Un million d’helminthes | Pacôme Thiellement

(Voir, entendre cette conférence live avec Olivier Mellano à la guitare)

Ça va mal.
Ça va même très mal.

C’est pour ça que nous parlons. C’est pour ça que nous écrivons. Ca ne va pas de soi de parler quand tout va bien. Quand tout va bien, il n’y a rien à dire. Quand tout va bien, on se tait. Donc, si on parle aujourd’hui, c’est que ça ne va pas bien. C’est que, sur le fond, on sent bien que Satan Trismégiste tire les ficelles de nos espoirs déçus.

Mais il y a aussi un moment où les paroles ne suffisent plus à régler les problèmes, et où le silence recommence à s’installer. Et c’est un silence plein de détresse et d’horreur ; un silence pétrifié. C’est le silence dont parle l’Apocalypse, ce silence d’une demi-heure, cette espèce de calme avant la tempête. Les poètes connaissent ça : Ezra Pound ; Samuel Beckett ; Thelonious Monk ; et avant eux le pauvre Charles Baudelaire : « J’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. »

Ce qui fait ce deuxième silence, ce silence de mort, c’est le sentiment d’une incommunicabilité radicale entre les êtres. C’est ce gouffre dont parle Baudelaire dans ses poèmes et sa prose : « Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc. »

Et le 18 février 1866, un mois avant de devenir aphasique, Baudelaire a encore la force d’écrire à Bruxelles une lettre fumasse dans laquelle il envoie bouler le siècle : « Toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, horreur. Ne me parlez plus jamais des diseurs de riens. »

On sait que sa seule parole, durant la dernière année de sa vie, était un juron « Crénom ! » qui signifiait à la fois son mécontentement envers ce monde et sa Foi mystique.

« La dernière fois que je le vis, écrit Nadar dans son « Charles Baudelaire intime », nous disputions de l’immortalité de l’âme. Je dis nous, parce que je lisais dans ses yeux aussi nettement, moi, que s’il eût pu parler : « Voyons, comment peux-tu croire en Dieu ? » répétais-je. Baudelaire s’écarta de la barre d’appui où nous étions accoudés, et me montra le ciel. Devant nous, au-dessus de nous, c’était, embrasant toute la nue, cernant d’or et de feu la silhouette puissante de l’Arc de Triomphe, la pompe splendide du soleil couchant. « Crénom ! Oh ! Crénom ! protestait-il encore, me reprochait-il, indigné, à grands coups de poing vers le ciel. »

On a tout dit sur Baudelaire, ou presque. On a parlé du poète maudit, du poète du Mal et de la volupté. On a parlé du poète des lesbiennes et des drogues, de la tension constante entre Dieu et Satan. On a parlé du grand critique d’art, du poète de la vie moderne, du découvreur de Wagner et du contempteur des belges. On a parlé de Baudelaire rentier, fils à maman, et de Baudelaire partagé entre son quotidien avec Jeanne Duval et son amour momentanément passionné pour Apollonie Sabatier, la Présidente, qui s’acheva brutalement et sèchement le lendemain de leur unique nuit passée à baiser. J’aimerais évoquer le thème qui traverse toutes les « Fleurs du Mal » et qui, à mon sens, conditionne tous les partages précédents, toutes les oscillations pendulaires du poète entre la damnation et la grâce, les colères durables et les enthousiasmes déçus. C’est la dépression comme sentiment proprement moderne – comme invention occidentale moderne. Ce qu’on a appelé la maladie de la lucidité, mais qui est un peu plus ou un peu moins que ça : l’incapacité de se mettre au boulot, les bras qui tombent, la moue boudeuse, le laisser aller. Et ce qu’elle entraine, c’est-à-dire la recherche incessante de l’accès à un véritable état de travail, à une véritable méthode qui ne renvoie ni à une éthique protestante du profit ni à une éthique managériale de la compétitivité. « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux, écrit Baudelaire. Je n’ai pas de convictions, comme l’entendent les gens de mon siècle, parce que je n’ai pas d’ambition. ».

