Juste la vie, une lecture de Michèle Lesbre par Claudine Galea

Michèle Lesbre publie Écoute la pluie et Victor Dojlida, une vie dans l’ombre chez Sabine Wespieser.

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Quai de métro. Un vieil homme vêtu d’un imperméable beige. « Il avait une allure assez délurée malgré la canne et sa voussure. » La narratrice pense à son homme à elle, qu’elle s’apprête à rejoindre en Normandie, à l’hôtel des Embruns.
Le vieil homme sur le quai a un sourire « limpide ». Puis il saute.
Suit une nuit d’orage. Au propre et au figuré.

La narratrice s’enfuit et passe la nuit dans un Paris que la pluie déchire et réanime. Le saut du vieil homme pourrait être un rêve, tant le récit qui en découle en rassemble les figures, condensation, déplacement, par libre association. « Son sourire vous a donné quelque chose qu’il vous faut garder », dira, un peu avant l’aube, un danseur de tango à la narratrice que son errance a conduite dans un café argentin.
À qui parle-t-elle ? À l’homme qu’elle aime depuis des décennies, un photographe qu’elle retrouve régulièrement à l’hôtel des Embruns ? À elle-même ? Parle-t-elle ? Sa tête et son corps réassemblent les moments d’une vie, enfance, mort du père, maladie d’une amie, voyages avec l’homme aimé. Dans le désordre engendré par le saut du vieil homme, un parcours se dessine, doublé de celui que fait la narratrice dans la capitale. Paris est la balise, le lieu où elle revient toujours, dans un petit appartement où un fauteuil l’attend, près d’une fenêtre. Les autres villes, villégiatures forment ces embruns qui éclaboussent d’harmoniques la basse continue de nos vies.
Les embruns sont une « pluie fine que forme la vague en déferlant », dit le dictionnaire. Oui, rien que de très légères mouillures, la sueur que font les souvenirs qui perlent à notre peau. Perlent et imprègnent et marquent. Ridules, rides, sillons. Ou encore photographies, cet art du saisissement, où le sujet laisse apparaître ce qu’il n’imaginait pas visible, ou ce qu’il croyait dérober.
Michèle Lesbre a construit une œuvre à l’image de ces lignes fines, de ces entailles, brèches, fissures et failles qui nous constituent et que le quotidien masque ou recouvre. Un accident a lieu et tout s’ouvre. Écoute la pluie est comme un précis de tous ses livres. Sa forme de fugue en rend la musique parfaite.


À ses côtés, les éditions Sabine Wespieser republient un texte qui date de 2001, Victor Dojlida, une vie dans l’ombre. Une autre figure d’homme l’habite, mais cette fois ce n’est pas un contrepoint, Victor Dojlida occupe le livre dans toute la brutalité de son destin. Émigré de Biélorussie, résistant à quatorze ans en Lorraine, déporté. À dix-sept ans, au retour des camps, il casse la gueule au policier qui l’a dénoncé à la Gestapo. C’est la prison, l’engrenage du malheur et de la souffrance, une vie brisée jusqu’à la sortie en 1989, à soixante-quatre ans, puis la maladie et la mort huit ans plus tard. Michèle Lesbre a rencontré Dojlida à sa sortie de prison jusqu’à sa mort.

La même économie de langue forme la matière de ce livre. Tout n’est pas dit, mais il est donné à penser, à ressasser, à méditer, à imaginer. Longues ellipses, trous noirs, comme ces parenthèses dans lesquelles la taule enferme une vie et la met en sourdine, absence de reconstitution, choix de dire un homme par des moments, fractures, trous, colères, rappels d’histoire politique et sociale. Et éloge d’une vie : Victor Dojlida ne s’est pas effondré, ne s’est pas repenti, ne s’est pas autodétruit. Il a tenu bon, avec pour ligne d’horizon une foi sauvage en la justesse de son trajet. On ne parlera pas ici de justice, elle ferait entrer une vague de sentimentalité qui affaiblirait et l’homme et le récit. Or Dojlida et Lesbre partagent la même façon de se tenir droit et debout, cherchant le geste et le mot qui empêchent de tomber.
Ce livre a des résonances non avec l’actualité mais avec l’éternité des temps humains : travail, exploitation, étrangers, droit du plus fort, solitude, humiliation, trahison, révolte, résistance, luttes, espoir.
« J’ai toujours eu peur de l’oubli, cette grande nuit aveugle », écrit Michèle Lesbre dans son récit autour de Victor Dojlida.
L’oubli est plus que la mort, une absence à soi-même. Écrire fracture les portes les plus inébranlables, quand il s’agit de rester vivants.

11 février 2013