Vincent Tholomé | Grand parler des fabriques et des prairies (extrait)

[extrait d’un travail en cours commencé en janvier 2013 durant une résidence d’auteur à "Saute-Frontière", Maison de la Poésie Transjurassienne (Saint-Claude)]



(...) puis père a bu et mère a mangé la panade et le pain, puis j’y vais alors a dit père, et père a posé la misère de mère sur le comptoir, et la poche de père a mangé la panacée pharmacopée, et mets tout ça sur mon compte a dit père, et oui a dit le pharmacien, et merci a dit père, et toutes les poches de père ont soudain débordé, les poches de sa veste de laine bourrées de lapins et de lapines, les poches à l’arrière de son pantalon la gauche et la droite rejetant comme un volcan les légumes et le café en grains, et les poches à l’avant de son pantalon ont répandu sur le beau plancher ciré les mégots de cigarette patiemment collectés à l’arrêt d’autobus et quelques brins de tabac ont volé dans les airs et les fruits et les œufs ont roulé sous l’armoire eux qui tout à l’heure se sont laissés facilement si facilement prendre a dit père, au collet, et au revoir a dit père précipitamment, et je vous laisse le tout a dit père tout rouge, et très très bien à bientôt alors a dit le pharmacien, et la porte s’est refermée et père a flotté dans les airs, et père a marché 18 et 15 mètres dans la rue, et nous voici maintenant parés a dit père, et oui merci a dit mère, et père a étalé sur la table du salon le contenu dans ses poches, les lapins et lapines, le sucre et les 12 14 feuilles de salade, et hop ! prends ceci a dit père, puis hop ! je prends ceci a dit mère, et hop ! a pris ceci tout mangé et tout bu, toute la pharmacopée panacée, et bravo bien voilà comment il faut parfaitement vider le petit pot a dit père, n’en reste pas une miette a dit père, et le chien a regardé le petit pot par transparence, et le chien a vu qu’il n’en restait pas une miette, puis père a pris la pelleteuse et mère a dégagé la neige et père a chargé le poêle à bois et toute la maison a chauffé, toute la maison a cuit, notre palais au fond des bois a cuit, et mère a cuit les lapins au four et père a mangé tous ses légumes, puis voilà ce qui te rendra fort a dit mère, voilà ce qui te donnera de bons yeux a dit père, puis surin a fourré le café en grains dans les poches de son pantalon, et ça ne se croque pas comme une noix a dit mère, puis nous avons déboursé tout ce qu’il fallait débourser, nous avons vu la médecine, et ouaille ouaille ouaille a dit mère, et mère a pris beaucoup de poids et père a donné 3 kilos de sardines et 15 à louis gagarine, et camion a transporté mère loin des bois des rivières et des tourbières, et va doucement c’est la première fois a dit mère, et oui d’accord a dit pain, et camion a roulé comme un fou, et nous sommes tous des sauvages des dégénérés a crié mère, et arriverons-nous un jour ? a crié père, il le faut c’est ainsi a dit louis gagarine, et surin a porté mère comme un petit paquet, et père a couché le chien près du poêle, et tu ne bouges pas, ne gémis pas, sinon shazam ! je te dépèce toi le chien devant le monde entier, et oui a dit chien dans sa langue de chien, puis père a posé mère sur un matelas pneumatique, c’était dans la grande salle commune, c’était dans la chambre à cinq lits, c’était sous une bonne couette douillette, et tout le monde a regardé père, et tout le monde a épié mère, père et mère vus et sus par la porte entrouverte, baillant à peine, et impossible de ne pas regarder a dit surimi, oui impossible tu as vu toi aussi a dit louis gagarine, oui et non impossible a dit surin, et tout le monde a vu bien vu tout l’amour de père pour mère et tout l’amour de mère pour père, ça se voyait et s’épiait par la porte entrouverte, et ça faisait de l’ombre à tous les chiens tous les passants tous les patients, et nom de nom que c’est beau a dit louis gagarine, et oui oui que c’est beau