Ce qu’entraîne cette dépression naissante chez Baudelaire est la recherche d’un bon travail, d’une bonne technique de vie. Les « Fusées » et « Mon cœur mis à nu » ne parlent que de ça : « Plus on travaille, mieux on travaille, et plus on veut travailler (…) Pour guérir de tout, de la misère, de la maladie et de la mélancolie, il ne manque absolument que le Goût du Travail (…) Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir. »

Et c’est surtout & d’abord l’ouverture magistrale des « Fleurs du Mal » : « Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste / Qui berce longuement notre esprit enchanté / Et le riche métal de notre volonté / Est tout vaporisé par ce savant chimiste. »

On comprend que ce bon travail, ce grand travail ne pourra pas être autre chose qu’un combat contre les démons – une démonologie théorique et pratique, étude et exorcisme, qui passe d’abord par la définition du plus actif de ceux-ci. Pour gérer l’arrivée de ce nouveau sentiment qui deux siècles plus tard sera le « mal n°1 » des sociétés occidentales, Baudelaire invente ou invoque un nouveau diable, une divinité de l’ennui : Satan Trismégiste, en contractant le prince des ténèbres et le laudatif habituellement attribué à Hermès Trismégiste, le trois fois grand, le trois fois mage, père de l’alchimie et des sciences occultes. Baudelaire voit l’arrivée de cette dépression toute-puissante comme une transmutation alchimique inversée. L’alchimiste, en accomplissant le travail inachevé de la nature, se transforme lui-même. L’anti-alchimie, c’est la façon dont une puissance extérieure tire partie de notre inachevé pour nous paralyser dans notre détermination, nous liquéfier. Satan Trismégiste, c’est celui qui s’attaque à notre volonté, notre détermination, notre force, et la dissout sans retour. C’est le « grand vaporisateur ».

Un autre poème du livre va dans le même sens, présentant la forme d’une anti-initiation, c’est « Alchimie de la douleur ». Cette fois, c’est Hermès qui apparaît, mais sans son triple magistère : « Hermès inconnu qui m’assistes / Et qui toujours m’intimida / Tu me rends l’égal de Midas, / Le plus triste des alchimistes ; / Par toi je change l’or en fer / Et le paradis en enfer. »

On sait que René Guénon, dans « Le Règne de la Quantité », parle de la contre-initiation comme modus operandi privilégié de la phase de dissolution qui suit la phase matérialiste/positiviste du monde moderne. Il y associe les succès simultanés de la théosophie, du spiritisme et de la psychanalyse. Dans cette phase, l’homme ne sera plus oublieux de son âme, comme dans la phase matérialiste, mais il se perdra dans les méandres de son anti-âme. Il se laissera dévorer par les influences errantes et errera parmi les résidus psychiques dans les sentiers inversés du jardin. Il se laissera remplacer par son ombre.

On sait moins, par contre, que les premiers textes écrits par le jeune Guénon, habitant, comme longtemps l’auteur du « Spleen de Paris », sur l’île Saint-Louis, pas loin de la rue de la Femme Sans Tête, sont neuf poèmes d’inspiration nettement baudelairienne : « Le Vaisseau Fantôme », « La Maison Hantée », « Baal Zeboud », « La Grande Ombre Noire », « La Haute Chasse », « les Litanies du Dieu Noir », « Samaël », « Les Aspects de Satan » et « Satan-Panthée » ainsi que quelques chapitres d’un début de roman, « La Frontière de l’Autre Roman », conservés dans deux cahiers d’écolier noués d’une cordelette rouge. On peut regretter que Guénon, inquiet d’y devoir évoquer quelques souvenirs trop personnels et quelques individualités trop chères à son cœur, n’ait jamais écrit « L’Erreur Occultiste » qui devait clore la trilogie entamée avec « Le Théosophisme » et « L’Erreur Spirite » : on aurait probablement entrevu les conséquences d’une exposition trop prolongée au monde de l’Occultisme et l’état de dépression profonde qui y règne, ainsi que le possible renversement de la technique alchimiste, la possible contre-alchimie.

