Sabine Huynh | La vie de nos yeux 1

Pour nous qui vivons de plus en plus entourés de masques et de schémas intellectuels et qui étouffons dans la prison qu’ils élèvent autour de nous, le regard du poète est le bélier qui renverse ces murs et nous rend, ne serait-ce qu’un instant, le réel ; et avec le réel, une chance de vie.

Philippe Jaccottet, L’entretien des muses, Gallimard, 1968.



Tel Aviv, 22 novembre 2012

Je vis ma vie à Tel Aviv depuis 2007 et en Israël depuis 2001. Bientôt douze ans que je suis israélienne en plus d’être française et vietnamienne. Plus vraiment étrangère à « la réalité » ubuesque du pays. Ballottée de lieu en lieu par le destin (Vietnam, France, Angleterre, États-Unis, Canada...), j’ai choisi de vivre ici par amour.

Chaque matin, les yeux s’ouvrent sur l’incompréhensible de ce monde, le cerveau se connecte sur la même idée fixe : écrire, malgré le brouhaha. Une voix de plus, même une voix qui doute. Chaque jour livre son lot de soleil, de bonheur, de contradictions et de contrariétés. D’un jour à l’autre, savoir puis ne plus rien savoir, et voir le sens de ses mots modifié. Comment vous dire, alors, sans trahir mes croyances profondes ? Comment rester fidèle à soi-même, loin des querelles partisanes qui étouffent les voix ?

Face à une page d’écriture, j’ai toujours éprouvé un sentiment de profonde impuissance lié à l’impossibilité de dire au plus juste. La langue nous échappe autant que nous la trahissons, le sens se dérobe sous nos lignes. Mais malgré le désespoir, persévérer dans l’écriture, pour rester libre, pour résister aux dogmes, pour faire entendre une voix juste parce qu’elle jouit de la liberté d’expression. Dans ce presque dire, des fenêtres s’ouvrent, des portes sont poussées, la recherche reprend, ou continue, vitale. Elle prend du temps, le temps de tourner autour des mots, de les apprivoiser doucement, toujours sous l’emprise du doute, mais celui-ci est un allié : grâce à lui la parole n’est pas brusquée. Presque dire signifie tâtonner dans le noir, dans l’absence de sens, ne pas arriver à répondre aux questions que l’on vous pose et que l’on se pose, faire ce que l’on peut, sans jamais être satisfaite de ce constat.

J’avoue ma confusion, ma perplexité, ma lutte constante contre des pièges bien dissimulés. Il faut pourtant essayer de poursuivre, en gardant l’espoir d’y voir plus clair un jour. La lumière ne peut-elle se faire que dans l’écriture ? Pas dans n’importe laquelle alors. L’écriture médiatique par exemple (que j’ai pu pratiquer dans le passé), se disqualifie par son côté racoleur. Reste l’écriture qui ne jaillit pas pour accuser, défendre, ou expliquer, mais pour toucher l’essence des choses, qui n’est pas dans les faits, mais dans le ressenti. Encore faut-il réussir à se livrer, à écrire comme on ferait don de soi, dans le partage et non dans la division.

Dans le contexte du terrible conflit qui accable les habitants du pays où je vis, les Israéliens et leurs voisins les Palestiniens, parler peut être vu comme facile, dans la mesure où tout un chacun peut exprimer (mal) son opinion sur un sujet qu’il ne maîtrise pas et la livrer comme on crache, ou comme on expédie une brique, ou une gifle : sans état d’âme, ni arguments, accompagnée d’illustrations douteuses, et sans se soucier des conséquences.
Il arrive même que seule la violence d’images décontextualisées est envoyée au visage de chacun, sans légende appropriée ou même correcte. Beaucoup de gens agissent de la sorte et fournir des efforts pour leur répondre posément est souvent inutile, car ils vous donneront un autre uppercut sans prendre le temps de réfléchir, et un autre et encore un autre. Vous sortez complètement assommée et exsangue d’un ring où l’on vous a piégée. Pour ceux qui ne connaissent que la vulgarité des crachats, parler est effectivement aisé.

