Derniers chants après la guerre

ALAIN LESTIÉ

L’ILIADE : DERNIERS CHANTS


Alain Lestié, La bataille du fleuve
L’Iliade : derniers chants 56 x 34 cm crayon sur papier

Exposition jusqu’au 30 novembre
Galerie Qvadrige, Nice

PDF - 199.8 ko

Autour de la publication L’Iliade
Éditions « La Diane française »

Alain Lestié site de l’artiste


Les mots en italiques de la micro fiction critique ci-dessous sont les titres des dessins d’Alain Lestié réalisés en regard des cinq derniers chants de l’Iliade.

Topiarius & Topiaria n° 6

“je” reviendrai après la guerre

―Je voudrais pouvoir vous le dire
sans mots
―Comme on oublie ?
―Oui, comme parle l’oubli.
Bernard Noël
Le livre de l’oubli, P.O.L. 2012, p.18

[...] ma réalité est une fiction puisqu’elle ne prends corps
que dans l’épaisseur du texte... À présent je me dis :
ta réalité sera ce que tu écris, et à la fin on verra...
Bernard Noël
Le 19 octobre 1977, P.O.L. 1998
Gallimard/L’Imaginaire (p.16)




Chant XXI

Ce jour là Topiaria se fie aux mots. Le paysage semble enfin former une phrase. Topiarius entreprend de passer au travers de la 61e jachère. L’artiste et le jardinier arrivent près d’un gué. Tout se dessine. À l’instant l’eau est devenue noire. Les traits du dessin ne montrent que la mort. Ce jour là Topiaria se méfie des mots pour la "bonne" raison qu’ils transforment un "beau" cours d’eau / de "beaux" corps d’homme en ciel noir. La colère des cieux fait pleuvoir du poussier. A. paie la mort d’H. qui paie la mort de P. Arès est équitable il tue ceux qui tuent . La guerre consume les différences. Il y a un "vainqueur" et il y a un "vaincu". Cet avis plaît aux dieux mais pas aux yeux de houle de l’artiste. Ils ne sont pas le 17 octobre 1961. Pourtant depuis ce jour Topiaria s’efforce d’oublier la guerre et Topiarius de s’adonner à la fin d’un héros.




Chant XXII

Topiarius et Topiaria vivent une période dont ils ne savent pas à quoi attribuer le trouble. Le monde ne va pas très bien. Des flèches blanches griffent la mandorle noire d’un bouclier, elles entrebâillent les pages d’un livre et les déchirent. Il y a la vérité du fait et il y a la chose vraisemblable. Un point de fuite vraiment très bas déplace le point de vue de Topiaria. Le jardinier devient monumental par rapport à l’artiste. Topiarius mord la poussière avec des dents de géant. Ses cris apportent un mauvais présage. À cause du point rabaissé Topiaria semble plus petite. Aussi brillante que l’astre levé en automne et avec plus d’éclat que les étoiles d’un ciel d’été, le temps d’une seule nuit, l’artiste transforme le jardinier en frise de météorites. Et il devient un chien d’Orion. C’est ainsi que la constellation de Topiarius et celle de Topiaria ne seront jamais plus visibles en même temps.




Chant XXIII

[Topiaria | ma bien-aimée | pour moi | n’attends pas seule | loin des autres | cet homme qui est bien plus fort que toi | sa mère qui était sainte se nommait Edwarda | son père qui était en colère était Achille | ne touche pas du bout de l’orteil le seuil du Styx | entre dans le mur où tu ranges tes livres | tu ne perdras plus ta vie] Topiaria entend une voix voyante qui se pose sur un tombeau dressé entre deux livres qui lui font oublier la guerre. L’artiste fait un sacrifice. Elle coupe ses longs cheveux à la blondeur sans fin et brise en cinq fragments la coupe d’or d’où est venue l’enfant si belle. Tels des tessons de céramique appartenant chacun à une histoire singulière, les morceaux rétablissent l’éclat des lieux. Comme tout support d’écriture les ostraca sont utiles à une lecture des yeux.




Chant XXIV

La bataille du fleuve est traversée par une grecque. Sous la ligne brisée des corps d’hommes noyés dérivent dans l’aura d’une pleine lune. Topiaria et Topiarius tentent de flotter de concert une dernière fois. Ils utilisent pour radeaux deux morceaux mémoriels. Un troisième ostracon directement émergé de l’avant-dernier chant de l’Iliade ramène leur tentative à zéro. Mais le jardinier ne peut pas oublier le paysage des 120 journées passées à travers une seule et unique phrase. Deux mots et une lettre se mettent toujours devant ses yeux. Le sommeil qui dompte toutes les douleurs ne peut vaincre celle de Topiarius. Il fixe un détail à se crever les yeux : un point « H » dans un nuage de fumée noire. C’est une veillée d’armes. Six petits carrés de cimetière déchargent un entassement de débris terreux dans un hôtel de passe.




Chant XXV

[1]




Chant XXVI

Topiaria dessine pour voir ce qui reste après la guerre. Elle décrit le champ de bataille. Avec un crayon noir très noir elle fait usage des ruines. D’un côté il y a les funérailles d’un vieux maître, de l’autre côté il y a la colère des cieux. Elle prélève à la surface du fleuve une pellicule blanche et visionne un film inédit. C’est l’histoire d’une inconnue de la Seine dont le masque devient beau au fil de l’eau parce qu’il est blanc, parce qu’il sourit et parce qu’il réfléchit l’espace d’une page et d’un tableau. En attendant la fin Topiaria porte le masque et en regardant de tous ses yeux avec les yeux du masque elle change ce que changent les images à travers le présent de cinq chants qui n’ont lieu nulle part. "je" reviendrai après la guerre.




[1] L’artiste a représenté le Chant XXV hors images, c’est ainsi qu’elle célèbre les funérailles d’ « H ».
Catherine Pomparat - 18 novembre 2012