Baudelaire décrit le peuple de démons qui résident dans nos cerveaux comme « un million d’helminthes », au centre duquel il place l’Ennui. C’est l’Ennui qui fait de la terre un débris. C’est l’Ennui qui dévore notre volonté et paralyse notre détermination. Dans beaucoup de poèmes ou de proses, Baudelaire se reproche à lui-même sa fainéantise. Mais il n’est pas seul dans ce cas, et il n’y a pas que le lecteur qui soit son frère en paresse. Baudelaire sait que ce qu’il ressent au fond de son cœur est un mal moderne qui ira croissant. Le monde moderne ne dispose pas l’homme à l’héroïsme. Il le dispose à l’ennui. Et cette disposition de l’âme moderne, Baudelaire ne la croit pas seulement le résultat d’une mauvaise volonté individuelle ; dans une lettre à Flaubert, il parle de son « impossibilité de rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme sans l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante extérieure à lui. »

Tout cela est très important. En particulier la question, la grande question : pourquoi les hommes les plus lucides au sujet de leur époque ont-ils été si mauvais envers eux-mêmes ? Pourquoi les êtres habités par la grâce (poètes, musiciens, artistes) ont-ils été « maudits », ont-ils contribué à la guerre menée par leur époque contre eux-mêmes comme représentants de la grâce ? Tous les grands contempteurs du « monde », de Charles Baudelaire à Amy Winehouse, en passant par Arthur Rimbaud, Roger Gilbert-Lecomte, Charlie Parker, Billie Holiday, Kurt Cobain, ont été les meilleurs complices de celui-ci quand il s’est agit de se débarrasser des meilleurs soldats de la grâce, des plus grands guerriers de la Beauté, à savoir eux-mêmes.

« Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu. » Ça n’est pas la vieille mélancolie, qui traverse l’Histoire, et part de l’Antiquité (le texte du pseudo-Aristote sur l’homme de génie et la mélancolie) pour s’épanouir dans le Romantisme – dernier âge du destin, avec les figures de Byron, de Chateaubriand, de Hugo – en passant par le monde médiéval et ses fameux romans où un chevalier s’arrête au milieu de sa course, rendu apathique par la vision de trois gouttes de sang dans la neige. Baudelaire n’est pas mélancolique, ou si peu – et le monde moderne n’aura jamais accès à cette ancienne complexion de l’âme. La mélancolie est une puissance du destin qui s’abat sur l’individu unique. La condition moderne, la dépression, c’est justement d’être sans destin, de nous n’être pas même destinée, pas même adressée. La condition moderne de la dépression, c’est son caractère prosaïque, profane, son extrême démocratisme et sa grande inutilité. On l’attrape comme une grippe, comme le rhume du voisin – et elle ne nous quitte plus, sans pour autant jamais nous appartenir. Le sujet qui traverse tout Baudelaire, c’est l’apothéose de cette dépression devenue puissance dévorante sur l’âme et qui s’articule avec les notions de « progrès » et de « modernité ». D’où les prophéties déplaisantes qui traversent les journaux de Baudelaire, et particulièrement celle de la fin du monde par l’avilissement des cœurs : « Le monde va finir. (…) La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. (…) Le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême. (…) Ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. »

La dépression qui accable Baudelaire n’est pas une situation exceptionnelle. Si elle l’est encore un peu en son temps (pas longtemps), c’est parce que la propagande momentanée du monde moderne arrive à faire croire à ce succédané du destin qu’est la carrière. Le bourgeois fait carrière. Et son goût pour les maîtresses ou les cocottes lui fait croire qu’il est également un dieu de l’amour. C’est ça encore ce mal qui ronge Baudelaire : le fait qu’il sache pertinemment que le mal qu’il ressent n’est pas exceptionnel – le fait que ce mal qui le ronge ne suffit pas à faire de lui un être d’exception. L’échec auquel correspond sa vie est, certes, nouveau – c’est pour cela que Baudelaire inaugure officiellement la lignée des « poètes maudits » (officiellement, parce que, en réalité, Villon et Nerval en font déjà partie), mais il ne va pas tarder à devenir la règle. Et quand il le sera – et bien, nous serons tous maudits, mais il n’y aura plus de poètes. Il n’y aura plus de poésie. Il n’y aura que de la malédiction. C’est peut-être ça, la prescience d’une poésie qui sera détruite avant son ennemi, ce que Baudelaire appelle le « secret douloureux qui (le) faisait languir ».