On m’a demandé plusieurs fois de prêter ma voix ou de donner mon opinion sur ce conflit où chaque mot publié poignarde les uns et les autres. Il semblerait qu’on apprécie le fait que je ne sois pas d’ici ou de là-bas, même si j’ai fait le choix de vivre ici, malgré les drames, les paradoxes, la folie des uns et la mort des autres. Il me faut parler de ce conflit, alors que de manière générale je doute tant des mots et de ma propre voix. Alors, que dire face à un sujet aussi complexe ? Je dois malgré tout dépasser ce sentiment d’impuissance et me persuader que je suis en mesure de le faire ; après tout, ne suis-je pas traductrice ? Cela n’est pas anodin, le traducteur étant à même de transmettre, d’interpréter sans (trop) trahir, de transposer dans une langue commune... Je suis poète, nomade, traductrice et par là même probablement la meilleure amie de la famille des sans-terre, comme l’avait deviné Leah Goldberg :


Peut-être que seuls les oiseaux migrateurs connaissent
lorsqu’ils sont suspendus entre ciel et terre
la douleur de deux patries

 [1]

Pour les personnes qui font attention à leurs mots, qui les soupèsent dubitativement, craintivement, douloureusement aussi, oui, pour les personnes qui ont mal à leurs mots, parler est extrêmement difficile, surtout quand il s’agit de s’exprimer sur un sujet qui est déjà tellement imbibé d’encre, de larmes et de sang. Dans un tel contexte j’ai tendance à les économiser, car je crains qu’ils n’échouent à exprimer ce que je ressens, qu’il n’y ait pas vraiment de place pour eux, tant l’air est irrespirable.
Écrire, dans un contexte pareil, c’est prendre des risques, le risque de ne pas être compris et de se faire attaquer sur l’interprétation d’un terme, d’une phrase, d’un fait ; le risque de perdre des amis aussi, dans les tourbillons d’ombre d’une eau déjà si trouble. De fait, écrire et parler, dans ce contexte, c’est forcément prendre parti. Que peut-on dire de neuf ? Il faut rester humble et répéter des idées déjà énoncées par d’autres et auxquelles on croit, mais...
... cette dernière phrase a court-circuité mes neurones et l’ébranlement était tel que j’ai dû courir me réfugier sous la douche, sous l’eau, le seul endroit qui puisse me calmer. C’est là (ou dans une piscine) que je réfléchis le mieux, que j’écris aussi dans ma tête. Et là, ruisselante, j’ai réfléchi à toute vitesse, comme on effectue un calcul mental, sauf qu’il s’agissait d’un calcul mental très compliqué qui prenait l’apparence d’un calcul mental inoffensif. Le résultat était navrant : une fois de plus j’étais tombée dans le piège des idéologies et des raccourcis, alors que je me croyais libre et intelligente.

Dans un discours qu’il a prononcé récemment à Londres, l’écrivain israélien Amos Oz, que j’admire pour ses livres mais aussi pour son engagement politique (il milite au sein de l’organisation Shalom Arshav, « La Paix Maintenant ») a comparé ce conflit aux scènes d’une tragédie grecque, avec des personnages confrontés à des situations qui les dépassent et éventuellement les anéantissent, provoquant chez les spectateurs pitié et terreur. À mon avis, on peut aller plus loin dans la comparaison. Ce conflit ressemble à une tragédie grecque dans la mesure où l’on y retrouve les deux plans séparés constitués par les acteurs sur la scène et le chœur en contrebas, dans l’orchestra. Et dans les gradins, le monde béat ou choqué, assis plus ou moins confortablement, qui nous observe en commentant à voix haute, souvent à tort et à travers, sur un ton tour à tour blasé et enflammé, troublant les acteurs et les choristes.

Vous l’avez compris, je fais partie des choristes. Nous, les choristes de cette tragédie, nous réagissons lyriquement et physiquement à l’action se déroulant au-dessus de nos têtes. Nous dansons, nous chantons, nous pleurons, nous nous arrachons les cheveux. Cependant, notre rôle dans la pièce est considéré comme secondaire par rapport à celui des acteurs, au point qu’on nous laisse de moins en moins la parole, et qu’il arrive même que le monde ne nous prête plus aucune attention alors que nous formons une majorité, celle dont les entrailles sont déchirées par la tragédie. Il est vrai que parfois nous avons du mal à suivre le déroulement de l’histoire et qu’il ne nous est pas toujours facile de chanter à l’unisson, parce que nous devons nous octroyer des pauses salutaires, nous devons penser à nous, penser pour nous, sans plus nous soucier des directives du coryphée (le chef de chœur).

