Cécile Guivarch | ma mère de pierre (extraits)

De Cécile Guivarch on peut lire un autre texte ici.
On peut également la retrouver sur Terre à ciel ainsi qu’aux éditions publie.net avec coups portés.





Parfois, je suis ensemble, avec toi dans la basse-cour. Nous donnons à manger aux poules, nous les regardons se battre pour une épluchure, un quignon de pain. Les écouter caqueter comme pour réclamer encore. Je tiens les poussins dans nos mains avec toi, petites boules jaunes au cœur palpitant. Ensemble nous nous mettons à respirer au même rythme, nous rejoindre, nous sentir plus proches l’une de l’autre. Une nuit, le renard est venu près de la basse-cour. Ton père l’a entendu et est sorti le tuer. Le matin, quand tu t’es levée, tu as vu la fourrure du renard sur la grande table. Tu t’es mise à courir au-dehors et tu l’as vu dénudé, gisant près d’un trou que ton père venait de creuser. Tu l’as aidé à recouvrir le renard puis tu as semé des fleurs au-dessus. Les fleurs ont poussé puis plus personne ne s’est souvenu qu’ici reposait un renard qui s’était fait surprendre une nuit d’été à rôder trop près des poules. Tout le monde a oublié. Sauf toi, Renée. Ce renard, je l’ai enterré moi aussi, quelque part au pied d’un mur chez ma grand-mère maternelle. On l’a découvert un matin dénudé. Personne n’a retrouvé sa fourrure ni su qui l’avait tué. On l’a enterré avec mon père et j’ai cueilli des fleurs, pâquerettes et pissenlits, que j’ai déposées sur sa petite tombe. Trente ans après, je me souviens de l’endroit précis où il repose. Les fleurs sont fanées.



Ce qu’il y a Renée, c’est que tu me viens toute en morceaux, mosaïque que j’assemble et que je tente d’harmoniser le plus possible. Je m’évertue à te redonner de vraies couleurs. Tu ne me donnes pas la tâche facile et pourtant je poursuis ce travail de reconstitution, te rassembler, te recoller pièce par pièce. En haut de la mosaïque, il y a beaucoup de lapis-lazulis et des oiseaux, de la lumière qui serait un soleil. Au centre, cela s’assombrit mais les couleurs restent vives. C’est dans le bas que l’ocre devient de plus en plus obscur et la terre sous tes pieds a pris une teinte opaque. On n’y distingue plus aucun détail. C’est là que j’ai du mal à assembler les pièces entre elles et que je t’appelle la nuit. Mais ces nuits-là, tu ne dis rien, tu gardes ton regard vers moi, la bouche close. Tu voudrais que je devine, que je prononce moi-même les mots que tu ne peux plus prononcer. Est-ce cela Renée ? Une honte qui te tait à ce point.



Tu pleurais tes enfants morts Renée, mais tu le faisais en cachette au fond de ton corps. Tu n’avais pas le droit de pleurer Renée, cela ne se faisait pas. On t’aurait dit que des enfants naissaient, d’autres pas, que d’autres mourraient dans leur jeune âge ou avant de se marier. Mais tu ne pouvais t’empêcher de pleurer ces enfants que tu avais prénommés, ceux qui n’ont eu de prénom qu’Anonyme et ceux que tu as évacués par le sang. Cela te semblait démesuré de pleurer à ciel ouvert alors tu t’es mise à pleurer à l’intérieur et à donner des prénoms à ceux qui n’en avaient pas eu plutôt que de les évoquer par des numéros, Anonyme un, Anonyme deux, etc.



Tu es la mère du père de l’arrière-grand-père de mon père. Entre toi et moi ce sont les hommes qui ont continué ta lignée. Ce qui nous relie si profondément que plus personne n’a parlé de toi, que mon père ne sait rien de son grand-père, à part qu’il était juste et droit et qu’il avait été gazé pendant la première guerre mondiale. C’est sûrement pour cela qu’aujourd’hui je ne supporte pas la poussière et le pollen. Mon père a su de son grand-père qu’il venait de Nantes mais personne ne lui a jamais dit ce qu’il était venu chercher en Normandie, il aura trouvé l’amour avec Maria. Il n’en savait encore moins, mon père, sur son arrière-grand-père, à part qu’il n’était pas de Nantes mais de quelque part près de Quimper. Et que c’est de là-bas, du Finistère que vient notre nom breton. Toute notre vie, on nous a demandé si nous étions bretons. Mais nous n’en connaissions rien de la Bretagne, étant nés à des centaines de kilomètres de là. Et tu me demandes Renée, comment j’en suis venue à toi. Mais qu’as-tu, je te vois vomir, ça sort à gros jets, c’est épais, tu n’en finis plus de vomir.



Tu sais, ma fille, j’en ai vu des couleurs, mais ce n’étaient pas les tiennes. On ne cherchait pas à en avoir plus, nous étions heureux ainsi. On n’avait pas grand-chose, mais c’était comme cela. On perdait nos enfants et c’était comme cela. Ça n’a l’air de rien comme ça. Vous nous pensez forts, sans tristesse, sans aucune émotion, comme des blocs de pierre. Mais on perdait nos enfants et moi ça m’a rendue folle. Ça m’a rendue folle.



Il m’arrive, ma fille, de confondre le bleu du ciel avec la voûte de pierre de ma prison. Les prés fleuris du printemps avec la paille de ma couche. Le vert des prairies avec la couleur qu’a prise ma peau une fois chez les morts. Je mélange un peu toutes les couleurs. Tout est couleur quelque part. La couleur que je supporte le moins est celle des cadavres. Ces gens enterrés avec moi dans la fosse n’avaient plus rien de commun avec ce qu’ils avaient été. Leur peau craquait et en dessous il y avait le plus insupportable à voir, des bêtes qui grouillaient et dévoraient ce qui restait de tendre. C’était terrible, ma fille de les voir faire. Chaque jour, je sentais qu’un petit bout de moi-même disparaissait. J’en étais impuissante mais avais aussi envie de ne pas me laisser pourrir. Mais tout mon corps m’empêchait de partir. Je ne pouvais même pas ramper. Je n’étais plus vraiment dans mon corps, juste quelque chose suspendu au-dessus de lui. C’est terrible, ma fille, de se sentir ainsi dans cet au-delà. Le plus choquant a peut-être été quand la terre a commencé à me rentrer dans la bouche et à me sortir par les orbites. Je n’ai pu que me taire. Longtemps. Un temps que je n’ai pas pris la peine de compter car je me suis comme endormie alors. Puis tu as remué tout cela, dans ma terre.


17 février 2013