Laurent Colomb | Opéra langue

Toujours explorant notre capacité à émettre des sons, à les articuler, à leur donner sens, Laurent Colomb nous présente deux Monologues de Merluche extraits d’Opéra langue, une œuvre vocale.
Le texte complet d’Opéra langue est à télécharger librement en PDF.

Laurent Colomb sur remue, dont son travail à la Maison des Femmes d’Asnières-sur-Seine (résidences Île-de-France).

Site de Laurent Colomb.






Les monologues de Merluche dans Opéra langue, présentation par Laurent Colomb

Ces deux monologues font partie d’une pièce vocale, commande du Conseil Général de l’Oise dans le cadre des festivités « Rousseau 2012 », montée à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon par la Compagnie des Lucioles et créée le 24 mai de cette année au Festival théâtral de Coye-la-Forêt. Cette pièce qui porte le titre d’Opéra langue peut se comprendre comme une traduction spectaculaire des hypothèses de Jean-Jacques Rousseau sur l’origine du langage, Opéra donc « œuvre » et tout autant théâtre de dissection phonique, augmenté de deux monologues.

Célèbre pour ses travaux sur l’homme, la société, l’éducation, Jean-Jacques Rousseau l’est également pour ses études sur l’origine du langage. L’Essai sur l’Origine des langues, longtemps relégué au rang des œuvres mineures du philosophe, complète et parachève une réflexion linguistique initiée dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, paru en 1755. La danse, la poésie et plus précisément l’onomatopée y sont considérées comme les premières expressions du langage à l’orée d’un état de parole bientôt corrompu par l’injustice sociale.

Les deux monologues de Merluche – personnage inspiré de la Mélusine au cri d’orfraie de Guillebert de Metz, ici apostrophant le peuple de Genève – replacent la pensée de Rousseau dans l’imaginaire médiéval. La figure du premier couple humain « trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas » (Discours sur l’inégalité…), articulant ses premiers sons sur les « cris de la Nature », suppose bien un Éden linguistique à l’origine des premiers mots. Opéra langue déroule à travers sa charge musicale (répliques simultanées et dialogiques s’entrecroisant) les trois phases d’exil qui frappèrent l’humanité au levant de son existence, postule un sous-texte biblique en amont.

La fuite du paradis terrestre, l’errance maritime de Noé, la dispersion des langues après la chute de Babel, structurent Opéra langue dont les deux monologues de Merluche, plus linéaires, ont vocation à résumer les scènes. En substance, Jean-Jacques Rousseau personnifié par Dieu le R., en appelle à ses cinq fils et filles qu’il libère de l’Hospice des Enfants-Trouvés pour mettre en voix comme en scène les origines du langage. Il finira, au terme de ce long cheminement, à associer la société commencée à un éclatement linguistique, jugeant la multiplication des noms puis des lois sociales, responsable de l’éloignement définitif de l’homme vis-à-vis d’une nature sanctifiée.
L. C.






Monologue #1 de Merluche.

Sortie de l’obscurité, une femme en costume médiéval traverse majestueusement la scène. Calme et assurée, elle s’adresse au public entrecoupant ses commentaires de présentations personnelles. Tous les personnages arrêtés dans leurs mouvements l’observent sans émotion, hormis Dieu le R et L apostrophe qui la considèrent avec insistance.

Merluche (lentement, avec une élocution régulière, presque atonale). — Marâtre nature, femme-poisson dans sa cuve… Contemplez, très Honorés et Souverains Seigneurs, la vie fuir l’éternel lieu. Magnifiques et zélés Citoyens du Rien, considérez la clôture et le temps s’assoupir. Très Bons Princes et Parfaits Butors, le séjour des chiens dans ces murs. Protectrice de la maison de Gavre, souche de la noble lignée de U comte de Rançon et roi de Chypre aux-grandes-gourdes… Songez aux langages étranges et horribles paroles des époux prodiges pistés par la Voix. Morales et Mûres Dames, Dante en son chant trois n’aurait point désavoué ces cris qui tourbinoyaient dans un ciel sans étoiles. (Un temps.) Prompts Fils des Facettes et des Serpes, enfants, ouvrez votre état à langue du halo. Elle est tant vive et sûre, riche en sons quoique mal affabulée, œuvrage de gueule, que l’oreille la coucherait par écrit pour la mieux ramasser et transmettre. (Un temps.) Mirifiques princes et pronotaires apostoliques des ligues grises… Châtelaine de Mérrigoute aux paturons serpentins, matrone de Eùdes, le fougueux désaxé… Agréez les efforts du père idolâtre pour faire « chanter » ses enfants. Anges musiciens autour des Madones. Épouse de Raymondin devenu ermite à Montserrat… Ô masques grimaçants des portiques. Estimez, Honorables Bourgeois et Républicains de la Rade, le patois du pays de nul part. Le nom des choses y serait à l’exacte mesure des choses vraies. (Un temps.) Mère d’Antoine-le-léonin qui d’une griffe à la joue hoche fut ornée à Boulogne, de Guillon et Renaud d’Antioche, tous deux cyclopéens… Accordez, très Chers Électeurs et Démagogoles de l’Arc, votre duveteuse oreille à la substance des idées sans matière. Le souffle d’une putréfaction rare navigue entre les lettres d’iceulieu.
Un temps.
Si je cochonne et fais jargon à cette heure, le fil tordit duo pensaïr Jean-Jacques nascut en vos murs, ieu Merluche, filha de Persine et fée serpente si sans saïr maïre de Geoffroy à la bana de sangle, Fromont le nasard qui fut purgé d’un chancre à la mamelle, c’est que ses écrits très déchiffrés évoquent mes cris plus légendaires [1]. Elle quitte la scène comme elle était entrée, effleurant la main tendue de Dieu le R au passage.