On dit alors que nous dérangeons les acteurs et on oublie que nous sommes humains. On refuse de nous écouter, alors nous nous sommes tus, nous, les choristes, la majorité silencieuse de la tragédie. Mais penser d’abord à nous et pour nous nous permet de mieux nous connaître et de mieux connaître autrui aussi, et de nous rendre compte que « l’autre » ne nous est finalement pas si étranger. Je suis sûre que quand il s’agit de leur(s) bébé(s), les jeunes mères, vers qui mes pensées vont, ont exactement les mêmes préoccupations que moi, qui suis la mère d’Orlane, une petite fille âgée d’un an et trois mois : veiller au bien-être de mon enfant coûte que coûte. Ses repas, son sommeil. Joie et calme autour d’elle. Garder la force de lui prodiguer sourires et soins. Tout ce qui empêche la réalisation de ces vœux ordinaires m’apparaît comme violent et incompréhensible.

Les guerriers enivrés par les cris du monde s’entretuent sur une scène en feu. Les éclats de leurs bombes retombent sur nos têtes. Il leur arrive aussi de nous prendre comme otages, ou pour cibles, aveuglés comme ils le sont par leurs passions destructrices. Alors se produit l’isolation du chœur pour vivre seul sa douleur, l’impossibilité de mettre des mots sur ce qui nous entoure, la crucifixion que devient toute écriture-analyse-explication. Ce mois-ci, la seule écriture qui m’était encore possible se résumait à quelques phrases partagées à la hâte sur le réseau social Facebook. C’était peut-être cette écriture neutre et blanche dont parlait Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance ou cette écriture sans enchantement de langue évoquée par Antoine Emaz , celle du côté de ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence.  [2]

Le jour des premières sirènes et explosions à Tel Aviv, j’ai écrit sur Facebook, pour rassurer mes amis :

Sirène et missiles sur Tel Aviv il y a une heure, Orlane et moi nous sommes réfugiées dans l’abri, qui est en fait sa chambre (et oui, une pièce blindée). Comme je n’allais pas la coucher dans de telles circonstances, nous devions jouer, mais avec quoi ? Tous ses jouets et ses livres se trouvaient au salon. Ben, avec tous les tubes de crème pour le change, flacons d’huiles de massage pour bébé, chaussettes, vêtements... On a improvisé joyeusement. Tout va bien maintenant, elle dort, je respire.
J’ai recueilli avec émotion les commentaires empathiques, de vrais pétales de fleurs. On nous a envoyé une nuit calme, une bonne nuit, du courage, des pensées-à-toi, des pensées-à-vous, des avec-vous, des bisous, des embrassades, des bises, des baisers, des take-care, de l’espoir, des propositions d’hébergement, de l’amour, une photo de Jorge Semprun, un ange, du calme, du calme, du calme. On nous a aussi envoyé des soucis et des questions affolées. J’essayais d’alléger mon cœur pétrifié en me forçant à penser à ce que j’allais cuisiner pour un ami venu nous rendre visite d’Autriche, alors que nous avions prévu de commander à manger car je n’avais pratiquement plus eu le temps de faire la cuisine depuis que mon bébé était né.

Le lendemain matin, j’ai écrit ceci sur Facebook :

Orlane est à la crèche. Je rentre du marché, m’apprête à préparer un curry pour notre ami Stefan venu nous voir d’Autriche. La radio passe des chansons en brésilien, en hébreu, en anglais, en espagnol et au milieu des mots d’amour et de paix, la voix de l’animateur nous rappelle brusquement à la réalité : “alerte rouge à...” suivi de noms de villes. Je vais cueillir du basilic, préparer un bocal de pesto, écraser des avocats pour le guacamole, éplucher les légumes, tout en me tenant prête à courir chercher mon bébé à la crèche, et j’m’en fous moi s’ils disent qu’il faut se planquer quand la sirène retentit, je courrai vers mon bébé. À part ça il fait super beau, un soleil à faire pâlir les envieux, vingt degrés au moins, et les colibris s’affairent autour de mes fleurs. Et belle journée à vous tous !

