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"en la piel", traduction des premières pages


J’ai traduit les premières pages de mon roman dans la peau pour la demande de résidence. L’exercice s’est avéré très compliqué. Les mots sont fourbes, nous nous acharnons à trouver le mot juste mais le mot juste n’est qu’illusion, car les mots n’arrêtent pas de bouger, non seulement en fonction des mots qui se trouvent à côté mais aussi en fonction des yeux qui les lisent, et du moment. C’est une des matières les plus complexes à mes yeux, les mots. Cela dit, la quête du mot juste est nécessaire, tout en étant inatteignable. Comme toutes les utopies, qui ne peuvent pas s’accomplir mais qui nous permettent de marcher.

En français, les mots viennent à moi déguisés, je tarde à les reconnaître, je ne suis jamais sûr de comprendre la dimension de leur mystère. Je ne peux pas dire que je pense en français. Ma mère est française mais ma langue maternelle non, Jacqueline me parlait en espagnol. Il était dit, à l’époque, que les enfants ne devaient pas être confrontés à deux langues et, comme elle parlait parfaitement l’espagnol et que l’on était en Colombie, tout m’a été dit en espagnol. Tout ? Sûrement pas, elle chantait en français et les engueulades avaient aussi lieu en français car, lorsqu’elle se mettait en colère ou qu’elle se sentait en danger, elle commençait immédiatement à parler en français. Je n’ai pas été scolarisé en français. Ce mot par exemple : scolarisé, il est pour moi étrange. Est-ce que je suis en train de l’utiliser dans le bon sens ? Je ne le sais pas, je n’arrive pas à me faire une image de ce qu’il représente pour vous, de l’odeur qu’il dégage, de son poids. Scolarisé, pour dire cela en espagnol, il faut prendre d’autres chemins. C’est pour cela que je dis que je ne pense pas en français ; je me parle souvent à moi même en français, je me questionne en français et j’arrive à construire un sens que je ne retrouve pas en espagnol mais cela ne veut pas dire, à mes yeux, que je pense en français. Il y a une structure plus profonde dans la nature et le mouvement des mots que je suis incapable de percevoir en français. Un roman implique, à mes yeux, un combat avec la langue et je ne peux pas me battre à armes égales avec la langue française. De plus, comme je le disais dans la lettre à mon ami, celui-ci parle de relations entre la pensée et le langage. Lorsque je le lis ces premières pages en français elles me sont étrangères, je ne retrouve pas ce qui est primordial à mes yeux : le rythme.

Je me suis donc permis de présenter aussi le texte en espagnol.

dans la peau


Là, à deux rues de la place, au deuxième étage d’une vieille maison coloniale, devenue les pompes funèbres du quartier, une fête commence, peut-être bien un anniversaire ou une fête d’adieu pour quelqu’un qui part à l’étranger… Difficile de savoir, en ce moment ils rêvent tous de partir loin, de tenter leur chance dans un autre pays. Le gâteau, qui attend sur un cercueil couvert d’une nappe blanche, n’a pas de bougies. Celui dont on fête l’anniversaire ou le départ appartient probablement à la famille des propriétaires des pompes funèbres. Les cercueils sont pour la plupart fermés, sauf un, là-bas, au fond qui est gueule béante. Dans un coin, un autre cercueil est devenu une table et supporte deux verres d’eau de vie et une canette de bière. Il est évident que, pour les hôtes de la fête, les cercueils ont perdu leur sens funeste ; ils font partie de la vie de tous les jours, ils représentent leur gagne-pain. Et pourquoi pas organiser cette fête d’adieu ou d’anniversaire à la maison ? Le prix de location de la salle communale est élevé, autant l’économiser pour financer les premiers mois de vie à l’étranger du jeune homme ou de la jeune fille, les filles aussi elles partent, le temps de trouver un emploi. Ce n’est pas facile de se débrouiller quand on arrive dans un pays que l’on ne connaît pas.

On entend un air de salsa de ceux dont la mode revient. Les cercueils sont déplacés dans les coins et près des murs, il faut faire de la place. En quelques minutes, les corps sont animés par un autre rythme, celui de la musique. Le plancher des pompes funèbres souffre des coups qui lui infligent talons et semelles. Les cercueils semblent s’être bien intégrés à la fête, les invités les voient à peine. Demain au réveil lorsqu’ils se rappelleront, si jamais ils se rappellent de quelque chose, ils les auront oubliés. Il n’y a rien là de morbide, au contraire, cela garde bien cette douce transparence de la quotidienneté.