Monologue #2 de Merluche.

Tel qu’en fin de l’acte 1 scène 2, elle apparaît, s’avançant du fond vers l’avant-scène. Tous les personnages arrêtés dans leurs mouvements l’observent sans émotions hormis Dieu le R et L apostrophe qui la considèrent avec insistance.

Merluche (au public, lentement, avec une élocution régulière, presque atonale). —Témoins des lettres de azur et des ondes fort typées, Bouviers Allobroges et Compatres des cimes, Grisons Alémaniques, vous souvient combien mots voltigeants, volants et mouvants ouït Panurge avant que d’accoster près l’Île de Gueule ? Ô Glossolales déchaussés avides d’idéographes. Absconse Circé, magicienne des buées et des brumes, daronne d’Henri dit Le Velu couronné à Tyr et conquérant d’Acre aux Saladins… Observer l’errance des époux titans glapissant nus désormais bêtes au nombre des bêtes miraculées de l’arche. (Un temps.) Amis Confédérés du Petit Continent des Syndics, Principicules Horlogers, consentez vos lèvres expertes aux lèvres ouvertes des exilés. Elles sont tant assoiffeùs du discours vostre, lanternes et fanaux de la civilité, qu’elles s’inféodent l’imitant en moult crapouillasses. Néréide onduleuse et femme de nature féerique au bain agitant queue de serpentine grande en l’eau… Compassiez, Bien-Honnêtes Hommes du lac de Zoug au Léman et Tyrans Abstentionnistes, aux atermoiements du peuple de Nemrod lors que Babil s’écroula du ciel sur la terre, châtiée par la Voix pour s’être détournée du noble don de parole et jugez, Visiteurs des Choses Fortuites sises au 40 Grand-Rue en pays Calvin, combien désormais l’accord intime de l’intention première à la phrase dite s’est perdu, rompu par l’action nuisible d’habiles paraboleurs. Point de véracité entre les lettres d’iceuquoy né anqué les crides drague meus qué o butà quora Raymont en ung sursault traÿee la seun parol, et lors trasfigurat meù d’estat femmenine en ung serpente, ieu Melusigne, filha d’Élinas et de Persine… [2] pas plus qu’en chacun des parlements de votre empire du Verbe où la langue est torchonnée par des cabots.
Un temps.
Lors, Harpocrates, je m’en va en ciel d’Uglossie où l’index est enfance, dieu, le silence, l’instinct, une connaissance et l’homme du monde, un fou, en pays de paroles libres en fait de tolérance et à l’insu de lui, souffler mes rêves de chimère sur ses cheveux roux. Elle quitte la scène comme elle était entrée, effleurant la main tendue de Dieu le R au passage.


Image : Charlotte Baglan dans le rôle de Merluche. Photo Arnaud Liotard ©



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27 novembre 2012

[1Dernière présentation qui s’accorde à la légende de Mélusine. Une partie de cette phrase en franco-provençal présente des r roulés et des consonnes audibles en fin de mots. À articuler toujours à la limite du sens. Comprendre : « Si je salis […] le fil tordu du penseur Jean-Jacques naît en vos murs, moi Merluche, fille de Persine et fée serpent, mère de Geoffroy à la mâchoire de sanglier, Fromont le nasillard qui fut purgé d’un chancre à la mamelle, c’est que ses écrits très déchiffrés évoquent mes cris plus légendaires. »

[2Comprendre : « Point de véracité dans ces paroles ni dans les cris de dragons que je poussai lorsque Raymond en un sursaut trahit sa promesse et dès lors me transforma de femme en serpent, moi Mélusine, fille d’Elinas et de Persine… » Phrase inspirée du franco-provençal, présentant des r roulés et des consonnes audibles en fin de mots. Articuler toutes les voyelles.