Chapitre Los | Passions d’Hélène Cixous

Hélène Cixous a publié Chapitre Los en janvier aux éditions Galilée, un chapitre parmi d’autres futurs « abstracts and brief chronicles of the time », selon la citation d’Hamlet qu’elle met en exergue, et qui sert aussi d’avant-titre : « Abstracts et brèves chroniques du temps ».
Comme toujours, ce texte-ci échappe à toute classification, à tout « genre » littéraire ; ce qui est à la fois le signe de son exigence et celui de sa nécessité. Est-ce l’auteur qui fait le livre, ou le livre qui, s’écrivant, fabrique l’identité de qui écrit ? De l’un des deux protagonistes principaux de ce texte, Carlos (Fuentès), Cixous dit qu’il « ne pense qu’à nourrir le livre qui l’écrit » [1].

1.

Un tiré à part joue le rôle d’avis aux lecteurs, ou, plus exactement, et sur un mode personnalisé, et comme affectif, d’avis « À mes lisants ».
Mes « lisants » : voilà qui suggère l’idée d’une lecture active, une lecture qui s’autorise à se frayer un chemin dans le livre ; un chemin à elle seule réservé, si l’on s’en tient à l’interprétation que, par ailleurs, Derrida donne du texte de Kafka : « Devant la loi » [2], et qui figure, pour lui, une allégorie de la lecture, dans laquelle le lisant est à la fois, et le « gardien » du livre, et « l’homme de la campagne » : celui qui fait l’épreuve du caractère insaisissable ou « illisible » de tout texte littéraire, dont il a cependant l’intuition ou la confiance qu’il cache une cohérence, laquelle est donc en même temps promesse de lisibilité.
Chapitre Los admet implicitement une théorie de la lecture ; il demande beaucoup à un lecteur que l’écriture invente en quelque sorte, à mesure qu’elle varie et ses thèmes et sa langue, dans la façon qu’elle a de s’ouvrir à de l’inconnu : Hélène Cixous, cherchant quel nom convient aux amis ou amants qu’elle convoque dans la page, et qu’elle confond volontiers dans un seul être idéal qu’elle appelle « Carlisaac », écrit : « tu ne sais donc pourtant jamais, d’une phrase à l’autre comment va le nommer le livre. »
C’est comme si la lecture et l’écriture participaient de la même avancée précaire, aléatoire, imprévisible, qu’autorise le seul « présent de l’écriture », comme le dit Claude Simon. Ceux que l’on croise là, écrit Cixous, sont « les être théâtraux qui circulent dans les rues du livre. »
Elle-même, qui se retourne si souvent sur sa pratique et se demande, tout en écrivant, « ce qui pousse à écrire » regarde avec humour le chemin parcouru, la poussière soulevée, la « tourbe », selon la formule de Montaigne qu’elle cite ; ou encore, c’est sa fille, dans un rêve, qui parle de « farine Cixous »…
Du coup, si le texte lui-même fonctionne comme un théâtre, un théâtre baroque dont Shakespeare est le dieu tutélaire, l’avertissement d’Hamlet mis en exergue s’adresse encore au lecteur et lui recommande de « bien traiter » le texte qu’il lit, lequel est aussi fait d’abstracts et brief chronicles of the time.
Et, pour achever ce portrait en filigrane du lecteur peut-être implicitement désiré, je citerai cette phrase admirable, et en vérité redoutable, qui dit [3] comme en passant que « (…) peu à peu, l’idée qu’un poème peut devenir réalité lorsqu’il trouve dans quel être assez vigoureux il peut s’implanter et prendre racine finit par s’imposer à moi (…). »
Dont acte.

2.

« Discontinuité radicale. J’ai été d’autres. »


La question de l’identité est sans doute le premier enjeu de l’écriture dans ce théâtre qu’est le livre où passent, comme dans les œuvres de Carlos, longeant des couloirs pleins de miroirs, des personnages presque tous « hantés par les surprises spectaculaires que le temps assène en passant aux fragiles créatures humaines. » [4]
Dès lors, quelle « chronique » donner de sa vie sinon celle qui conduit chacun à reconnaître qu’il est pour lui-même insaisissable, et si divers qu’il s’en étonne : « Je ne me comprends pas (…) » ; « Je suis moi-même l’ombre de mon ombre (…) » ; « J’ai plusieurs moi à loger (…) » ; « J’ai été d’autres ».
Et quoi dire encore de ses propres archives d’écrivain, qu’on ne visite plus, sinon qu’elles tiennent au secret dans l’ombre « quelque chose de toi qui t’échappe ».
Bref : « Sous mon nom une autre » [5].

Il n’y a pas là d’aporie. Plutôt l’origine et la chance d’une écriture qui ne peut être fidèle à soi, c’est-à-dire à l’être qu’elle traque, que dans le discontinu et la variété, les mutations abruptes, le mélange des plans ou des registres qui se confondent, et parmi lesquels on trouve : l’autobiographie – pour autant qu’elle soit vraiment possible – le récit des rêves, avec leur force de persuasion, leurs retours, leur persistant rayonnement dans la veille, puisque « tous les êtres sans exception circulent sous la forme d’atomes de rêves » [6] ; et encore : les dialogues, qui surgissent sans aucune des précautions rhétoriques habituelles, leurs brutales interruptions, comme dans un tournage : « Coupez ! ». Et la scène est finie.

