Tractatus Franco-Arabicus, par Youssef Rakha

La lecture des deux derniers livres de Sonallah Ibrahim : Al-Amamah wal-Qubba’ah, 2008 (trad. Turbans et Chapeaux par Richard Jacquemond, 2011) et de Al-Qaanoun Al-Faransi, 2009 (La Loi française, non traduit en français) a suggéré à Youssef Rakha critique, écrivain et blogueur, cette formulation à la Wittgenstein des problèmes littéraires que la Campagne d’Égypte de Bonaparte peut présenter à un romancier égyptien.
Cet article a paru en anglais dans l’hebdomadaire El Arham.

Sur la campagne d’Égypte on lira aussi Sur l’expédition de Bonaparte en Égypte, témoignages de Vivant Denon et d’Abdel Rahman El-Gabarti croisés et commentés par Mahmoud Hussein, ainsi que de multiples points de vue d’historiens égyptiens contemporains rassemblés dans le numéro spécial de la revue Égypte Monde Arabe intégralement accessible en ligne : L’expédition de Bonaparte vue d’Égypte.

Merci à Henri jules Julien de nous avoir signalé cet article et de l’avoir traduit en français, merci à Youssef Rakha de nous avoir autorisé à le publier sur remue.net.
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1. Un roman arabe peut être écrit sur la Campagne d’Égypte de Napoléon Bonaparte (1798-1801).

1.1. À première vue c’est d’une absolue évidence : un roman arabe, ou écrit par un écrivain arabe, peut être écrit sur n’importe quel sujet. Mais, par définition, un romancier égyptien qui écrit sur la Campagne d’Égypte répond, depuis la position du colonisé, à un legs colonial particulier.

1.1.1. La tentative ratée de Bonaparte de s’emparer de l’Égypte et de la Syrie avait pour ambition de préserver le commerce français au Moyen-Orient et de faire barrage aux Anglais sur la Route des Indes. Le résultat fut la découverte de la Pierre de Rosette, les 22 volumes de La Description de l’Égypte, et l’arrivée dans le pays de la première presse d’imprimerie.

1.2. Un roman arabe sur la Campagne d’Égypte est, par définition, une réponse à la fois à l’idée de gauche que cette Campagne a humilié les Égyptiens, et à l’idée de droite qu’elle a propulsé l’Égypte, formellement province ottomane administrée de façon féodale par les Mamelouks, dans les Temps modernes.

1.2.1. Suite à la Campagne, et en partie son résultat, le général ottoman Muhammad Ali Pasha (1769-1849) fonda l’État moderne de l’Égypte et de la Grande Syrie, établissant non seulement un précédent pour la modernité non européenne mais encore les bases d’un Commonwealth arabe au Moyen-Orient, dont l’énergie et la clairvoyance ont fait, à ses débuts, une puissance mondiale plus solide que l’Empire ottoman.

1.3. Un romancier qui choisit d’écrire sur la Campagne doit probablement avoir des motivations politiques autant que des motivations littéraires.

1.3.1. Qu’il soit d’accord avec lui ou pas, il est probable qu’il cherchera des références historiques auprès de Abdel-Rahman Al-Jabarti (1753-1825), dont les chroniques canoniques, Aja’ib Al-Aathar fil-Tarajim wal Akhbaar (connues en français sous le titre Journal d’un Notable du Caire durant l’Expédition française), demeurent la principale référence arabe sur le sujet.

1.4. D’ores et déjà ces conditions pondèrent considérablement la notion de roman.

1.4.1. Même si on le définit autrement, un roman devrait rester une fiction, devrait présenter des personnages qui se transforment et les processus de ces transformations ; il ne devrait pas faire de concession à une vision prédéterminée des forces qui affectent leur vie.

1.4.2. Le roman arabe, tel que représenté par son célèbre praticien Naguib Mahfouz (1911-2006), a rarement eu d’agenda politique. Même lorsqu’ils se veulent constat d’une période historique (Karnak Café, 1974 ; Le Voleur et les chiens, 1961), même lorsqu’ils sont génériquement historiques (L’Amante du pharaon, 1943 ; Le Combat de Thèbes, 1944), les romans de Mahfouz ne présentent jamais l’Histoire comme une controverse à laquelle l’écrivain pourrait prendre part (part néanmoins caractéristique de l’identité nationale de l’écrivain).

1.4.3. À cet égard, Mahfouz suit les traces de nombreux maîtres du roman du XIXe siècle, russes et (ironiquement, dans le contexte de ce Tractatus) français.

1.4.4. À des degrés importants ou moindres, les jeunes héritiers de Mahfouz (la Génération des Années Soixante), dont Sonallah Ibrahim (né en 1937), furent trop liés moralement ou intellectuellement aux grands récits historiques et aux positionnements politiques pour pratiquer l’écriture romanesque avec le même degré de détachement politique.

