Sabine Huynh | La vie de nos yeux 2

Œil pour œil dent pour dent : cette expression horrible et idiote me blesse au tournant d’une lecture ; qu’est-ce qui peut bien être vu comme légal dans la loi du Talion ? Comme le pensait Gandhi, à force de s’arracher les yeux, le monde finira aveugle. Effarée, je me suis jetée sur mon garde-manger, avant d’en informer mes amis facebookiens : Se demande pourquoi elle se gave soudain de biscuits au café, de glace parfum noix de Macadamia et de grains de raisin. #contrecoup. J’ai essayé de penser à autre chose, de passer à autre chose comme on dit, de retourner à la littérature, à la poésie, à tous les livres qui suffisaient auparavant à mon bonheur, mais mon esprit était embourbé et j’ai écrit :


C’est drôle, quand je vivais à Jérusalem (de 2001 à 2007) et que les bus, restaurants, cafés, etc. explosaient littéralement à chaque coin de rue, je passais tous les jours des heures au téléphone et sur l’email pour rassurer les amis qui paniquaient pour nous. Je n’en menais évidemment pas large, mais j’avais un boulot (trois même), des gens comptaient sur moi, fallait “assurer”. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, je dois avoir besoin de parler, mais Orlane dort et Dror dîne dehors. La vie continue, elle reprend le dessus.

Avant de commenter mes propres mots avec ceux-ci :

Bref, tous ces mots inutiles juste pour dire qu’aujourd’hui je préfère peut-être qu’on me rassure moi plutôt que de passer mon temps à rassurer les autres (je suis lasse). Rassurer les amis et la famille, répondre comme une automate aux messages écrits et téléphoniques pour dire de ne pas s’inquiéter, que ce n’était pas aussi terrible que les apparences donnaient à croire. Protéger son bébé de ses bras, avec ses sourires, ses chants ; se servir de nos jeux comme s’ils étaient des talismans et trembler... parce que tout au fond de moi se trouve une petite fille née en 1972 à Saïgon, durant la guerre du Vietnam, qui se cachait sous le lit de sa grand-mère et qui n’a voulu faire ses premiers pas qu’à l’âge de deux ans et demi. Cette petite fille, terrorisée par des hélicoptères qui bourdonnent encore dans sa tête, aurait bien aimé qu’on la berce et qu’on lui dise que tout irait pour le mieux, que ce n’était pas possible, que le poète Antoine Emaz devait avoir tort, que ce monde n’était pas ainsi : « sale de bêtise, d’injustice et de violence » [1] , non, que le cauchemar était fini et ne viendrait plus jamais la hanter. Dans mon cœur, la lourde pierre de l’infinie solitude me tirait, me tirait vers le fond du lac coulé par mes larmes.

Le lendemain, j’essayais de me concentrer sur une traduction lorsque... Merde, sirène ! Orlane est à la crèche, merde ! J’ai paniqué, je me suis élancée vers la porte, je voulais courir vers mon bébé, je ne trouvais pas mes clefs, j’ai tourné en rond, ma bouche criait silencieusement. Mon téléphone portable a sonné, c’était Dror, il avait lu dans mes pensées, il m’a intimé de descendre à l’abri, de ne pas en bouger pendant dix minutes, puis d’appeler la crèche pour vérifier que tout allait bien. À la crèche, ils n’ont pas d’abri, il n’y en a pas non plus dans les immeubles qui l’entourent. L’abri le plus proche est de l’autre côté de la rue. Il est impossible de s’y rendre en moins de quatre-vingt dix secondes avec une vingtaine d’enfants en bas âge. Le directeur de la crèche a rassemblé les enfants dans la pièce du milieu, celle qui n’a que deux murs donnant sur l’extérieur au lieu de trois comme les deux autres pièces (la crèche occupe une petite maison de plain pied) il a allumé la musique et les a fait chanter et danser. Il aura ma reconnaissance éternelle pour cela.

Le soir, à nouveau :

Il y a quarante minutes, la sirène, que je n’étais pas sûre d’avoir entendue, à cause de l’eau du bain qui coulait. Il nous restait cinq secondes à Orlane et moi pour foncer dans l’abri. Pauvre Orlane, l’arracher à ses jeux, la sortir du bain en catastrophe, pleine de savon, de shampoing. Puis l’explosion, l’attente incertaine. Dire qu’on n’en peut plus ne veut rien dire, parce qu’on sait bien que ce n’est rien, ce qui se passe ici à Tel Aviv, rien du tout, et puis il faut s’occuper de bébé, la sauver de tout ça, alors les nerfs, ils doivent tenir. Tenir bébé.

