« La paix a avalé sa langue »

La Fenêtre du vent, roman de Jeanne Bastide, vient de paraître aux éditions L’Amourier.






Ce ne sont pas de simples soldats en uniforme qui partent à la guerre, ce sont des hommes qui vont continuer leur vie ailleurs, autrement, souvent malgré eux. Chacun avec son corps, sa réserve d’images, de sensations, de souvenirs, une certaine façon de parler ou se taire, respirer, regarder ce qui l’entoure. Qu’on qualifie cette guerre de « campagne de pacification » ne change rien : ils apportent la mort et le malheur.

Le jeune conscrit dont il est question dans le roman de Jeanne Bastide s’appelle Joseph, originaire du Languedoc où il cultivait la vigne familiale bordée de platanes. Trop pauvre pour se payer un remplaçant (plus pauvre que lui), il a dû traverser la Méditerranée. On est en 1840 près de Tlemcen, l’armée française a débarqué à Sidi-Fredj une dizaine d’années auparavant. Il s’agit maintenant de pénétrer l’intérieur du pays, d’installer des cantonnements afin de préparer l’arrivée des premiers colons dans les années à venir.

L’autre matin, en revenant j’ai cherché un point pour prendre appui dans le ciel. Ne sachant où poser mes yeux, j’ai tracé deux lignes. L’une partait de l’arbre penché, celui de la colline, l’autre de mon ombre que j’ai reliée au village perdu au loin. J’ai mal calculé. Mes lignes ne se rejoignent pas en plein ciel comme je le pensais… mais sur l’horizon. Est-ce le point où le ciel s’enracine ? Ce point-là n’est pas sombre. C’est une ombre blanche, douce, liquide. Elle innocente le ciel de sa clarté.

Le territoire dont l’armée doit s’emparer est composé de paysages, d’accidents de terrain, de reliefs, d’ornières, d’ombres, de chemins de terre – ce sont des villages et il y a un peuple. Commencent les tueries, les incendies, les enfumages dans les grottes, l’abattage des arbres, la destruction systématique. Joseph est un taiseux, attentif aux citronniers et aux lauriers-roses, aux odeurs de la nuit, aux lignes de fuite à l’horizon. Son esprit s’absente pendant les opérations militaires, il ne se sait plus vivant, humain.

La pluie a cessé – c’était une pluie bienfaisante. Malgré tout nous sommes contents de voir les arbres s’égoutter, les flaques d’eau renvoyer au ciel la lumière qu’il leur avait prêtée.

La lutte sans merci s’étend aux couleurs :
rouge du sang répandu contre bleu du ciel immense.

Quand sa période militaire sera finie Joseph abandonnera Leila et l’enfant qu’elle aura eu de lui. Il se retrouvera sur le quai 5 dit quai de la Partance où son regard se perdra dans la mer. La Fenêtre du vent raconte une de ces destinées ordinaires dont les hommes de peu, ceux qu’on oublie, ont le secret. Il sait, dira-t-on d’eux dans leur vieillesse. C’est un roman des images qui prennent place entre les violences, non pour les passer sous silence mais pour les désigner par leurs contours.

Dominique Dussidour - 28 février 2013