nom de nom ont dit camion surin et surimi, les amis, camarades des forêts, petit peuple des bois, et toujours nous sentions l’humus le saumon et la truite arc-en-ciel, et toujours nous nous lavions les mains, et toujours nous portions des chaussures crottées, des bottines de grand-père, des souliers de grand-père, puis père a sorti le fromage des chèvres, et voilà le cadeau des chèvres a dit mère, et oui a dit surimi, et surin a pelé les pommes-de-terre, puis les chiens ont rentré la marmite, et louis gagarine a tendu un fil, et du linge propre s’est suspendu devant mère, et voilà un beau rideau a dit père, et oui a dit mère, et c’était le grand dégel, des lingettes et des gants ont dégelé au-dessus de mère, et tout le parquet a été humide, et nom de nom qu’est-ce que vous faites les bouseux a dit le grand chien en blanc, et tout le linge s’est abattu par terre, puis mère a dormi, puis mère a rêvé d’une baraque où il n’y avait aucun chien à craindre, où aucun linge ne s’abattait, puis père a épongé le front brûlant de surimi, puis louis gagarine a oint et ciré nos bottines et nos chaussures vernies, puis des chiens en blanc ont rôdé tout autour, puis ne crains rien on n’est pas des agneaux a dit mère, on est plutôt des loups a dit camion, puis ce fut la bagarre, puis la paix, puis pan ! pan ! je suis né, et camion a sorti les saucisses rapiécé les biscuits en miette, raccommodé le fonds de nos pantalons, rafistolé toutes ces choses peu solides, tout ce qui en nous et sur nous avait souffert, nos cœurs si fragiles et nos poumons, nos dents en mille et un morceaux, tout ce qui avait souffert durant la guerre, la grande bataille rangée contre les chiens, et voici pour vous a dit camion, voici pour vous les chiens les sucres et les gâteaux vermeils, nous les offrons avec cœur a dit camion, et merci ont dit les chiens, et camion camarade camion joyeux joyaux des forêts tu es comme toujours le thermomètre le baromètre tout ce que tu dis agis est comme un pont une passerelle jetée comme au hasard et par-dessus les fonds marins tu es camarade un bon camarade malgré tout ton grand parler mongol des fois et tes allures de petit lait ou de babeurre caillé a dit père, et oui oui tout à fait ça a dit mère, oui tout à fait a dit surimi, et mère m’a emmailloté, et père m’a déculotté, et camion m’a fendu comme un saumon, et petit poussin tu es certes un petit poussin mais igor boïski tu es petit poussin igor boïski et maintenant louis gagarine surin et surimi camion et pain et tout le petit peuple des tourbières les vivants et les inanimés tous diront igor boïski salut igor boïski salut petit poussin igor boïski quand tu fonceras tête baissée dans les ornières les grands et petits coins des bois des landes et des fabriques ouvrières a dit père, et oui oui igor boïski c’est beau c’est un beau nom c’est un beau et vrai nom c’est un beau et vrai nom qui sonne ont dit pain camion louis gagarine surin et surimi tous les amis de père et de mère, les habitants des baraques au fond des bois, ont dit au-dessus du lit et du berceau ont dit au-dessus de mère et d’igor boïski, et tous tous tous nous avons pleuré, puis tous tous tous nous avons senti les foins et les prairies, et c’est parti a dit père, et oui a dit mère, et louis gagarine a emballé igor boïski comme un cadeau de noël, et surin a soufflé sur les flocons de neige, et c’était la nuit, et il faut éviter les patrouilles des chiens a dit surimi, et comment a dit pain, puis nous avons marché lent et lointain, puis nos ouvre-boîtes ont ouvert 34 12 conserves, puis nous avons mangé, beaucoup, puis beaucoup bu, puis nous avons dormi, au moins mille ans



Vincent Tholomé est auteur et performeur, auteur de plusieurs livres, notamment aux éditions Le clou dans le fer.
Le lire et l’entendre sur remue.net.
Le lire et entendre également sur son site personnel, lacompagniedugrandnord.

13 février 2013