Mes nerfs ne tenaient plus à rien, mais ils devaient porter mon bébé, alors j’ai fait une ultime tentative pour me réfugier dans la poésie, j’ai regardé la mer, recopié des vers d’Antoine Emaz (sa langue dépouillée me rassérène) : « pour être un peu au large ». [2] Peine perdue.
J’ai écrit sur Facebook :

Ça et bien d’autres choses ne devraient pas exister, et pourtant non seulement elles existent, elles ont existé, mais elles continuent à exister aussi ; ça se répète, ici, ailleurs, ça prend des formes différentes mais ça reste toujours ça, invivable théoriquement, mais à vivre quand même. Pourquoi ? Le genre de question qui me rend folle, me fait pleurer pendant des jours, fuir mes semblables plombés de haine et de préjugés. Mais la foi en l’autre reprend le dessus, et c’est uniquement grâce aux enfants.

J’ai ajouté ceci :

Et pendant ce temps, les massacres continuent en Syrie et ailleurs, et les armes et missiles iraniens transitent par l’Égypte en attendant de tomber sur la tête de nos enfants, mais qu’est-ce qu’on s’en fiche hein, on veut la “paix”. Bonne journée à vous aussi. *%$##*&^@$*& !!!

La colère menaçait de me noyer, je n’y voyais plus clair. Assourdie par le vacarme environnant, je ne savais plus qui croire, que croire, que faire, parler, me taire, rester, partir ? Et les « informations » fusaient. Les journaux, la télévision et Facebook étaient devenus les poubelles du monde assis dans les gradins en mal de divertissement.
Ma messagerie privée subissait également la puanteur des ordures, alors que je me disais justement qu’heureusement que j’avais l’email et Facebook, qu’heureusement on restait en contact avec moi, que de nombreuses personnes que je connaissais, mais aussi d’autres que je ne connaissais pas se révélaient, présentes, respectueuses, généreuses, qu’elles savaient veiller de loin, sur moi, sur ma santé mentale, parce qu’il était clair que je n’étais pas si forte que ça, beaucoup moins forte que ça. Des lâches se sont répandus en invectives contre moi (par derrière, en messagerie privée) : je romançais, je poétisais, je prenais certaines choses à la légère, ou je les passais sous silence, ou j’en faisais trop, ou pas assez, j’étais aveugle, pas objective, manipulatrice, et même une nazie. Les serres des idéologies se refermaient impitoyablement sur moi.
Au moment où je sentais ma raison s’échapper, des textes d’un autre genre ont commencé à me parvenir : des poèmes inspirés de mes billets partagés sur Facebook. Forts, tendres, profonds et pleins d’humanité, ils m’ont remise sur la voie de l’écriture poétique.

Un poème de Roselyne Sibille :

Le basilic sur le balcon
L’enfant babille dans le bain
L’odeur d’un gâteau encore chaud
Je casserai les pignons pour faire le pesto

Sirène Quatre vingt dix secondes pour rejoindre l’abri

jetée vers toi vers moi tes yeux
t’attraper menue mouillée
te jeter sur moi sur toi mes yeux
t’envelopper courir haché le cœur
claquer la porte blindée

Explosion

Un poème de Cécile Guivarch :

elle fait un gâteau va au jardin prépare des bocaux de pesto
elle est la mère qu’il faut pour l’enfant se réveillant la nuit
rien ne saurait dire tout ce qui tombe sur sa vie à l’extérieur
à la lire à lui écrire ça me déclenche des bruits dans la tête
aucun abri pour se cacher de ce qui déborde du cœur

Ne pas abandonner la recherche à tâtons. Reprendre timidement d’abord, comme une convalescente, en anglais parce que quand mon cœur déborde, il déborde en anglais. Puis traduire en français, même si on traduit mal dans l’urgence, l’angoisse au ventre et avec la peur que la sirène ne nous surprenne. Le poème suivant m’est venu après avoir écouté, pour me calmer, Billie Holiday chanter Summertime.

Les mères en ce mois de novembre

Elles sont comme ça, les mères,
elles rêvent d’été en novembre,
elles sont toujours debout,

les pieds dans un limon infusé de tristesse.
Elles boivent du thé noir tellement amer
qu’un cri s’en échappe.

