La revanche de la pelouse, de Rosmarie Waldrop

C’est quoi comprendre ?
Quelquefois c’est suivre un rythme, trouver la bonne intonation, celle qui ne contrarie pas le sens, qui n’en fait pas non plus une marionnette, un morceau de bois. Quelquefois c’est établir des liens logiques, combler des vides ou peut-être plus subtilement leur donner vie, les animer.
Par exemple quand Rosmarie Waldrop écrit dans La revanche de la pelouse, au sujet du temps nécessaire au déploiement du sens qu’il est « quelque chose qui envahit la bouche comme l’obscurité un aveugle », le plus important n’est pas de reconstituer la part manquante de la phrase (l’ellipse du verbe) mais de laisser le vide agir, provoquer le télescopage de « l’obscurité » (avec) « un aveugle ». Un aveugle dont on ne sait rien, un aveugle parmi d’autres, qui lui aussi fabrique du sens à longueur de temps, mais sans doute autrement que quelqu’un qui voit, ou qui croit voir. Leçon de ténèbres. Comprendre donc, en tâtonnant, en heurtant, en se blessant, en enrageant. En ruminant, en mâchonnant, puisque cette histoire-là se passe aussi dans la bouche.

« Le sens exact a besoin de temps comme il faut du temps pour manger un poisson, un morceau après l’autre détaché de l’arête. Quelque chose qui envahit la bouche comme l’obscurité un aveugle ou le vide que je place au centre de chaque poème pour en permettre l’accès. » (Poème 1)

Bouche, centre, orifice. Circulation, ingestion, digestion, excrétion. « Parler est taillé dans manger et dans chier », écrivait Deleuze dans Logique du sens. Ne pas oublier cette dimension organique et fonctionnelle du sens qui s’élabore, ou refuse de passer, fait des siennes en bloquant les situations, en perturbant les fonctions des organes comme des membres d’une phrase.
Pour comprendre donc, il faudrait une méthode. Pas une méthode de philosophe ou pas seulement. Si l’on suit la poétesse, la méthode serait d’une part analytique — détacher un morceau après l’autre —, d’autre part empirique : avaler et entrer, pénétrer et être pénétré, par un corps étranger, plus ou moins digeste, plus ou moins adapté. Sexualité des flux, de salive ou de mots ou d’autre chose. La dimension empirique de l’expérience que synthétiserait le verbe « comprendre » serait donc en partie opacifiante (tout le contraire du clair et du distinct). Elle serait de l’ordre d’une entrée dans la nuit du sens, nuit logique, nuit mystique, cosmique et poétique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’essentiel de cette expérience est physique, pratique, pragmatique. En un sens technique. Et pour Rosmarie Waldrop, cette technique s’appelle collage ou montage. Je cite un propos rapporté par Jacques Roubaud dans La reproduction des profils, un livre publié par la poétesse en 1987 aux États-Unis et que Roubaud a traduit :

« Quand j’ai commencé à écrire, tous mes poèmes parlaient de ma mère et de ma relation à elle. Les relisant je décidai de me débarrasser de cette obsession. C’est alors que je commençai à faire des collages. Je prenais un roman et je choisissais un ou deux mots sur chaque page. Les poèmes parlaient toujours de ma mère. »

Personnellement, j’ai accueilli cette remarque avec un éclat de rire. Comprendre est un verbe polymorphe, beaucoup plus accueillant qu’on ne le croit généralement.

On pourrait choisir d’appeler philosophique le penchant de Rosmarie Waldrop qui consiste à se demander ce qu’est une chose ou une perception, une sensation, un sentiment. Structure son écriture une volonté d’articuler un plan d’immédiateté et un plan symbolique, un niveau où les choses se donnent et un autre où elles se disent (évidemment cette distinction joue sur un seul plan, celui de l’écriture, de la représentation). Il y aurait d’un côté ce que je vois ou ressens, d’un autre ce que j’en dis. Mais on glisse de l’un à l’autre, presque sans s’en apercevoir, ce qui brouille l’évidence, son regard. Mais d’abord qu’est-ce qu’une chose ? Elle écrit :

« J’aimerais voir si le moteur démonté ressemble à la combustion. » (Poème 2)

Où l’on retrouve la viande de poisson et son arête. Comme si l’analyse était au final mortifère, meurtrière. Dans un autre poème c’est la feuille d’érable qui rendue translucide par l’action du soleil est « prête à se détacher de tout ce qui la sépare de son squelette lisse ». Comme si l’observation opérait une réduction, ou un morcellement de la réalité. Comparable peut-être à celui qu’opère la transcription en langue, à moins que les unités distinctives qui composent le langage ne s’unissent dans la tourmente, le vent violent. Que pense Rosmarie Waldrop de la grammaire ?

