Dominique Maurizi | Une seule phrase pour le jour - et le voilà sauvé

Les éditions Les Arêtes, installées à La Rochelle, « explorent les voies du livre d’artiste » ; et c’est dans ce cadre que Dominique Maurizi publie ce poème en prose, petit livre de trente-cinq pages, Dire à Dieu ce que je ne devrais pas dire qu’à lui, qu’elle illustre elle-même par des photographies argentiques en noir et blanc dont le motif se répète de page en page [1].
J’ai déjà par le passé présenté ici-même la poésie de Dominique Maurizi ; c’était à l’occasion de la parution de Langue du chien, et j’avais intitulé cette chronique « La veille ardente du poème », un titre qui conviendrait encore ici, s’il est vrai que c’est toujours la même ardeur, une sorte d’impatience sauvage, qui anime l’écriture de Maurizi.
Comme dans le précédent livre aussi, et de la même façon que les photos, qui reprennent avec quelques variantes la vue - comme depuis une fenêtre - d’un paysage que barre la haute stature d’un bouquet d’arbres en bord de mer ou de fleuve, le texte du poème avance par questions qui ne cessent de faire retour comme les leitmotivs d’une inquiétude, ou d’une querelle, qui sont le fondement du poème.
Ce poème ne court pas d’une traite à sa fin ; il est fait de multiples reprises, d’échos, de ressassements, comme si la parole, alors même qu’elle court vite, qu’elle « galope », ne pouvait faire autrement que de revenir sur elle-même, d’aller, mais en creusant toujours sa propre énigme. Aussi, toute l’approche thématique que l’on pourra faire isolera artificiellement quelques traits d’une écriture qui n’a d’autre existence, et de légitimité sans doute, que celle que lui donne son mouvement, que celle de cette démarche en spirale.
S’il fallait choisir un axe central, je parlerais de l’expérience d’une visitation : dès son enfance, la narratrice a souffert de l’asservissement à un ordre où prétendait la contraindre l’autorité familiale, première manifestation d’une « tyrannie » de ce réel-là dont elle apprend à se sauver par l’écriture, cette écriture qui est accueil, écoute du dehors :

Les papiers, le crayon et les ongles sont à moi. Une seule phrase, une, je t’assure, et en hiver il y a du feu dans la maison, au printemps tous les rêves entrent par la fenêtre ! (...) Fenêtres, arbres, flammes. Allez, donne-moi encore ta main ! Tout cela est possible quand je ferme les yeux Après -
après le feu des torches au-dessus des montagnes, je n’ai, n’ai plus jamais quitté des yeux la flamme. Flammes. Mais qu’est-ce donc qui vient, s’enroule et marche à mes côtés ?


La dernière question de cet extrait explique que je puisse parler de visitation.
Tout le poème, comme ici, questionne une altérité, un autre auquel il dit « tu », qu’il nomme parfois « vent » (« Je l’ai appelé vent, je l’ai fait vivre verbe et j’ai murmuré “Dieu” »), parfois « ça », dont la rencontre fonde à la fois une origine et accroît l’énigme. Et qui ne cesse, depuis cette origine qui vous a mis à nu, d’accompagner.
Le poème est comme l’abri précaire de cette altérité dont le nom est inconnu : « Quelle est cette voix, quel est ton nom ? ». Sans doute aussi est-elle, cette altérité, proche du Rien qu’interroge la poésie de Celan, à laquelle Dominique Maurizi est particulièrement fidèle.
« Eh, l’ami, tu es là ? », demande-t-elle, dans un des apartés qu’elle affectionne, et qui donnent si souvent au poème le ton direct et pressant du dialogue. La question sans doute s’adresse à « l’ange », comme elle dit, qui la visite. Mais aussi peut-être à cet autre sans qui le poème n’a pas de raison d’être, au lecteur, à celui, précisément, à propos de qui Celan écrit, dans Le Méridien : « Le poème veut aller vers un autre, il a besoin de cet autre, il en a besoin en face de lui. Il le cherche, il se promet à lui. »
Tel est l’espoir de Dominique Maurizi :

Tu peux, oui tu peux entrer pour me parler. Des nuages affamés pèsent sur l’abîme. N’oublie pas. Retiens-moi près de toi, agrippe mon épaule, il se peut que je parte, me perde ou abandonne. Dis, tu es là ?
Je regarde le plafond et je me demande - quoi ?, est-il possible que tu veuilles encore quelque chose de nous ?

Jean-Marie Barnaud - 6 février 2013

[1En vignette, la reproduction d’une des illustrations du livre.