Ce qui nourrit cet état morne et mécontent c’est aussi la ville, et ses incessants changements qui déplaisent à tous, venus du haut d’une pyramide qui est celle du monde bourgeois du profit et de la concurrence : « Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) » le problème des changements d’une ville, en dehors du fait qu’ils l’enlaidissent toujours – et Baudelaire n’a pas même connu les atrocités des années 70, l’assassinat de Paris sous Pompidou avec la destruction du trou des Halles, la construction de la Tour Montparnasse, l’invention du quartier de La Défense – les problème des changements d’une ville, c’est qu’ils rendent impossible la constitution d’une géographie poétique et sacrée – ils rendent impossible la mise en présence de plusieurs époques simultanées dans le même espace, et donc de la dimension mythique du quotidien. Du reste, nous verrons que la vie de « Bohème » ne cessera d’être rendue impossible – et aujourd’hui Paris a été sacrifiée intégralement à la grande bourgeoisie – une grande bourgeoisie pas du tout bohémienne, pas du tout « bo-bo » – des appartements vides un peu partout, et, sinon vides, occupés deux mois de l’année par des anglais ou américains milliardaires. Paris, capitale du XIXe siècle, n’est plus au XXIe qu’un morne décor pour touristes. Et après Tokyo, après Buenos Aires, une des capitales mondiales de la solitude et de la dépression.

« Les Fleurs du Mal » ont été écrites avec « fureur et patience ». Dans livre, il a mis « tout (s)on cœur, toute (s)a tendresse, toute (s)a religion (travestie), toute (s)a haine ». Charles Baudelaire a écrit la plus belle poésie possible mais a eu la vie la plus triste qui soit. Il s’agit désormais d’interroger le sens de cette « malédiction » pour comprendre pourquoi les hommes qui ont eu le regard le plus lucide, le plus implacable sur leur époque en ont été les premières victimes. Ils n’ont pas réussi à travailler ; ils n’ont pas trouvé « ce » travail qui les sauverait, et du carriérisme et de la dépression. Mais ils l’ont cherché. Et ils nous ont légué leur question.

La recherche d’un nouveau sens du travail, d’une nouvelle acception de la discipline est le grand point commun entre Charles Baudelaire et le plus éminemment baudelairien des groupes de rock : à savoir King Crimson. Au Satan Trismégiste de Baudelaire répond l’avènement du Roi Pourpre – et son monde moderne est tout aussi désolé ; une image qui se retrouve dès la pochette du premier disque, signée Barry Godber : un visage tordu de douleur. « L’état d’esprit qui était dans l’air en 1969 n’a pas survécu à l’entrée dans 1970 » écrira Robert Fripp. À la différence des groupes de rock plongés dans l’optimisme propre aux hippies, les premiers disques du groupe ne contiennent presque que des allusions à l’impossibilité pour l’homme de trouver sa place dans le monde moderne : « Epitath », « In The Court of the Crimson King », « Pictures of a City »… Le Roi Pourpre domine des planètes qui sont des prisons-lunes tous droit sorties des bandes dessinées de Fred. Les danses qui le fêtent sont celles de marionnettes. Et le chef d’œuvre de cette époque, « 21st Century Schizoid Man ».