3.

Chapitre Los est aussi traversé, on s’en doute, par une méditation sur le temps, laquelle se nourrit des deux expériences concrètes, charnelles, de la narratrice, celle de la littérature et du théâtre, et celle de sa vie ; toutes deux inséparables, intimement confondues.
A qui veut vivre en vérité, au plus près de soi, la succession des événements est illusoire, c’est ce qu’enseigne Shakespeare : s’ils sont là, c’est seulement pour « bousculer les calculs de l’âme ». Ce sont des « subterfuges ».
Ainsi se dessine ce que Cixous nomme sa « famille mentale », famille littéraire dont elle rappelle les noms en hommage à la dernière page de son livre, et qu’accompagnent ou escortent les êtres qu’elle aime ou a aimés. Tous « fascinés » comme au théâtre par la « scène de la fin », conscients parfois jusqu’à la mélancolie que l’instant présent est illusoire, que la première fois est en même temps la dernière, « c’est la dernière fois qu’il la verra pour la première fois », qu’on ne peut regarder l’autre que « d’un air d’adieu [7] ».
Le temps porte en lui l’annonce de sa propre perte : tel est l’un des sens possibles de la « syllabe-foudre », c’est-à-dire « Los » ; mais elle désigne encore la mort, qui fait signe aussi depuis toutes les pertes qui vous font cortège. C’est la leçon du théâtre, dont la mort est la première inspiration.
Mais, dans la vie qu’on dit réelle – mais elle ne l’est pas plus que celles que donnent à voir le théâtre ou la littérature – , il y a tant d’autres signes de la fin, parmi lesquels, outre la disparition de ceux que l’on a aimés, l’ « interminable » « travail du vieillissement » que montre à la narratrice le corps de sa mère [8].

Car on meurt par morceaux, par bouchées on nous mord, on n’est pas soufflé comme une flamme de bougie (…) on a tout le temps de l’épouvante. Jus fort de sang sur la langue mordue [9].

4.

Cependant, quelle énergie aussi dans la vie, et jusque dans le corps de la très vieille dame – « il y a quelqu’un, dans ce corps acculé, qui ne se rend pas ». Oui, comme la vie est puissante et désirable ! « J’adore ton visage de cimetière, O ma vie ».
Et que de pages pour dire la passion de vivre, de vivre vite, avidement, et jusque dans la mort même, celle de Carlos en porte témoignage, lui qui « finit vite, comme on vide une coupe. »
Alors le livre recueille et célèbre ces moments de coïncidence « miraculeuse » où « le corps puissant-élastique amoureux de l’air qui sait le porter sans le posséder ramasse les énergies du bond [10]. »
Évènements rares, exceptionnels, où chacune de nos vies se voit propulsée dans l’Histoire et prend sens ou coïncide avec elle ; et c’est alors, dans l’amour ou dans l’action militante, comme une éternité retrouvée, l’évidence d’un « invariant », qui dément la mélancolie où s’abîment tant de héros du théâtre que « Los », la perte elle-même, risquerait de convaincre du néant.
La vie est alors requalifiée. C’est pour chacun, comme le disait Celan commentant Büchner, la chance de risquer « un pas » de côté, ce pas qui fonde une origine, un 20 janvier, jour mythique où Lenz partit dans la montagne : « chaque poème, écrit Celan, se souvient de son 20 janvier. »
Cette date, qu’Hélène Cixous évoque à plusieurs reprises dans Chapitre Los [11], marque une origine, et l’engagement que l’on sait : « Le sujet va mourir. Il renonce à tout sauf à écrire [12] ». Seule confiance qui persiste, avec l’amour :

(…) je n’ai d’yeux que pour les adorations et les douleurs changées en phrases stupéfiantes par le souffrant.
Les guerres éclatent, disparaissent, des guerres les remplacent. L’amour reste, pure énigme, diamant doué de parole et de silence. Un silence de diamant. Mille feux et aucune explication. C’est comme pour le roman de la Table Ronde. Tous ces chevaliers, leurs épées, leurs assassinats réciproques, le principal pour moi c’est le baiser, pour lequel on donnerait cinquante ans de sa vie jusqu’en 2021 [13].

Jean-Marie Barnaud - 13 mars 2013

[1p. 55.

[2Texte repris par Kafka au chapitre IX du Procès.

[3p.46

[4p. 36.

[5p. 88.

[6p. 78.

[7Il y a, chez Derrida, dans Béliers, des pages magnifiques, à propos de Gadamer, sur l’amitié et ce que Derrida nomme le « cogito de l’adieu » (Galilée, 2003, p. 22.), très proches des dernière pages de L’Amitié de Blanchot sur le même thème.

[8p.

[9p. 21.

[10p. 53.

[11Peut-on aussi considérer comme une révérence objective à La Rose de personne de Celan le « personne » qui conclut ces quelques lignes de Chapitre Los (p. 91.) consacrées à la question de l’adresse dans ce livre : « Celle qui fut moi comment la désigner ? Aucun pronom sujet ne lui va. C’est quelqu’un qui témoigne en détail et précisément. La précision maniaque du rêve, dans son ambition de prouver qu’il est plus réel que la réalité. Alors c’était un songe ? Un récit ? Un rapport sans hésitation, adressé à personne. »

[12p. 68.

[13p.81.