La musique déborde du salon, elle s’écoule par la fenêtre, éclabousse le trottoir et inonde la rue. La nuit s’est installée, avec elle survient un autre paysage : les passants se font rares, l’agitation a disparu. Dans une ruelle attenante, apparaissent trois ombres, trois silhouettes, trois hommes : Gâchette, Meringue et Le Chat. Meringue, il a peu de mots lorsqu’il s’agit d’exprimer ses sentiments, peu de mots pour décrire un lieu, peu de mots quand quelqu’un lui demande de relater un événement. Il a plein de mots pour désigner les armes et non pas précisément de mots tels que poignard, canif, dague, estoc, mais plutôt : l’outil, la brochette, la lame, le patte-de-chevre, le muet. Pour le revolver ou le pistolet - la différence importe seulement pour ceux qui sont capables de calculer le nombre de balles qui restent dans le barillet, ou dans le chargeur - Meringue a d’autres mots, plus bruyants : le tonnerre, le poum-poum, le pétard, l’allumeur : il a aussi des termes « techniques » qui précisent le calibre ; la sept, la huit ; et quelques expressions, on ne peut plus parlantes, comme le gueule-froide ou la braise ; ou encore cette expression dont le degré d’ironie frôle l’offense : la gamine. Un policier est un condé, un flic ou un keuf, un aile-courte, un gros-tête, une raie, un iguane. L’argent a aussi son lexique large et varié : la laine, la mouche, la patte, les loucas, les billettes, les douloureux, les beaux-gosses. Meringue, quand il a faim, il dit qu’il il est aiguisé, ou alors qu’il est au lance-pierres… Peu de mots, plein de mots et finalement combien ? Cela fait qu’il ne parle pas beaucoup. S’il tient une conversation, il a toujours l’amer sentiment de s’être fait leurrer, d’avoir perdu. Nous sommes généreux lorsque nous appelons conversation les échanges de phrases courtes auxquels il doit se livrer, souvent malgré lui, pour transmettre une information basique que, dans la plupart des cas, ses interlocuteurs habituels connaissent mais qu’il croit important de dire qu’elle a été dite. Meringue c’est le surnom qu’on lui a donné dans la cité, probablement il le doit à cette blancheur de nappe de première communion qui le distingue des autres du gang. D’après la fiche établie au commissariat de police de la localité, il s’est fait arrêter cinq fois pour des vols mineurs, deux autres fois pour possession et vente de stupéfiants et une autre fois encore pour agression envers un représentant de l’ordre. Dans la rubrique marques particulières, il est noté : une cicatrice sur le sourcil gauche ; ainsi que : mère et père inconnus. On le soupçonne d’avoir un fils avec Rosa Aljure, surnommée La Zarca (La Yeux-bleu-clair). Il n’a pas de domicile fixe. À ses côtés se trouve Gâchette. C’est un dur, un proprio, un dur-à-cuire. C’est peut-être pour son côté dangereux et imprévisible qu’on l’appelle ainsi : Gâchette. La relation entre ce qu’il pense et ce qu’il fait n’est pas régie par un examen des conséquences. Il ne mesure pas, ne calcule jamais. Ce qui peut arriver ne l’inquiète pas, en tout cas pas sur le coup. Son seul souci est de donner une réponse immédiate et de taille à la question, être à la hauteur, rien de plus – pour le reste, on verra plus tard. Il n’y a pas de dossier judiciaire le concernant, seulement une vague description et un portrait-robot. Bien que ce portrait présente ses caractéristiques, il ne traduit pas son expression et ne permet pas de l’identifier ; il ne fait qu’évoquer divers hommes présentant une physionomie comparable. On le soupçonne d’occuper, dans le réseau du quartier, la place du lien direct avec les "Narcos", c’est comme ça qu’on les appelle. L’argent qu’il gagne, souvent en quantité importante, il le donne à peu près tout à sa mère, qu’il nomme La Vieille, La Cheffesse, La Patronne. La sensation qu’il dégage lorsqu’il lui parle en l’appelant Ma est étrange. Ça ne colle pas quand il dit Oui Ma. Comme vous dites Ma. C’est peut-être la seule personne qu’il craigne vraiment bien qu’il ne puisse seulement imaginer qu’il en est ainsi. Le troisième homme c’est Le Chat, c’est un gamin dans le corps d’un homme. Pour lui, la vie n’a pas encore commencé. Il joue, il s’entraîne, il se prépare mais ce qu’il à vécu jusque là ce n’est pas La Vie. Ça ne peut pas l’être. La vie, la vraie va arriver à son heure. Pour l’instant, ce qui compte c’est d’être prêt. Il n’a pas non plus de casier judiciaire, mais on connaît l’acte par lequel il a été enregistré à la Direction des Affaires Sociales : John Alexander Restrepo. Né le 5 juin 1998 dans la ville de Manizalez, département de Caldas. Fils de Soraya Restrepo, mère célibataire. Il s’est enfui du centre d’hébergement en compagnie de deux autres jeunes : Junior Alberto Jaramillo et Mario Torres, partis sans laisser de nouvelles. Les mouvements du Chat n’ont rien de félin, non ; il doit son surnom à quelque chose de moins glorieux : sa moustache naissante, faite de longs poils épars lui vaut la risée de tous ses potes.