La sirène hurle, elles se dépêchent, ferment les fenêtres,
attrappent leurs enfants, descendent à l’abri,
où elles attendent une paix illusoire,

la bouche pleine de coton.
Les morts ne peuvent pas parler
pour ceux qui ne savent pas,

la vie appartient aux vivants – devenus sourds.
Les jours sont bruyants, l’espoir pas très grand,
et les cœurs en cage sursautent.

Mais chut, mon bébé,
ne pleure pas,
ta maman est encore là.

Des mots qui n’ont l’air de rien, mais ce jour-là, au milieu du tumulte, c’étaient les seuls qui sonnaient doux et vrai dans ma tête, parce qu’ils provenaient de ma voix personnelle et que j’arrivais à en comprendre le sens.




J’ai partagé sur Facebook un texte que j’avais écrit en pensant à toutes les guerres qui avaient déjà percuté mon histoire personnelle :

Quand la parole tombe en syncope

Enflammées leurs ailes de fer froissé follement confuses dans une petite cage de verre qui chute sur les traces de la liberté. Un bras-javelot embroche une foule en course. On voudrait hurler, mais quand le sort ne crépite pas, un silence perçant assèche rétines et gosiers. Éphémères sons de gong, tintements de clochette et incantations psalmodiées court-circuités par un désespoir muet. Parfois, la douleur de notes fugaces pincées sur une corde fatiguée insuffle des sol dièse et des ré bémol d’espérance, mais on suffoque sous le bouillonnement des agonies d’oiseaux. Convois épouvantables le long de forêts troublées au fond desquelles résonnent des aboiements terrifiants faisant écho à des sirènes énervées. Malgré l’écroulement des certitudes, dans les cours d’école des petites filles maigres continuent à chanter en agitant plis de jupes sombres et drapeaux de papier coloré, des bourdonnements gerçant leurs sourires inquiets. Des tonalités répétitives qui ponctuent le néant vrillent les neurones paralysés par l’angoisse. Incrédules, on se repasse le film en boucle : explosions, tirs, débris de vies et de verre, systoles affolées, fin. Des supplications chuchotées au milieu de signaux furieux. Mitraillé de cris monotones, le sens des paroles s’atrophie. Lorsque tout semble fatalement funèbre, des bâtons creux s’entrechoquent soudain, tout doucement, laissant couler une eau claire, et à nouveau l’espoir palpite sur la tension du bronze. La mer disperse les cendres, les grillons reprennent leurs conciliabules nocturnes. On respire enfin, on n’oubliera jamais.

La lumière est revenue peu à peu sur cette évidence qui était sur le point de me quitter : dans un monde malade, où je suis une malade parmi les autres (nous sommes tous contagieux), il y a une grande maladie dont je ne veux pas et ne dois pas guérir, à savoir celle de l’amour, l’amour d’une mère pour son enfant, la vie de ses yeux.
Un amour empli d’émerveillement et d’inquiétude. La pertinence du retour vers cet amour malgré tout, pour ne jamais oublier qu’il existe aussi ailleurs, sous d’autres cieux, dans d’autres cœurs. J’ai finalement compris que tout le reste n’était que littérature, comme on dit en anglais (all the rest is literature) de la très mauvaise littérature même, où des mots nobles comme paix et espoir étaient brandis sur scène comme de vulgaires armes ou boucliers, perdant ainsi tout leur sens.

Alors voici, quitte à dissoner, un poème d’amour, dont j’aimerais bien qu’il soit une ode chorale. Je souhaite continuer à avancer à pas feutrés dans ce monde dont les énigmes sont des flèches empoisonnées, mais dont les merveilles ne cesseront jamais de nous ravir, mon enfant et moi, et c’est bien de cela qu’il faut parler, c’est bien cela qu’il est en notre devoir de sauver : l’émerveillement, les jeux de nos enfants, sans lesquels il ne saurait y avoir de lumière en ce monde. Ce poème est dédié à Dror, le père d’Orlane, qui y est évidemment pour beaucoup dans la vie éclairant mes yeux.

Photographie prise avant ton réveil

matin de tempête en mer
nous avançons

nous sommes encore à sculpter
encore à sauver
(la lumière vacillante en bas à gauche
que moi seule sais verte
et son minaret
et les hautes vagues tout autour
et nous)

du revers de nos rêves encore à vivre
écarter la nuit
détacher les doutes
émerger du brouillard

t’aimer encore

21 décembre 2012

[1Antoine Emaz, entretien dans Scherzo, 2001

[2Antoine Emaz, Pour mémoire, revue Propos de campagne, 2008