Anima, de Wajdi Mouawad

« Pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaîne des perles de silence aux perles de tes cris. »
W.M.




Le Petit Prince prétendait que ce n’était pas son âge qui permettait de connaître un homme mais sa voix. Dans le même ordre d’idée, j’aimerais dire que ce n’est pas par le sujet qu’on se saisit d’une histoire mais par son rythme et son intensité vibratoire qu’on est happé (sans vouloir en rien négliger l’importance de celui-ci qui, à travers le motif d’une quête de l’origine et de la reconnaissance paternelle qui va avec, revient sur le Liban des années 80 et sur le sommet de l’horreur qui porte le nom de Sabra et Chatila). Anima est une composition musicale, à moins que ce ne soit une transe, ce n’est pas incompatible. Demande aux Indiens. Demande à la poussière qui volette autour des corps qui lévitent.
Ce qui se déroule dans une histoire n’est pas rien, mais l’événement fondateur autour duquel gravite l’écriture de ce roman demeurerait incompréhensible s’il ne diffusait autour de lui une chaleur, une odeur, un liquide dont la nature et l’importance varient en fonction des organes corporels qui l’appréhendent.
Anima est un corps ou plus exactement un agencement, une juxtaposition ou un emboîtement de corps dont l’ensemble des chapitres de cet ouvrage compose le mouvement - telle une ronde. Autant de corps, autant de mondes. Autant de définitions, de coordonnées différentes faisant de l’écriture une matière polymorphe et polyphonique, un concert des gestes, de postures, de sons et de voix, une mosaïque de sensations et de couleurs découvrant aussi bien un rat derrière un radiateur qu’un boa constrictor suspendu dans une cage.

« Je l’ai regardé. Il m’a regardé. Le jaune coulait de ses paupières mi-closes. Le chagrin. J’ai aboyé. Il a souri. J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seul connue, son destin à celui des bêtes. Il a refermé la portière. »


La question que Wajdi Mouawad semble s’être posée à l’orée de ce livre n’était pas de savoir quel sujet pourrait bouleverser le lecteur d’aujourd’hui mais plutôt de quels animaux il se sentait capable. Et sa réponse dépasse l’entendement tout comme les limites de la condition humaine. À moins qu’on ne tienne pour toujours actuelle la formule de Pascal selon laquelle l’homme passe l’homme, et qu’on pourrait reformuler en disant que l’homme passe l’homme grâce à l’animal, voire tout simplement en disant que l’animal passe l’homme, les animaux. Le corps s’ouvre sur une rue, une réserve, un lac, un jardin ; il se peuple de cris, de formes, de matières, il s’invente à mesure qu’il découvre des sensations nouvelles et oubliées, étrangères et fondamentales, premières et dernières, car il faut du temps pour remonter à l’origine, pour la découvrir, l’inventer, la construire et l’écrire. Mouawad a mis dix ans pour écrire Anima. Une durée qui donne le tournis. Un livre qui donne le tournis.

Si Anima désigne une âme, c’est l’âme de la vie telle qu’elle se confond avec ses mouvements les plus secrets et les plus improbables, les plus vitaux aussi. Scansion du sang, jet d’urine, défécation, succion, dévoration, cicatrisation. Le dernier mot de la métaphysique consiste en un bond sourd ; son dernier poème est une morsure profonde qui touche à l’os. Il y a une mouffette (une sorte de putois) qui veille sur la littérature et sur la poésie, elle n’a pas vraiment d’âge, animal à moitié mythique dont le temps n’a pas entamé l’intelligence, la férocité. Qui ne l’a pas affrontée, elle ou sa semblable, ne sait rien du fond de sauvagerie d’où la littérature est sortie. C’est cela son objet, non pas les cris, les hurlements, mais la musique qui émane du combat.

La pensée est partout, elle recouvre toute chose de sa bave dont elle tire des fils de soie. Elle aspire peut-être au cocon mais le plus souvent elle affronte la nuit immense, belle et hostile à force d’être indifférente. Chaque corps qui habite le monde, du plus imposant au plus microscopique, conduit sa guerre et se sert de son organisme pour prendre la mesure de l’hostilité ou de la bienveillance régnantes. L’appétit de vivre qui affecte la matière est si fort qu’elle se précipite sans faillir vers sa fin. Partout des stratégies conçues par des organismes dont on ne perçoit pas même l’existence pour nous nuire, nous avaler. Et qu’est-ce que l’amour sinon le nom que l’on donne à la défaite infligée à la volonté de nous détruire ? De la naissance à la mort se déploie l’arc des caresses et des larmes, l’arc des promesses et de leur réalisations. L’espoir en tend la corde, ou l’hébétude qui en tient lieu.

« Il n’y a pas de durée, il n’y a que des instants, et la juxtaposition des instants donne l’illusion de la durée. Ceux qui se sont succédé furent soudés par l’hébétement des humains. »


L’hébétude est une danse d’un genre nouveau, qui a supplanté les contorsions de l’intelligence supérieure. On voudrait pouvoir décréter la fin de l’âge de la domination, des déductions rationnelles et des évidences toutes faites. Connaître un temps où le corps serait la seule boussole, le face-à-face avec autrui ou le vide que son départ a creusé. Un temps où rien ne dure que l’hébétement n’ait d’abord conservé, temps continu perpétuellement brisé, car si une faculté peut joindre deux choses elle peut aussi les disjoindre. Se dévoile alors l’impossibilité qui loge au cœur du vivant comme au cœur du temps.

L’instant décisif est celui où tu affrontes sous une forme extériorisée l’animal que tu abrites au plus profond de toi, moment où son instinct se retourne contre toi et menace ta vie. C’est le moment où le visage de la poésie se montre à toi et où elle t’enjoint de la regarder en face. Moment où tout échappe, où l’animal et toi n’êtes plus qu’un corps de larme échappé du temps.

Le roman pense avec les moyens qui sont les siens. Personnages ou voix décrochée du narrateur embusqué derrière sa créature (ici on dirait plus justement créature embusquée derrière un personnage). Un bar sordide ou les caresses d’une femme sont des formes de pensée. Des formes embryonnaires stimulant les neurones, trouant par moments le mur de représentations derrière lequel on s’abrite pour ne plus avoir à questionner. L’œuvre est une chose détachée, un fruit tombé de l’arbre. N’empêche qu’au sein de cet espace retranché travaillent encore les coupures et les divisions. Un couteau pèle le fruit. Une bouche arrache un morceau de chair. L’œil fixe la forme pure et opaque des pépins. Le terminus est un point de départ. La nuit est l’espace d’une gestation, d’un engendrement. Il y a un monde inconnu à l’intérieur de la moindre molécule. L’opération mathématique la plus fabuleuse soutient mon quotidien. Fantastique est l’opération qui me fait découvrir un monde que je ne connaissais pas. Fantastique l’alchimie qui a vu une serre pousser à la place de ma main. Je soude les instants qui travaillent à me faire pousser des ailes dans le dos. Je lève un bras. Je cherche à fluidifier cette masse que je sens s’agglutiner derrière moi. Il est temps pour moi de prendre mon envol et de vous confier ma vision :

« Tout cela était le monde, et ce monde, depuis l’azur où je me tenais presque immobile, soutenu par la masse épaisse de l’air, m’est apparu animé par le mouvement monumental d’un cyclone dont l’œil était cette fosse au fond de laquelle reposait le cadavre recouvert de fleurs roses et rouges de celle qu’il aimait. »


La grammaire est un maelström.

Pascal Gibourg - 25 février 2013