Hélène Cixous | « Chacun d’entre nous a un livre secret »

Peter Ibbetson est un roman de George du Maurier, qui date de 1891. Il a été adapté au cinéma par H. Hathaway en 1935, avec Gary Cooper et Ann Harding. Le film, mais surtout le livre, jouent une grande place dans l’imaginaire d’Hélène Cixous. C’est ce qu’elle explique dans ce si beau livre qu’est Philippines / Prédelles [1], dont nous avons parlé ici-même, et qui est presque tout entier consacré aux pouvoirs de la lecture. C’est à propos de ce livre en particulier qu’elle écrit la page qui suit [2] [3].



Livres, délivrez-nous, délirez-nous, menez-nous dans le jardin de Unland où croissent les fleurs dont nous avions oublié les noms adorés, où, sous les touffes de thym peut-être ou entre les hautes tiges des acanthes, je trouve les clés des portes de l’immortalité. Un livre c’est donc autre chose ? Le vrai livre, celui qui a toutes les forces des fécondités intérieures c’est ça, celui qui a le Pouvoir de Communication, qui nous communique ce pouvoir en laissant intacte notre solitude.
Le livre miraculeux — qui nous dit : revenons au point de départ. C’est par là que je vais.

Chacun son point de départ. Chacun son livre magique. Chacune son enfance, sa fatalité.

Comment se passe la communication ?

Par « réponse télépathique » dirai-je. C’est comme si un livre, que je ne connais pas, que je crois ne pas connaître, à qui je crois ne rien demander, personnellement, ne faisait que me répondre tout en posant lui-même devant moi mes propres questions, dans sa langue, alors que je n’ai rien dit, je ne dis rien, l’histoire se passe dans un pays étranger, où je n’ai jamais été, pourtant c’est le mien, c’est la mienne, je n’en reviens pas. Je crois que c’est lui et pourtant c’est moi. On dirait un rêve. Tout ce qui arrive aux personnages qui ne sont pas moi, arrive en moi, à moi, un jour. Ce ne sont pas les événements qui me frappent d’étonnement, après tout, tout le monde tombe, aime, meurt, trahit, trompe. Ce qui me stupéfie c’est l’arrière-pensée, le murmure de la peine et de l’indignation, le murmure de la pensée derrière la pensée, l’air subtil et confidentiel qui circule dans les phrases. Ce sont les phrases qui recueillent les événements, le chœur, le chant qui interprète les destins. Et les signes, les détails, tous les signaux chaque fois uniques par lesquels un destin se traduit en réalité. Le décor de l’action.

(…)

Chacun d’entre nous a un livre secret. C’est un livre à secret. A secrets. On n’en parle pas.
C’est un livre chéri. Il n’est pas beau. Pas grand. Pas si bien écrit, même parfois pas très bien. On s’en fiche. Car il est la bonté même pour nous. L’ami absolu. Le premier et le dernier. Il promet et il tient ce qu’il promet. Il est modeste, solide, profond. Nous l’oublions mais il ne nous oublie jamais. Il sait tout de nous mais il ne sait pas qu’il sait.

[1Galilée, 2009.

[2Hélène Cixous, Philippines, p. 17-18 et 42-43.

[3En vignette, la reproduction d’un des dessins de George du Maurier qui illustrent son roman. Il évoque le jardin merveilleux de l’enfance de Peter Ibbetson. (L’imaginaire/Gallimard, 1946 et 1978, p.21. Traduit de l’anglais par Raymond Queneau)