Naufrage au Havre de Keith Waldrop

Naufrage au havre de Keith Waldrop, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Rival, 8 pages, éditions Contrat Maint, janvier 2013.





Il y a d’abord, mise en exergue, cette phrase d’Érasme qui ne pouvait pas, très subjectivement, me laisser indifférent : « Je ne sais pas du tout nager ; et il est dangereux d’entretenir des rapports avec un élément qui ne vous est pas familier », puis, presque aussitôt, ce passage qui peut sonner comme un second avertissement :

Tu prétends que sombrer dans
une horrifique situation à fendre l’âme est le
plus cher désir de ta vie.



Ensuite, c’est la tonalité de l’ensemble qui retient l’attention (nécessairement flottante, si j’ose dire : entraînée par différents échos à l’intérieur de chacun des sept [1] textes et entre eux) du lecteur et fait qu’il se retrouve sans cesse entre deux eaux (veille et rêve, vie et mort, intimité et monde extérieur, symboles et éléments possiblement autobiographiques où s’entremêlent un présent apparent, des réminiscences et même « un futur / éloigné où chaque chose a sa / fin »), c’est-à-dire, si l’on y pense rien qu’un instant, au point précis où nous sommes, y compris quand nous nous croyons retranchés dans des refuges qui ne sauraient pourtant écarter durablement toute menace ; autrement dit, toujours plongés dans cette étrangeté d’exister que l’écriture incarne ici à sa façon, aussi claire que brumeuse, en entrant dans les détails mais avec de multiples dérives incluses [2].
Donc emportés, le plus souvent trop inquiets pour ne pas chercher à reprendre pied, à nous sortir des limbes divers et variés avant de nous abandonner de nouveau à leur beauté puisque « Oh oui, je prends du / plaisir aux arrière-plans, en les rapprochant », faisant ainsi preuve, en effet, d’une prétention néanmoins vitale, où le poème, lorsqu’il parvient à établir un rapport complexe mais indéniable à l’autre, s’inscrit entre l’émerveillement et l’effroi, tout contre :



Une sombre pièce
retirée, donnant sur une étroite cour
intérieure – me réveillant d’un

rêve de spectres, poussant d’épouvantables
cris de terreur, et n’oubliant
qu’au son de la voix de quelqu’un.




Bruno Fern

25 février 2013

[1Nombre que l’on retrouve justement dans la 4e pièce : « Les eaux de la grande / mer environnante s’évaporeront complè- / tement lorsque le soleil ouvrira le cinquième / de ses sept yeux. »

[2Par exemple, l’indécision pronominale au fil de la suite : « Tu vis dans une autre saison – même à l’instant je / ressens des instincts acrobatiques. »