au respect de ceux qui ont autorité. Ils sont subjugués par le mépris aristocratique de Blangis, la pompeuse hypocrisie de son frère l’évêque, les sophismes juridiques de Curval et l’impunité que l’argent donne à Durcet. Le pouvoir exercé sur eux ne les prend pas de court, ils s’y plient.

Les voici, voici ces personnages de jeunes gens :
— Adonis, fils d’un président de grand-chambre de Paris
— Augustine, fille d’un baron du Languedoc
— Céladon, fils d’un magistrat de Nancy
— Colombe, fille d’un conseiller au Parlement de Paris
— Cupidon, fils d’un gentilhomme près de La Flèche
— Fanny, fille d’un conseiller de Bretagne
— Giton, page du roi, fils d’un gentilhomme du Nivernais
— Hébé, fille d’un officier d’Orléans
— Hyacinthe, fils d’un officier retiré en Bretagne
— Michette, fille du marquis de Sénanges
— Narcisse, fils d’un homme en place de Rouen, chevalier de Malte
— Rosette, fille d’un magistrat de Chalon-sur-Saône
— Sophie, fille d’un gentilhomme du Berry
— Zélamir, fils d’un gentilhomme du Poitou
— Zelmire, fille du comte de Tourville, seigneur de Beauce
— Zéphire, fils d’un officier général de Paris.

Âgés de douze à quinze ans, tous ont été enlevés à des familles de la petite ou moyenne noblesse, dont les pères servent dans l’armée ou officient dans la justice, seules l’Église et la finance ne sont pas explicitement nommées - c’est un panorama de la bonne société française du XVIIIe siècle. Socialement, ils sont plus proches des libertins que des historiennes, servantes et cuisinières.
La France y est dessinée en ses différentes régions. Le discours de Blangis aux jeunes gens regroupés dans le cabinet d’assemblée, le premier jour, en renvoie l’écho : « Vous voilà hors de France [9], au fond d’une forêt impénétrable, au-delà de montagnes escarpées… » [10].


— Qu’en a-t-il résulté ?
— Le texte que nous lisons est un inventaire raisonné des méthodes qu’un gouvernement, l’école, l’armée, l’Église, la justice, la spéculation financière sont capables d’employer, à l’époque où vit Sade, pour assujettir des individus selon l’arbitraire de leur bon plaisir. Il porte également trace de vacillements narratifs, de torsions internes. Au début, le narrateur (et Durcet, l’hôte, le propriétaire du château) s’efforce de maintenir fermement l’organisation des journées telle qu’elle a été définie heure par heure avec leur alternance de récits et de mises en pratique. Des punitions sont prévues pour les « sujets » qui désobéiront, des amendes pour les « libertins » qui outrepasseront les étapes du dispositif en place. Plus tard le texte se met à craquer de partout, certains personnages à donner de la voix. La Duclos d’abord, dès le 23 novembre. Elle n’hésite pas à faire sentir aux maîtres (ses employeurs) en quoi leurs déclarations, explications et justifications réciproques, traduisent plutôt leur position de dominants que l’ordre des choses ou de la nature. Elle exprime la compréhension qu’elle a de sa propre situation sociale (fille puis patronne d’une maison de prostitution parisienne) et mêle à son récit des critiques à peine voilées au point de prendre Constance sous son aile. (Constance, l’épouse de Blangis, sera pourtant sacrifiée.) Puis Adélaïde, l’épouse de Durcet, ose s’exclamer à l’encontre de Blangis qui lui crachait au nez : « Je ne vois quelle nécessité il y a d’imiter cette infamie-là ! Finirez-vous ? » (Il continue.) Dans la nuit du 19 au 20 novembre, Blangis, en proie à une crise de folie due à l’alcool, reconnaît Aline dans chaque jeune fille qu’il croise et la veut de suite dans son lit. C’en est trop, il va désorganiser les agencements prévus le lendemain, Constance réussit à le calmer in extremis. Au fil des jours, des personnages « sujets » semblent ainsi s’émanciper peu à peu de la tutelle des maîtres.
— Et du plan initial que Sade avait conçu.
— Dans la quatrième partie les incidents se multiplient : une révolte des cuisinières éclate le 7 février (on honore leurs revendications ; les historiennes se constituent comme groupe) ; le projet d’évasion d’un « fouteur subalterne » et d’Augustine est éventé le 12 ; le même jour il y a un « petit » commencement d’émeute générale ; l’amour entre Sophie et Céladon est découvert le 16…
— En somme, il en a résulté un roman.
— Exactement. Les personnages ont creusé puis détourné des « poches » de temps dans la durée romanesque.

— Dites-moi, pour quelle raison, selon vous, Sade, une fois libéré, ne l’a-t-il pas récrit ?
— Ayant expérimenté ce qu’est l’acte romanesque, cette mise à disposition de la liberté imaginative de l’auteur entre les mains des personnages, il a voulu le vérifier immédiatement dans un autre roman…
— Aline et Valcour.
— Ce roman d’amour et d’aventure, de l’exploration du monde et d’une utopie du bien, est peut-être, pour nous qui n’avons que nos yeux pour lire, une des versions définitives des 120J.

Dominique Dussidour - 5 novembre 2012

[1Pour la deuxième lecture, voir Journal de Constance, femme du duc et fille de Durcet, avec des dessins de Colette Deblé (Zulma, 1997).

[2Œuvres complètes du Marquis de Sade, Tome premier, édition mise en place par Annie Le Brun et Jean-Jacques Pauvert, Pauvert, 1986. Il existe une édition numérique du roman de Sade chez publie.net.

[3Coédition CNRS/Zulma, collection « Manuscrits », 1995, préface par Michel Delon, présentation, transcription et notes par Jean-Christophe Abramovici. Michel Delon y donne une étude historique et littérale du texte comme il l’a fait pour les 120J dans le volume I des Œuvres complètes, collection Pléiade.

[4Le mot « passion » désigne à la fois la douleur et le plaisir, selon le vocabulaire naturaliste de l’époque. Voir « Les passions » (1753) de Buffon dans son Histoire naturelle, que Sade a lu à la Bastille.

[5C’est moi qui souligne.

[6Qui s’affirme libéré de toute contrainte morale, religieuse.

[7Qui subit une sujétion, qui doit obéissance.

[8Qui raconte une histoire.

[9C’est moi qui souligne.

[10La référence est plus territoriale que strictement géographique. Dans Justine et La Nouvelle Justine, au terme d’un trajet qui rappelle celui vers Silling, à l’héroïne qui s’effraie de ce château isolé dans la montagne, Roland le chef des faux-monnayeurs explique pour la rassurer : « … vous n’êtes point hors de France, ce château est sur les frontières du Dauphiné, mais il en dépend toujours ».