Il fait froid, une pluie menue, persistante et fine, une triste "pisse d’ange" tombe indolente.



en la piel




Allí, a dos calles de la plaza, en el segundo piso de una casona colonial convertido en funeraria de barrio ; comienza una fiesta, de cumpleaños tal vez, o la despedida de alguien que se va al extranjero… Difícil saberlo, el pastel, que reposa sobre un ataúd cubierto por un mantel blanco, no tiene velas. Es probable que quien cumple años o se va, en estos tiempos todos sueñan con irse lejos, a probar suerte en otro país, pertenezca a la familia del dueño de la funeraria. La mayoría de los ataúdes están cerrados, salvo uno allá en el fondo, con la jeta abierta. En aquella esquina hay otro que también ha sido convertido en mesa y sostiene, muy a su pesar, dos tinteros de aguardiente, la botella y una lata de cerveza. Es evidente que para los anfitriones aquellos féretros han perdido su sentido infausto, hacen parte de la vida diaria, les dan de comer. Y ¿por qué no organizar la despedida, o el cumpleaños, en la casa ? Alquilar el salón comunal sale costoso y lo que han ahorrado lo van a destinar, tal vez, a los primeros meses de vida del joven, o de la joven, (también ellas se marchan) en el exterior ; mientras consigue un empleo. No es fácil arreglárselas cuando uno llega a un país desconocido.

Suena un tema de salsa, de los que pasaron de moda y ahora vuelven. Los ataúdes son desplazados hacia los rincones y las paredes. Hay que abrir pista, hacer espacio. En pocos minutos los cuerpos comienzan a moverse animados por otro ritmo, el de la música. Las baldosas de la funeraria soportan, con dignidad, el azote que les infligen suelas y tacones. Los ataúdes parecen haberse integrado bien a la fiesta, los invitados apenas los ven. Mañana, cuando despierten y recuerden, si es que algo recuerdan, los habrán borrado y no hay en ello nada mórbido, por el contrario, tiene la suave transparencia de lo cotidiano.