Ces phrases, comme une ancre, pour ne pas céder à la panique et à la colère, malgré l’enlisement dans une profonde tristesse (après avoir écrit sur Facebook, je me suis mise à sangloter de façon incontrôlée, et ce n’était pas à cause des oignons). M’efforcer une fois de plus d’adopter un ton enjoué, pour rassurer les amis à l’étranger ; et puis ne tentait-on pas de me persuader qu’à Tel Aviv – contrairement aux villes du sud du pays qui recevaient des missiles depuis de longs mois, jour et nuit, plusieurs fois par heure – il ne se passait rien d’alarmant, que j’avais donc de la chance ?
Alors en rajouter, verser dans l’humour, comme quelqu’un qui boit pour oublier : prévenir sa voisine Evelyne que c’est pas des missiles qui tombent, que c’est moi qui écrase les pignons de pin pour le pesto ! Tenter la philosophie aussi, Georges Moustaki chante en hébreu : Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps. (Se) Prouver que tout va bien en joignant une photographie et sa légende : Des bocaux remplis de joie ! (pesto à l’ail et aux pignons, basilic du jardin).

En même temps, se sentir de moins en moins tranquille, comme une bête flairant la tempête imminente. Si rien de grave ne se produisait, pourquoi la sirène retentissait-elle pour ne nous donner que quatre-vingt dix secondes pour nous mettre à l’abri ? Comment évalue-t-on la gravité d’une telle situation d’ailleurs ? Situation que d’aucuns appellent du nom, très laid, de « guerre », une syllabe qui me fait frissonner à chaque fois que je l’entends. Il me semblait que compter et comparer le nombre d’alertes, de missiles, de dégâts matériels ou encore celui des morts et des blessés, ne pouvaient pas conduire aux réponses nécessaires, puisqu’en comptant, on réduisait cette crise complexe à une compétition, et les individus qu’elle malmenait à des chiffres. Il me semblait qu’on oubliait le réel : les enfants vivants et leurs jeux, jeux interrompus plusieurs fois par jour. Oui, je me dois de le répéter, on oubliait l’essentiel, on oubliait nos enfants et la poésie de leurs jeux : la vie de nos yeux.

Le soir venu, la sirène a hurlé à nouveau. J’ai écrit, non pour faire joli mais parce qu’il ne me restait plus que ces quatre mots dans la tête : Sirène, explosion, Orlane dort. Certains ont saisi que sous ce frêle assemblage, ma résistance s’effondrait, mes nerfs saignaient, la détresse me tenait par la gorge et je frôlais l’asphyxie et l’aphasie. Nous étions bien en pleine tragédie. Au milieu de l’infâmie de ce chaos se trouvaient, sur l’autel des sacrifiés, des mères et des bébés ; tandis que sur la scène et sous les feux des projecteurs, les guerriers continuaient à discourir et à se battre, pour des choses qu’au fond d’elles-mêmes, les mères n’arrivaient pas du tout à comprendre. Le petit-fils de mes voisins qui n’a que trois ans, a dit à sa grand-mère que la prochaine fois qu’il entendrait la sirène, il l’écraserait avec son gros dinosaure. Il avait tout compris au fond.

Sur mon iPad, j’ai écrit (assise au bas des escaliers qui menaient à la pièce blindée où dormait mon bébé) :


Ce soir il y a peu de gens dehors et le jardin en face de chez moi, qui d’habitude est plein d’enfants au moins jusqu’à dix-neuf heures, puis plein de chiens et leurs maîtres jusqu’à minuit, est vide. Les balançoires y oscillent doucement dans le vent.
Après les sirènes et les explosions des deux derniers jours, le silence est tombé d’un seul coup sur Tel Aviv, un silence qui m’a rappelé celui qui suivait l’explosion d’une bombe à Jérusalem, où j’ai vécu durant la deuxième Intifada. Explosion, puis silence juste avant les cris, suivis des sirènes de police et d’ambulance, les hélicoptères... mais surtout les cris.

Puis, dans les jours qui suivaient, à nouveau la chape du silence, et je me disais que c’était ça, ce qu’on appelle un “silence de mort”. Un silence brutal, rempli de hurlements réprimés.