1.4.5. Les idées de et sur l’Histoire ont affecté le travail de ces écrivains à différents degrés. Elles ont transféré une part conséquente de la charge de l’individu sur le collectif, et de la conscience changeante du personnage dans l’Histoire à la conscience fixe de l’écrivain comme agent possible du changement historique.

1.5. Ces idées sous-tendent les transformations du roman opérées depuis Mahfouz. Hormis le registre plus universel du marxisme, elles ont tendu à converger vers l’image d’une nation humiliée se libérant des attaches du colonialisme. Les romanciers, tel Ibrahim, pour employer un mot qui n’existait pas à l’apparition de la Génération des Années Soixante, étaient post-coloniaux.

1.5.1. Dans la littérature contemporaine arabe, la Génération des Années Soixante est une notion équivoque. Mais au moins avec Ibrahim on peut être sûr de sa signification en termes de réponse au – à la faillite du – nationalisme arabe : le tout premier reflet, dans le langage, de ce que purent signifier pour les Égyptiens ordinaires l’indépendance et la fin de la domination britannique en 1956 et l’établissement d’une dictature militaire populiste.

1.6. Le point de vue d’Ibrahim privilégiera automatiquement l’idée que la Campagne a bafoué les Égyptiens à l’idée qu’elle a facilité l’émergence du Commonwealth de Muhammad Ali.

1.6.1. Sa fibre socialiste lui interdit toute sympathie pour les parties historiques en présence – Ottomans, Mamelouks, Français, Britanniques – tant qu’aucune d’entre elles ne peut être identifiée avec le peuple.

1.6.2. Sa fibre nationaliste s’oppose à une vision positive du brassage culturel et de la multiplicité ethnique que ces trois années ont rendu possibles : elle donne la priorité à la signification politique de l’événement en termes de eux-et-nous (le « nous » en question étant une majorité indifférenciée et finalement muette).

2. Un roman arabe sur la Campagne d’Égypte sera vraisemblablement écrit du point de vue de la Génération des Années Soixante.

2.1. Cela parce que seul un « romancier post-colonial » comme Sonallah Ibrahim est susceptible d’écrire un tel roman.

2.1.2. Un écrivain qui ne serait intéressé ni par la situation du colonisé en général, ni par l’héritage de la colonisation française en particulier, ou qui s’intéresserait à ces sujets d’une façon moins exigeante, ne pourrait écrire un tel roman sans remettre en cause les préceptes fondamentaux du nationalisme arabe (sous quelque forme sophistiquée ou édulcorée que ces préceptes soient aujourd’hui exprimés) et, ce faisant, sans prendre le risque d’être qualifié de traître.

2.1.3. Il est peu probable qu’un tel écrivain soit immédiatement attiré par la Campagne d’Égypte, ou qu’il trouve le sujet directement pertinent dans la perspective de se prononcer par la fiction sur la vie arabe contemporaine.

2.2. Se désintéressant de Jabarti per se, Ibrahim va néanmoins lire attentivement Aja’ib Al-Aathar pour corroborer son point de vue. Son roman Al-Amamah wal-Qubba’ah (Turbans et Chapeaux) prend la forme d’un manuscrit récemment découvert : le journal secret d’un élève et scribe fictionnel de Jabarti, qui vit avec l’historien et travaille au Caire dans l’un des centres « scientifiques » de la Campagne.

2.2.1. Dans un confort un peu facile, et souvent d’une tonalité plus moderne que ce qu’on pourrait attendre d’un personnage de l’époque de Jabarti, ce chroniqueur sans nom a une liaison avec une des maîtresses de Napoléon, entre en contact étroit avec les collaborateurs coptes qui cherchent à s’affranchir du joug ottoman-mamelouk, et est l’ami de l’étudiant syrien Suleiman el- Halabi, assassin du général Kléber successeur de Napoléon en Égypte, qui finira empalé.

2.2.2. Bien qu’il écrive une prose très semblable à celle des historiens du XIXe siècle, créant ainsi une corrélation contemporaine avec les parties pertinentes de la chronique historique, Ibrahim fait une relecture de la vie et de l’œuvre de Jabarti dans un but précis.

2.2.3. Jabarti, plutôt que d’être une source d’inspiration en tant que telle, sert à renforcer un grand récit prédéterminé dans lequel les Ottomans (Muhammad Ali inclus) oppriment le peuple, quand les Français, avec un mélange de force brutale et de ruse immorale, l’exploitent et l’abusent.

2.2.4. Jabarti lui-même prend part à toutes sortes d’intrigues politiques. Il cache et remplace certaines versions et parties de sa propre chronique quand il réalise que les Ottomans vont remplacer les Français comme vainqueurs des Mamelouks (à l’instant qui précède directement l’arrivée de Muhammad Ali et de l’armée ottomane).