La música desborda el salón, se derrama por la ventana, cae al andén, inunda la calle. La noche se ha instalado, el paisaje es otro, los transeúntes son escasos, no hay agitación. Es la hora en la que ningún auto se detiene frente a un semáforo en rojo. La hora en la que los pocos que se aventuran a salir caminan por el centro, lejos de las esquinas y los portales, desconfiando de cada sombra, esquivando toda proximidad desconocida. En un callejón aledaño hay tres siluetas, tres sombras, tres hombres : Gatillo, Merengue y el Gato. Merengue : pocas palabras a la hora darle un nombre a lo que siente, pocas palabras si necesita describir un lugar, pocas palabras cuando alguien le pide que relate un acontecimiento. Muchas palabras para designar el arma, y no precisamente el puñal, la daga, la navaja, el estoque, sino : la herramienta, el chuzo, la hoja, el patecabra, la tuna, el mudo. Para el revolver, o la pistola, (aquí, la diferencia existe solamente para los que puedan calcular el número de balas que quedan en el tambor, o en el cargador), hay otras, unas más ruidosas : el trueno, el popo, el tote, el apagabreques ; otras son casi técnicas, nombran el calibre : la siete, la ocho ; las hay duras, como el boquifrío, ingeniosas como : el tizón y esta, en la que grado de ironía casi podría ser chocante : la niña. Un policía es un tombo, un aguacate, un alicorto, un botero, un cabezón, un comelón, un ferruncho, un gofia, una iguana, una cuchilla, un pocholo, un raya, un runcho, un tira, la chota. También el dinero tiene su amplio y variado léxico : la lana, la mosca, la pasta, el billuyo, las lucas, las billegas, los dolorosos, los papitos. Para el hambre, más que palabras usa expresiones : él, tiene filo, anda tirando cauchera… Pocas palabras, muchas palabras, a fin de cuentas ¿qué tantas ? Esto hace que no hable mucho. Cuando sostiene una conversación se queda con el amargo sabor de haber sido engañado, de haber perdido. Estamos siendo generosos al llamar conversación a los intercambios de frases entrecortadas y pretendidamente cifradas a los que a menudo se tiene que librar, muy a su pesar, para transmitir una información básica que los otros ya tienen pero que es importante decir que se dijo. Merengue lo llaman en el barrio y el apodo se lo debe probablemente a esa blancura de mantel de primera comunión que lo hace tan distinto a los de la gallada, del parche. Según el prontuario que de él tienen en la estación de policía de la localidad ha sido arrestado cinco veces por robos menores, dos por posesión y venta de estupefacientes y una por agresión a un representante del Orden. Como señales particulares aparece una cicatriz en la ceja izquierda. De madre y padre desconocidos. Se sospecha que tiene un hijo con una mujer llamada Rosa Aljure, a la que llaman “la Zarca”. Carece de un domicilio estable. El que se encuentra a su lado es Gatillo, es un propio, un duro, un curtido. Le dicen así, Gatillo, por lo peligroso tal vez, por lo imprevisible. La relación entre lo que piensa y lo que hace jamás está determinada por un examen de las consecuencias. No mide, no calcula. No le preocupa lo que pueda ocurrir, en todo caso en el instante. Lo único que le importa es dar una respuesta inmediata y del tamaño de la pregunta, ni más ni menos, estar a la altura, después veremos. No hay expediente alguno de Gatillo, tan sólo una somera descripción y un retrato hablado que, aunque suma sus rasgos característicos no contiene su expresión, por lo que termina retratando a muchos hombres de su edad y fisonomía. Se presume que, en la red del barrio, ocupa el lugar del enlace directo con los traquetos, así se los llama, los narcos. El dinero que consigue, que a veces es bastante, se lo lleva casi en su totalidad a su madre ; la cucha, la jefa, la patrona. Es extraña la sensación que produce cuando la llama, má. Sí, má. Como usted diga, má… Tal vez es la única persona a la que le teme de verdad, pero él jamás vería las cosas de esta manera. El tercero es el Gato, un niño en un cuerpo de hombre. Para él, la vida no ha empezado todavía. Juega, se entrena, se prepara, lo que hasta ahora ha vivido no es LA VIDA. No puede ser. La vida, la verdadera va a llegar en su momento, por ahora, lo importante es estar listo. Tampoco tiene antecedentes pero conocemos el acta con la que fue registrado en el Instituto de Bienestar Familiar : Jonh Alexander Restrepo. Nacido el cinco de junio de 1998 en la ciudad de Manizales, departamento de Caldas. Hijo de Soraya Restrepo, madre soltera. Abandonó el centro en compañía de otros dos jóvenes, Junior Alberto Jaramillo y Mario Torres. No se tiene noticia de su paradero. No es que sus movimientos sean especialmente felinos, el apodo se lo debe a algo menos glorioso : un naciente y despoblado bigote que conforman unos cuantos pelos largos y que son motivo de burla para todos sus parceros.

Hace frío. Una lluvia persistente y fina, miaditos de ángel, se deja caer inclemente.



Nicolas Buenaventura - 17 janvier 2013
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