Malentendus, un roman de Bertrand Leclair

Rencontre avec Bertrand Leclair le mardi 22 janvier 2013 à 19 heures à la librairie Le Divan, 203 rue de la Convention, Paris 15e. La rencontre sera traduite en langue des signes par Alexandra Bilisko ainsi qu’en Langage Parlé Complété par Tina Savouré.


Malentendus de Bertrand Leclair vient de paraître chez Actes Sud, collection Un endroit où aller.

Présentation de François Bon et extrait sur tierslivre.

Bertrand Leclair sur remue
sa résidence à la Maison de Balzac, un remake du Cousin Pons.





La vie de Julien Laporte exige d’être racontée, parce qu’elle est symptomatique, non seulement de l’histoire terrible des sourds au XXe siècle, le pire de tous, mais plus encore de la folie ordinaire des hommes, de leur capacité à désintégrer l’humain, à maudire le vif du vivant, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, serait-ce au nom de l’amour des autres ou, en l’occurrence, de l’amour d’un fils.


Bertrand Leclair.




Malentendus envisage les histoires selon une double perspective, familiale et sociale. Du côté de la famille, c’est le face-à-face entre un père (Yves Laporte) qui veut mettre en pratique ses idées sur l’éducation et son fils Julien, atteint de surdité, qui refuse de s’y plier et n’aura d’autre choix que la fuite. Du côté de la société, c’est le basculement de l’imprimerie paternelle dans l’informatique versus la découverte puis l’apprentissage de la langue des signes par le fils qui pourra ainsi s’exprimer à partir de son propre silence - où l’on voit comment le patriarcat, qui est l’exercice d’un pouvoir, reste non sensible, malgré ses discours, à la paternité qui est une expérience.

Le narrateur, père d’une enfant sourde, participe à cette histoire dans la langue écrite de la littérature. Qu’a-t-elle de spécifique ? Elle croise la voix du narrateur et la voix de ces personnages dont il se sent proche, elle entrelace leur histoire et la sienne, elle confronte des existences et des échelles du temps, elle rapproche des dates, des lieux, des désirs d’autonomie. Elle raconte l’histoire pleine de violence qu’ont subie les enfants sourds : dont on attachait les mains dans le dos afin qu’ils ne communiquent pas par signes, qu’on abandonnait à l’Assistance publique, qu’on a longtemps considérés comme demeurés, puis handicapés, avant de les reconnaître comme non-entendants et seulement cela. Elle raconte également les luttes entre les idées avancées par l’abbé de l’Épée au XVIIIe siècle et celles prônées par les oralistes comme Edward Graham Bell, l’inventeur du téléphone, et les partisans de « la parole pure » lors du congrès de Milan en 1880.

C’était une lumière de pollen, de ces lumières printanières qui avivent les couleurs, si denses à la vérité que dans l’air froid et transparent le ballet des particules en devient presque tangible, le regard sans limite. Oui, et je la voyais, la lumière, écrivant sous la lampe à la table de la cuisine, je m’y voyais, j’y étais, observant la scène depuis le pas de la porte d’un gîte surplombant la petite route de campagne, admirant les couleurs éclatantes des premières fleurs à peine écloses, les deux mains serrées sur un bol de café fumant, respirant à pleins poumons le désir amoureux et subit d’être peintre qui m’avait pris dès l’ouverture de la porte, tant j’aurais voulu rendre quelque chose de la beauté effervescente de l’Audomarois si surprenante d’être ainsi donnée sans préavis, d’une journée l’autre, un beau matin du monde au sortir enfin de l’hiver…
Car c’était une vision, bien plus qu’une scène ou un début de roman, ce qui s’écrivait là, ce soir-là, et de fait et malgré la distance je crois bien que n’importe quel lecteur même le plus obtus les aurait vus comme je les voyais, mes quatre personnages pleins d’allant, Julien Laporte dominant le groupe de son crâne rasé, sa femme Hélène, leur fille Sophie et leur amie entendante, Monique, plus réservée, comme en retrait. Oui, on les voyait signer comme je vous vois, comme si l’on y était, la curiosité aussitôt attisée par ce groupe étrange et cette manière peu ordinaire mais qui semblait leur être si naturelle d’agiter les mains avec la souple élégance du magicien libérant les mots et les rires du bout des doigts, de parler avec tout le corps et le moindre muscle du visage, de boire les réponses aussi bien, les yeux avides et brillants comme l’on peut être tout ouïe, et de rire, enfin, un rire stupéfiant de lacérer le silence sans être précédé d’aucune parole (Malentendus, p. 146).

Malentendus tisse de façon serré, phrase à phrase, le déroulement d’une double émancipation : nécessité et reconnaissance des différences, à un instant t, si la société veut rester joueuse, ouverte, vivante ; nécessité et reconnaissance des générations qui se succèdent. C’est au croisement de ces émancipations, l’une sur l’axe horizontal du temps, l’autre sur l’axe vertical, jamais acquises, toujours à remettre en œuvre, que Bertrand Leclair a installé sa table de travail pour écrire ce roman.

Dominique Dussidour - 9 janvier 2013