3 – Comment montrer cette Chute, comment l’incarner ?

Construction du décor virtuel de La Chute de Fukuyama.

« Pour la salle Pleyel, j’étais face à une contrainte.
Comment mettre en scène et incarner l’action alors que l’opéra est joué dans une configuration de concert. La Salle Pleyel interdit toute mise en scène sur plateau. Je savais depuis les premières ébauches, en 2009, que je voulais travailler sur une trame vidéo très picturale, usant des archives pour convoquer l’Histoire de la fin du 20e</supS et du début du 21e siècle. Ce volant du travail vidéo consistait à composer des tableaux d’archives.
Mais je souhaitais également que l’action et plus particulièrement l’histoire de la Chute soit incarnée. Comment faire tomber Fukuyama ?
Comment montrer cette chute sans la scène, sans le plateau.
Dans le livret, Fukuyama est harcelé par des journalistes qui veulent saisir ses réactions alors que les tours jumelles tombent, à New York.
Je voulais que l’on voit ça : l’aéroport, les voyageurs bloqués qui attendent, l’hôtesse de l’air, le technicien de surface qui va et vient dans les grands halls de l’aéroport, l’étudiant de Hambourg, Fukuyama harcelé par des journalistes et finalement sa chute.
Ce moment-là, qui survient à la fin de la scène 12, devait être un moment de catharsis : une chute que nous souhaitons, que nous désirons secrètement voir, car de cette chute réelle, montrée, est pour moi comme une mise à mort de l’idée, de l’obsession des Fins : fin de l’art, fin de l’Histoire, fin du siècle...
La Chute de Fukuyama, c’est bien cet effondrement d’une idéologie de l’achèvement, de l’extinction. J’avais donc le projet de trouver une équipe utilisant l’image de synthèse pour réaliser une mise en scène potentielle : une virtualité incarnant le récit, mais demeurant du même coup inaccompli.
C’est ce que j’aime dans les univers de type Second Life. On sent qu’il y a un lieu, une habitation, mais cela reste impalpable. Une dimension manque.
Le corps est là, sous nos yeux, mais sa matérialité fait défaut.
Je crois que notre réalité au 21e siècle se tient là, dans le manque qui naît de cet inaccompli. C’est à ce moment là que j’ai vu le film de Joachim Olender, Tarnac, le chaos et la grâce, un film utilisant la matrice d’un jeu vidéo pour mettre en scène une histoire réelle. J’ai immédiatement appelé Joachim et je lui ai dit : « Je voudrais que l’on travaille ensemble... »

14 février 2013