Spinoza d’après les livres de sa bibliothèque, de Paul Vulliaud

On a parlé récemment de « l’armoire aux livres » de François Bon, voici celle d’un philosophe appelé, selon les époques et les lieux, Baruch Spinoza ou Benito de Espinosa ou Benedictus de Spinoza ou encore Bénédict Spinoza, Benoît d’Espinoza dans Spinoza d’après les livres de sa bibliothèque de Paul Vulliaud paru en 1934 et que rééditent les éditions des Malassis.

L’« armoire en bois aux cinq rayons » du philosophe contenait approximativement cent cinquante livres dont l’inventaire - auquel assistait le libraire Rieuwets – fut dressé après sa mort, le 21 février 1677, par acte notarial. Plusieurs versions en ont été publiées et commentées, en particulier par Abraham Jacobus Servaas Van Rooijen (Paris, 1888). Sa lecture fait découvrir les ouvrages, éditions et traductions dont on disposait au XVIIe siècle quand on était savant, polyglotte et curieux du monde et des idées.

L’Inventaire avait classé les livres par format : in-folio, in-quarto, in-octavo, in-12, Paul Vulliaud les redispose par thématiques : Bible, Nouveau Testament, sciences, belles-lettres. Son commentaire est divisé en cinq chapitres, chaque chapitre suivant le cours d’une analyse propre à son domaine.

Le chapitre I, consacré à la Grande Bible rabbinique dans l’édition Jean Buxtorf (Bâle, 1618-1619), procède par cercles de plus en plus larges : description matérielle de l’ouvrage, contenu, sources, particularités et partis pris de l’édition, commentaires érudits et critiques. Puis les outils de lecture : grammaires, dictionnaires, ouvrages de concordances (entre les éditions), traductions en latin et en espagnol. Enfin œuvres de quelques auteurs dont Vulliaud se demande quelle place Spinoza leur accordait. Le chapitre II se déroule selon un enchaînement logique à partir du Nouveau Testament, dans l’édition de Tremellius (Paris, 1579), vers des domaines de la pensée dont la constitution, à l’époque de Spinoza, est l’objet de réflexions et de querelles : textes des Pères de l’Église, de Calvin et du calvinisme, des philosophes (Aristote, Bacon, Descartes, Maïmonide) quant à la séparation entre la théologie et la philosophie, c’est-à-dire entre la Raison et la Foi, autrement dit entre l’Église et l’État (Machiavel, Thomas More, Baltasar Gracian), avant d’aborder l’Histoire et les historiens. Le chapitre III fait défiler les ouvrages scientifiques par matières (pas encore strictement définies) : mathématiques, algèbre, astronomie, médecine, anatomie avec les Observations médicales de Nicolas Tulp dont Rembrandt fit le portrait. Le chapitre IV est celui des belles-lettres dans les langues lues par Spinoza : espagnol des poésies de Jean Pinto Delgado et Quevedo, des œuvres complètes de Gongora, des Novelas exemplares de Cervantès, des comédies de Perez de Montalvan ; latin de Virgile, Pétrone, Ovide, Plaute, Cicéron, Sénèque. Le dernier chapitre recense des livres absents de l’Inventaire mais que Spinoza, selon sa vie et sa correspondance, a lus ou a dû lire : Bacon, Giordano Bruno, Nicolas de Cues, Leibniz, Suétone ainsi que quelques ouvrages non attribués tels un Manuel de correspondance et des Éphémérides.

Spinoza a lu De vita solitaria que Pétrarque avait écrit en 1346. Qu’en est-il de la solitude de l’un et de la solitude de l’autre ? s’interroge Paul Vulliaud dans sa conclusion. La solitude est racontée par Pétrarque après qu’il a connu hommages et reconnaissance. La solitude pratiquée par Spinoza était celle qu’exigent l’étude et la recherche de la connaissance. Pour autant, ajoute-t-il, elle n’avait rien à voir avec l’isolement. Spinoza lisait, écrivait, objectait, correspondait, répondait, « ce n’est pas sans émotion que nous voyons briller la lueur qui éclairait le solitaire de Rijnsburg, de dix heures du soir à trois heures du matin… ».


L’Inventaire publié par la revue des ressources inclut les biens et meubles délaissés (selon le beau vocabulaire de l’époque) : objets de laine, linge, boiserie, tableau, objets en argent.

L’association des amis de Spinoza a mis en ligne les livres d’anatomie que le philosophe avait lus.

On lira le texte très rêveur et complet des inventaires de Nerval et de Spinoza qu’accompagnent des illustrations.


Photo : Armoire aux livres anciens dans la Bibliothèque populaire communale de Thury (Yonne).

Dominique Dussidour - 11 novembre 2012