Le thème du prince de ce monde continuera sur « The Great Deceiver » sur l’album « Starless and Bible Black » (1974, l’expression est tirée de la pièce radiophonique « Under the Milk Wood » de Dylan Thomas, mais en lui donnant un autre sens) et surtout, chef d’œuvre final de sa seconde période, « Starless », sur l’album « Red » (1974) : une chanson qui rappelle les vers des poèmes de « Spleen et Idéal » et évoque le « Noir Biblique » mais qui ici prend le tour d’une « Bible Noir » », ce « Livre Noir » (Mishefa Res) qui est celui des seuls satanistes historiques, officiels, les Yézidis d’Irak, adorateurs de Malek Taous, l’Ange-Paon – que les musulmans ont assimilé au Diable. Il est bon d’ajouter que, avant même sa rencontre avec les écrits de G.I. Gurdjieff, Robert Fripp fera lire « Initiation into Hermetics » à Bill Brufford pour préparer l’album « Larks Tongues in Aspic » en 1973. Et la « Table d’Émeraude » se retrouvera évoquée par le symbole du dernier album de la 3e formation : « Three of a Perfect Pair » (1984).

Le nom « King Crimson » est supposément un surnom pour Belzébuth, prince des démons, mais selon l’acception un peu légendaire choisie par Robert Fripp, Belzébuth serait tiré de l’arabe B’il Sabab et signifierait l’« homme qui a un objectif ». Le problème de Fripp est celui du but à donner au travail. Si Baudelaire a compris qu’il fallait redonner un sens au travail, qu’il fallait une nouvelle forme de rapport au travail qui ne se confonde pas avec le sens que lui donne le monde moderne, Fripp a médité sur la reformulation de la question du but, également en dehors de ses significations ou de ses usages modernes. Que nous autres, produits de la civilisation moderne, ayons besoin d’un nouveau sens de la discipline, c’est l’évidence. « La Discipline n’est pas une fin en soi, mais un moyen en vue d’une fin » est la phrase écrite au dos de l’album « Discipline » en 1981. Par sa sécheresse, ce slogan se sépare radicalement de tout ce qui a été conçu dans la pop music sur le mode de la détente, du plaisir ou de la complaisance. King Crimson est le lieu d’un combat. King Crimson propose, non seulement une discipline, mais également une stratégie luciférienne adaptée à l’homme vivant aujourd’hui.

Nous savons que, de même que la divinité connaît plusieurs formes ou émanations (la Trimurti indienne, par exemple), le Mal a aussi plusieurs incarnations, plusieurs archétypes. Parmi celles-ci, la dualité Satan-Lucifer est une des principales, qui se retrouve obsessionnellement dans la pensée de Raymond Abellio : Satan représentant la victoire matérielle, et Lucifer le défi spirituel. On sait que, d’un point de vue apocalyptique, la notion de Lucifer se fait vacillante – une feuille de cigarette le sépare de l’Esprit-Saint – et on voit dans la notion d’une Intelligence du Mal un élément convertible dans le combat pour la justice divine. Satan Trismégiste, parce qu’il permet la découverte d’une « beauté inconnue », King Crimson, par l’évocation de cet « homme qui a un but », sont des éléments lucifériens que Baudelaire ou Robert Fripp prennent à leur compte pour lutter contre la dévastation spirituelle que représente le monde moderne. On peut penser à Lars von Trier achevant les épisodes de sa série « Kingdom » par ses sigles successifs de la Croix et du Diable, nous appelant à « soigner le Bien par le Mal ».

