nous nous attendons, d’Ariane Dreyfus

Le recueil nous nous attendons d’Ariane Dreyfus
a paru aux éditions Le Castor Astral en mars 2012.

Ariane Dreyfus sur remue, sur poezibao dont un entretien.

D’autres lectures de Patricia Cottron-Daubigné.






J’ai commencé la lecture de ce livre, inquiète un peu, inquiète parce qu’il est né de la rencontre d’Ariane Dreyfus avec les œuvres d’un peintre, lors d’une exposition « un jour en 1987 précisément, je suis malgré tout entrée dans une galerie, captivée par l’affiche sur la porte. C’était une exposition de Gérard Schlosser, que je ne connaissais pas » (p. 7) et que à l’exception de l’image de la première de couverture, nous n’aurons aucune autre reproduction.
Mais j’ai lu, parce que l’auteur est Ariane Dreyfus dont on sait la qualité, le travail et le talent. J’ai fait confiance.
Et j’ai eu raison prise par le poème comme la poète le fut par les tableaux.

Chaque poème est devenu lui-même un tableau vivant, une scène, comme on le dit des tableaux d’intérieurs hollandais, poème dans lequel les mots font couler la vie, car ce livre de mots né d’images, est la force du réel « la chair ne renvoie qu’à elle-même, c’est-à-dire à beaucoup plus qu’elle-même. C’est-à-dire à ce que nous engageons dans la vie » (p. 31). Le lecteur, pour ainsi dire vit à l’intérieur, s’y trouve et s’y retrouve. On est bien au-delà de textes qui illustreraient des tableaux ou même qui en donneraient l’atmosphère : « c’est peut-être une des choses les plus étranges et les plus bouleversantes. Ce n’est absolument pas transcendant, c’est là, c’est montré » (p. 13). Ces deux textes en italique dans le livre, extraits d’un entretien radiophonique disent cette présence du corps qu’Ariane Dreyfus va, comme dans ces autres livres, mais ici de manière encore plus simplement évidente, mettre en branle.

Plusieurs scenarii d’écriture le permettent.
D’abord les titres, comme des hors-champs, entre guillemets, par exemple, « montre-moi », « vas-y sans moi ». Quelqu’un a parlé, avant, après ; un hors-cadre existe, comme toujours, à ce que l’on voit de la vie. En donnant visibilité à cet ailleurs, et au temps que cela suppose, qui n’a pas nécessairement de lien immédiatement visible avec le poème qui suit, Ariane Dreyfus donne de l’épaisseur à la scène écrite.


je viendrai te réveiller

Les bras sur le visage c’est pour dormir encore

Si léger le livre a versé dans le drap,
La pointe du coude appelle, même le vide […] (p. 25)




Puis, elle mêle des éléments très concrets, très précis, pris sans doute au tableau lui-même, éléments auxquels elle enlève leur côté descriptif en nous plaçant dans la pensée des personnages.


arrête, veux-tu

[…] il se penche embrasse la trace humide
Sur le doigt avant de l’embrasser tout
Il faut
Davantage de peau
Parce que la joie s’est enfuie dans un creux (p. 45)




Et enfin (mais bien sûr je n’ai pas épuisé l’art de ce poète dans ces quelques remarques brèves) un narrateur intervient, qui commente d’un vers la scène qui devient ainsi une généralité de vie, de notre vie, de nos amours.


la vie existait

L’assiette est encore là, ils l’ont laissée
Pour ne pas jeter les cerises encore bonnes

On pourrait ne pas les manger, les regarder
S’abîmer à l’air tout doucement
Alors ils se mettent dans les bras l’un de l’autre

Puis détournent leur visage


Pour l’autre façon d’être ensemble (p. 72)




Quand je dis un vers commente, le mot est un peu faux, qui porte une connotation sentencieuse. Non, ce commentaire est une phrase simple, banale, prélevée d’un quotidien où elle avait perdu sa visibilité. Elle pourrait être aussi la pensée d’un personnage du tableau, du poème ou celle du lecteur. « sur l’oreiller la joue fait commencer le visage/ c’est si calme d’aimer » (p. 58). La banalité de la vie se déploie et prend sous la plume d’Ariane Dreyfus toute la force, et toute l’émotion que la vitesse, l’urgence et l’indifférence de nos quotidiens avaient occultée.

Et comme à chaque livre, Ariane Dreyfus atteint ce qui est la poésie : montrer, révéler, exhausser (et aussi exaucer) l’instant figé perdu, mal vu, qui prend son intensité d’être dit, un geste, un vêtement, une tenture, trace infimes qui deviennent un moment fort de vie.


Vas-y sans moi

Un pull est posé sur le fauteuil en osier

Elle l’a mis pour aller dans le jardin du bas
En laine épaisse, elle l’a posé, le soir est doux
Maintenant

Elle étire ses bras, le hamac fait de longs plis

L’arbre assombri est plus large que le jour mourant
Pour attendre, elle serre dans sa main
Un pli fort, rugueux (p. 73)




Sans doute l’extrême sensualité de certains vers vient-elle accentuer le plaisir et l’effet miroir des textes : l’imaginaire, en mouvement, un souvenir, une attente, quelque chose palpite dans l’entrebâillement des mots.


où le noir ne manque pas il la serre
Sans que la porte
Se referme, entrebâillée, la bretelle
plus claire que le reste, pour la bouche […] (p. 83)




D’ailleurs si la ponctuation, virgules, points d’interrogation, existe dans le texte, il n’y a pas de point final aux poèmes parce que la peinture a ouvert le poème qui a ouvert le lecteur et l’espace, le temps se sont agrandis de ces rencontres :


la confiance ça s’apprend

Il ne bouge plus pour essuyer son corps nu
Tout près de la serviette le sexe
Reste humide avec ses plis et lourd

La serviette est très rose et elle pend
Épaisse et belle
Quelqu’un le voyant
Ajouterait sa langue à l’instant (p. 24)




Assurément. Ce sont poèmes où l’invitation élimine la clôture.

Chambres d’échos.
Ariane Dreyfus nous a guidés dans le rêve de nos gestes grâce à l’ajustement savant de ses mots.
Nous pouvons maintenant entrer nous aussi dans une galerie voir une exposition du peintre. Nous saurons regarder les œuvres, habités par les images du poète.
De ce beau et fort travail, elle crée l’évidence du poème, et des œuvres de Gérard Schlosser, l’évidence de la vie.




Patricia Cottron-Daubigné.

11 décembre 2012