5 – Renverser Fukuyama


Extrait de La Chute de Fukuyama. Le diptyque Playing with History pour Acte II scène 11

J’ai parfois dit que La Chute de Fukuyama est au commencement, un rêve d’enfant. On peut en trouver la trace dans mon premier livre, que je vais republier sous le titre L’Adieu au 20e siècle : je me débattais alors avec ce que j’ai nommé « l’esprit des fins » : Arthur Danto et sa Fin de l’Art annoncée dès les années 1980, puis, à la charnière avec les années 1990, le livre de Fukuyama qui va devenir une sorte de manifeste néo-conservateur : La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme. À l’instant donc où j’entrais dans l’existence, partout, il fallait entendre ce refrain de l’extinction : un refrain auquel s’est ajouté, quelques années plus tard, celui d’une fin de la littérature... La catharsis qui est au cœur de l’opéra, c’est donc ce lent mouvement qui conduit à la Chute, à la fin de la scène 12 de l’acte II. Une lente chute, qui bégaie en quelque sorte. Une chute qui accompagne l’effondrement du World Trade Center et dit autrement que l’Histoire est relancée ; mais une relance si reproduite, si immatérielle, si fictionnelle, qu’elle ne s’accomplit pas totalement. Mais au-delà de cette tentative titanesque de renverser l’idée même de la « Fin », et à travers elle toute vision apocalyptique ou téléologique qui représente un rapt sur la seule chose qui soit encore à notre portée - le devenir, le mouvement, l’être-dans-la-vie - Fukuyama est un personnage parfait, extrêmement « opératique » : Il est l’auteur d’un « grand récit », une histoire intellectuelle et collective (dédiée à l’hégémonie américaine, au triomphe des idées de la démocratie et du marché) qui a coïncidé avec le zeitgeist de l’après Chute du Mur : un mélange d’euphorie et d’illusions (une paix éternelle espérée) et de désespoir et de tristesse (l’absence de toute alternative, de toute possibilité d’influer sur le sens de l’Histoire.) En le mettant au cœur de l’opéra, il devient donc le personnage axial de la charnière des siècles.
En renversant Fukuyama, nous entrons dans le 21e siècle...

13 février 2013