Dans l’histoire de King Crimson et celle de Robert Fripp, tout se joue entre les sept années qui séparent les albums « Red » (1974) et « Discipline » (1981). Avec « Red », King Crimson atteint l’absolu de son premier baudelairisme, son baudelairisme naïf, ou natif. « Starless » est son acmé, son aboutissement. La vision est noire, désespérée, mais l’expression est d’un lyrisme à couper le souffle. En juillet 1974, la veille de l’enregistrement de l’album « Red », Robert Fripp a une vision, une révélation, qui le mènera à la dissolution de la seconde formation du groupe. Il prendra ensuite une année sabbatique, pendant laquelle il passera dix mois à Sherborne, dans l’Institut fondé par J. G. Bennett, disciple de George Ivanovitch Gurdjieff, et ira habiter New York pendant plusieurs années, participant à la période punk comme guitariste d’appoint ou producteur (pour Blondie, Talking Heads, David Bowie, Peter Gabriel). Dans un entretien donné au Melody Maker en septembre 1974, Fripp annonce la fin programmée du monde connu, à un moment parfaitement synchrone avec les décisions économiques et politiques principales qui décideront des années à venir : « L’ancien monde est déjà mort, ce que nous observons présentement, ce sont ses derniers soubresauts. (…) La transition dont je parle connaîtra son apogée entre 1990 et 1999. Ces années verront la friction atteindre son point culminant, et à moins qu’il y ait quelques personnes plus éduquées, nous pourrions assister à l’effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons, et une période de dévastation qui pourrait durer, qui sait, deux ou trois cents ans, et qui serait comparable à la chute de la civilisation minoenne. »

Au début des années 80, Robert Fripp reprend King Crimson, mais avec « Discipline », comme l’expression d’une pratique dont la fin est différente. Une pratique qui n’a plus pour objectif un lyrisme échevelé comme « Red », mais une poétique à la fois plus froide et plus intense, qui conjugue l’apport contemporain de la New Wave (et l’influence évidente des Talking Heads) et la redécouverte de la musique répétitive balinaise. L’objectif, c’est de rendre clair une nouvelle dimension éthique et poétique – qui passe par la création d’un « nouveau point de vue », ce « troisième point de vue » qui doit naître de l’extraction des conflits et qui devient le sujet du troisième album de cette formation : « Three of a Perfect Pair ». Baudelaire, renouvelant le rapport au travail, est le premier à abandonner le vers classique pour imposer le poème en prose – que lui reprendra Rimbaud et, après lui, tout le monde. King Crimson abandonne également le mode de vie des musiciens pop pour explorer un nouveau type d’exigence et un nouveau type d’intensité, qui passe par une ascèse rigoureuse. Pour accomplir ce nouveau sens du travail et ce nouveau sens du but, ce nouveau sens du combat et ce nouveau sens de la victoire, il faut redéfinir, dans une acception qui conjugue la modernité et le point de vue traditionnel, la notion de Guerre. C’est le sens du dernier poème de René Daumal, « La Guerre Sainte ».

Le but de la guerre, y dit Daumal, c’est de « tuer les traitres complaisances du rêve et de l’illusion commode ». Le but de la guerre, c’est d’arracher les masques. « Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu’il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui-même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au-dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l’innombrable illusion. »

La Guerre Sainte, que Daumal reprend à l’Islam, le Grand Djihad, la Guerre contre nos limitations, apparaît comme une pratique qui demande d’abandonner, un à un, nos « repères », nos « engagements », nos « convictions », nos « possessions », notre « volonté propre », nos « désirs », nos « plaisirs », nos « amours », nos « chagrins », notre « orgueil », « nous-mêmes »… Mais ce ne sont pas des repères, des engagements, des convictions, des possessions, une volonté, des désirs, des plaisirs, des amours, des chagrins, un orgueil. Ce n’est pas même nous-mêmes. Toutes ces expressions doivent être mises entre guillemets, parce que rien de tout ce nous ne devons combattre n’est réel. C’est d’ailleurs pour cela que toutes ces choses nous font souffrir.

Nous ne devons nous battre que contre des illusions. Comme dit la chanson d’Abbey Lincoln « Throw it Away » : « You can’t never loose a thing if it belongs to you ».

C’est ça le grand combat qui doit nous occuper : l’identification des forces qui agissent sur nous et nous font croire qu’elles sont intrinsèquement nôtres – pour nous empêcher d’agir.

Et nous devons le faire nous-mêmes, parce que, là dessus, vous pouvez être sûrs que personne ne viendra nous aider.

Pacôme Thiellement - 15 mars 2013