2.3. D’un point de vue historique, celui de l’étudiant de Jabarti, cette vision de la genèse de la nation arabe moderne paraît aisément contestable. Il est néanmoins facile de la comprendre, et de sympathiser jusqu’à un certain point avec elle, une fois qu’on a pris en compte le point de vue d’Ibrahim.

2.4. Demander à Ibrahim d’avoir un point de vue différent, ou moins prédéterminé, revient à lui demander de ne pas écrire sur la Campagne d’Égypte.

2.4.1. Demander à Ibrahim qu’il ait un autre point de vue et néanmoins écrive sur la Campagne d’Égypte revient à demander à la conscience intellectuelle arabe depuis les années 1950 de changer radicalement (de rejeter toute trace de nationalisme, par exemple).

2.5. De telles demandes sont historiquement impossibles.

3. Un roman arabe sur la Campagne d’Égypte ne peut pas en dire plus.

3.1. Cela devient particulièrement clair dans Al-Qaanoun Al-Faransi (La Loi française, non traduit en français), sorte de suite au roman Amrikanli, 2003 (trad. Amrikanli, Un automne à San Francisco, 2005), où le docteur Shukri, historien à l’université du Caire, se rend en France pour participer à une conférence sur la Campagne d’Égypte avec le manuscrit récemment découvert de l’apprenti de Jabarti.

3.1.2. Ce manuscrit c’est Turbans et Chapeaux.

3.2. Qu’un roman arabe sur la Campagne ne puisse en dire plus devient clair dans La Loi française, de plusieurs manières.

3.2.1. L’une d’elles est que, sans faire semblant d’être un étudiant en histoire du XVIIIe siècle à qui il arrive de coucher avec une des maîtresses de Bonaparte, les observations politiques d’Ibrahim résonnent mieux.

3.2.2. « La raison de tous les problèmes dont nous souffrons, dans le monde arabe, c’est que nous n’avons pas réussi à établir une industrie nationale de pointe, explique à ses collègues le docteur Shukri lors d’un dîner. À l’origine, les Ottomans nous ont dépouillés des ressources humaines et matérielles permettant l’accumulation nécessaire à l’entrée dans l’ère de la machine ; ensuite sont arrivés les Français et les Anglais. L’Occident a fait avorter toute tentative que nous ayons pu faire. »

3.2.3. Avancer des arguments à l’encontre de cette ligne de pensée est hors de la portée de ce Tractatus. De tels arguments sont non seulement possibles mais nécessaires.

3.2.4. S’il n’y a ni Mamelouks, ni Ottomans, ni quasi-Ottomans protégés de l’Occident, alors qui est le « nous » auquel se réfère le docteur Shukri ? D’où aurait dû venir cette industrie nationale de pointe sinon des colonies mêmes qu’il expose à la critique ? À quoi pourrait s’identifier une conscience arabe moderne au-delà de ces paysans qui n’avaient de rôle à tenir dans le déroulement de l’Histoire que dans une armée, à l’origine ottomane ?

3.3. Ici, comme dans Amrikanli, le docteur Shukri offre un contraste saisissant entre à la fois ses collègues arabes compromis moralement (lire ici : politiquement) et les Occidentaux plus ou moins racistes avec qui il entre en contact.

3.4. Comme dans Turbans et Chapeaux, d’un point de vue esthétique sinon intellectuel, le conflit entre Orient et Occident est dépeint d’émouvante façon au cours d’une rencontre amoureuse ou érotique interraciale.

3.4.1. La rencontre du docteur Shukri avec Céline, qui travaille dans une association d’aide aux enfants d’immigrants, est une formulation puissante de ce conflit. Lors de la dernière nuit en France de Shukri, Céline coupe court à leur désir grandissant de façon mélodramatique et peu convaincante : elle a déjà confessé être atteinte d’un cancer du sein, se saoule, devient de plus en plus agressive et cède à une rage apparemment irrationnelle envers le docteur Shukri.

3.4.2. Non seulement elle trouve ordurières les déclarations du docteur, mais elle avoue détester les enfants d’immigrants avec qui elle travaille (manière un peu grossière de rejeter les prétentions occidentales à l’égalité et son désir d’œuvrer pour l’humanité dans son ensemble, sans distinction de race ou de religion, même si on peut comprendre l’envie de rejeter de telles prétentions).

3.5. La Loi française finit sur l’image du docteur Shukri réveillé à cinq heures le matin de son retour au pays : il trouve la copie du programme de la conférence sur laquelle il avait écrit son adresse pour Céline par terre devant la porte de sa chambre.

3.5.1. « Je l’ai ramassée et j’ai lu la phrase écrite au crayon sous mon adresse... ‘‘Ma réponse, c’est précisément que vous êtes un naïf, un être humain arriéré.’’ J’ai mis le programme dans mon sac et me suis dirigé d’un pas lourd vers l’ascenseur. »

4. Un roman arabe sur la Campagne d’Égypte ne peut aller au-delà de cette image.

Traduit de l’anglais par Henri jules Julien.

11 janvier 2013