Dans le silence qui a suivi les explosions d’hier et d’aujourd’hui à Tel Aviv, mon cœur criait, les dents serrées. Faites qu’il n’y ait pas de guerre, faites qu’il n’y ait pas de guerre, pas de guerre, pas de guerre. Chaque enfant qui meurt est ma honte, où que je vive et quelles que soient mes convictions. Chaque enfant qui meurt est mon propre enfant, qu’il soit né ici ou là-bas.

Ces phrases semées spontanément m’ont valu un autre touchant bouquet de fleurs de la part des amis qui veillaient, à défaut de pouvoir faire mieux : de la tendresse, du respect, de l’amitié, des cœurs roses, des sentiments de grande impuissance, des câlins, une bonne nuit de sommeil, des hugs sincères, des souvenirs de Beyrouth, des compliments, des pensées, des pensées, des pensées.

Voici, en résonance à mon billet sur Facebook, quelques vers du poète druze de langue maternelle arabe Naim Araid [3] :

Qu’est ce qu’on va dire et à qui
sur les gens, sur les peuples,
sur nous-mêmes ? Où serons-nous—
où sommes-nous à présent,
et où étions-nous ?
Qu’est-ce qu’on va dire et à qui—
toi avec quoi,
et moi avec qui ?

Le lendemain, j’ai écrit :


Sirène, explosion, il s’est mis à pleuvoir, Orlane et Dror sont partis jouer, explosion, bon faut que je me planque là .

Puis, un peu plus tard :

Suis dans l’abri, Orlane et Dror en ont trouvé un près du terrain de jeux. Faut attendre dix minutes, dix minutes de silence au cœur serré. Et dire que les habitants du sud du pays vivent ça tous les jours depuis des mois, un an ? Tous les jours, plusieurs fois par jour...

Dix minutes plus tard, je suis sortie sur mon balcon appelé affectueusement « mon jardin » pour y filmer le ciel gris. J’ai partagé la vidéo d’une minute sur Facebook, accompagnée de ce commentaire :

Il y a trois heures, j’ai filmé cette minute dans mon jardin. J’attendais que Dror et Orlane rentrent à la maison. Ils étaient sortis jouer un quart d’heure avant que la sirène ne hurle et ont dû courir se réfugier dans un abri blindé public, où Orlane a joué avec un petit garçon appelé Ido.
J’ai filmé pendant une minute pour me calmer, mais aussi pour montrer combien c’était paisible ici ; la ville était baignée d’un calme angoissant bien sûr, mais mieux vaut cela aux épreuves que les habitants du sud traversent quotidiennement depuis des mois. Je voulais montrer que nous avons de la chance à Tel Aviv, je voulais aussi rassurer tous ceux qui s’inquiètent pour nous, et que je remercie du fond du cœur pour leurs messages de soutien si généreux et si touchants.
C’était calme... et triste aussi, car il a commencé à pleuvoir quelques secondes avant que ne retentisse la sirène, comme on pleure doucement avant de se mettre à sangloter. Je me suis élancée dehors pour ramasser le linge qui séchait et la sirène m’a clouée sur place. J’ai paniqué quelques secondes en pensant à Dror et Orlane, puis j’ai saisi mon portable.
Désolée de vous avoir inquiétés avec mes billets alarmants sur Facebook, désolée aussi d’avoir tenu l’iPad à l’envers en filmant, j’étais dans un état second... L’effet est plutôt intéressant, ce monde à l’envers, cet oiseau qui tombe...
Passez une bonne soirée. Affectueusement.

La vidéo à l’envers est visible ici : http://www.youtube.com/watch?v=UHJ1ly00iQw&feature=share

On y entend des oiseaux, le vent, la pluie, un avion. On y voit les jouets d’Orlane, sa petite maison à l’envers, l’immeuble voisin, des arbres, des fleurs, des nuages, un oiseau, un avion, un climatiseur, une échelle en bois. Un monde sens dessus dessous dans lequel les oiseaux chutent.

15 décembre 2012

[1Leah Goldberg, Un pin - traduction Esther Omer.

[2Antoine Emaz entretien dans Scherzo,2001

[3Naim Araidi, extrait du poème « Qu’est-ce qu’on va dire et à qui ». Trad. Française : Sabine Huynh, à partir de la traduction anglaise de Karen Alkalay-Gut