« La grammaire est dense. Même si elle se borne à décrire, elle submerge la pensée en un maelström sans fond discernable où les dimensions des possibles tourbillonnent au-delà du bord fixe de rien. » (Poème 26)

D’un côté j’observe, je démonte, quitte à me retrouver avec un squelette sur les bras. D’un autre je me noie, je roule dans les vagues de mots. Comme si la stabilité qu’au moyen d’une observation attentive j’arrivais à conférer à la réalité était soufflée au niveau du langage, du logos. Evidemment le logos de la poétesse n’est pas celui du philosophe, et comme elle le dit elle-même, elle pratique une « logique différente ».

Dans le domaine de la narration, on distingue généralement le plan de l’action de celui de la description. Exemple : Ce matin je suis allé faire des courses (1° plan) — le marché a lieu le samedi, devant l’hôpital (2° plan, détaché du premier, en l’occurrence en vertu d’un présent dit atemporel).
Rosmarie Waldrop aussi varie sa focale. Elle juxtapose souvent une vérité logique d’ordre général à une action, mais plus encore elle commente ce qu’elle dit, elle prend ses distances à l’égard de ce qu’elle écrit. Seconde partie du livre, où les poèmes ne sont plus numérotés (nous sommes en montagne) :

« Différents degrés de pesanteur codent un corps lent contre les rêves d’envol menacés tous deux par les fines complexités de l’air. Le problème était moins d’assurer une prise qu’un écho sorti de la falaise. Ce que je fais ici, mettre un nom sur une difficulté, est l’alternative habituelle au simple effort de connaître le sol. »

Dans cet extrait, on passe d’abord d’une vérité générale (présent) à un propos situé renvoyant à une action (imparfait) ; puis à un commentaire portant sur l’écriture même (retour au présent), impliquant un dédoublement du narrateur (celui qui faisait de l’alpinisme et celui qui écrit). Il y a un jeu avec les temps mais plus perturbant encore un mélange d’abstrait et de concret, marque de fabrique de cette écriture qui ne peut pas désigner quelque chose sans faire voir le doigt qui montre (quand dire s’apparente à montrer). Il y a cette anecdote de l’idiot qui regarde le doigt au lieu de la lune qu’il désigne. Avec Rosmarie Waldrop, je me demande s’il ne faudrait pas regarder la lune et le doigt, en même temps, ce qui ferait inévitablement loucher. Mélange d’idiot et d’averti.
En effet, cette poésie nous avertit constamment du fait que nous lisons un poème, que les mots et les images sont la réalité, se mêlent à elle de manière indiscernable et que lire est tout autant classer, ordonner que mélanger, désordonner. On dirait qu’elle cherche à décoller la peau du langage de la chair des mots, pour nous faire voir le vide entre les deux. Opération délicate, impossible si l’on adhère à la formule de Wittgenstein rapportée par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien, et qui dit : « Nous ne dominons pas du regard l’usage de nos mots. » L’usage... écrire, lire, parler, penser... mais aussi découper, prélever, coller, monter, associer, etc.
Pas de métalangage, pas de position de surplomb, pas de connaissance assurée. Pas de poste d’observation qui ne dérive avec le flux. Pas de planque. En d’autres termes, pas d’explication qui ne traîne derrière elle des lambeaux de la nuit qu’elle voulait dissiper.

Comprendre, disais-je au début. Waldrop fait tout pour qu’on n’y arrive pas, et en même temps il n’est pas possible de la lire sans s’efforcer de comprendre ce qu’elle dit, ce qu’elle adresse, car souvent elle s’adresse (à Keith d’abord, indirectement à nous qui la lisons), elle parle à quelqu’un, elle attend qu’on réponde ou pour le moins qu’on l’écoute avec attention. Elle attend de nous qu’on comprenne l’incompréhensible, ou plutôt qu’on ne prétende pas comprendre ce qu’on tient pour compréhensible et qui ne l’est pas dès lors que... on entre dans sa poésie (à moins que ce soit toujours comme ça). Le langage n’est pas quelque chose qu’on domine, ce n’est pas un outil. Certes, on le manipule, mais il nous manipule tout autant. Il nous fait dire ce qu’on ne sait pas vouloir dire, il parle pour nous, sans nous. Ce qui n’est pas un problème mais une chance. Et au-delà de cette question de savoir si c’est tant mieux ou tant pis, cet état de fait désigne une condition, notre condition d’êtres parlants, lisants, écrivants, sans voir ni savoir ce qui arrive, sans connaître la taille de la vague qui nous soulève avec elle.

« Pourquoi avoir peur du noir comme d’une défaite inévitable alors qu’il est le seul constant et que l’on mourrait de faim s’il cessait d’arroser la pelouse des rêves ? » (Poème 28)

P.S : J’aurais bien aimé parler de Richard Brautigan et de sa pelouse vengeresse, mais je viens de m’apercevoir que cet article était terminé

Pascal Gibourg - 8 février 2013