Philippe De Jonckheere | Il y avait deux livres qui traînaient



Je me souviens d’un livre acheté chez un bouquiniste.

Je ne suis pas un gros lecteur, pas un grand lecteur non plus. En fait je suis un lecteur laborieux. Je lis par nécessité. Je lis pour tenter, en vain, de combler des lacunes toujours plus béantes. Pour acquérir des connaissances. Je ne lis pas par plaisir. Pour tout dire, je n’aime pas lire. Je lis lentement. Avec difficulté. Je peine souvent à comprendre ce que je lis. Je lis par devoir.

Je n’ai pratiquement aucune lecture de jeunesse. J’ai le souvenir d’un livre lu enfant, Rouget le Braconnier. Mais rarement, par la suite, le même plaisir atteint avec d’autres livres que celui-là. J’ai le souvenir du Grand Cirque, le récit de Pierre Clostermann à propos de ses années de guerre dans la Royal Air Force, en Français libre, pour le jeune maquettiste que j’étais, c’était comme si le livre donnait une vie à mes petits modèles à l’échelle 1/72, mais je doute que la magie opérerait encore aujourd’hui à la relecture. J’ai le souvenir d’un livre donné par mon amie Laurence juste avant le service militaire, livre lu pendant les manœuvres, les exercices, les pauses, pas très nombreuses, les Racines du Ciel de Romain Gary, et j’ai aimé ce livre d’aventure, sans compter que j’avais alors le sentiment d’un vrai livre, mais alors j’étais submergé par l’idée que ce n’était pas seulement ce livre-là qu’il fallait lire mais tous les autres : j’avais l’impression de recevoir en corvée d’écoper l’océan avec une passoire. Voilà pour les lectures de jeunesse.

Les livres qu’il fallait lire, je les ai lus. Presque tous. Quand j’y repense, à quelques exceptions près, je ne félicite pas mes professeurs de français pour leurs choix et leurs listes de lectures obligatoires. Un professeur de français qui donne à lire Manon Lescaut de l’Abbé Prévost à ses lycéens mériterait la prison avec ce seul livre pour lecture. Il y a quelques années j’ai relu Flaubert et j’étais subjugué par le monstre qu’est Gustave et comment cette lecture admirable avait été, dans mon souvenir, un pensum affreux, et, d’une certaine manière gâchée pour les années de la vie adulte.

Pour le concours d’entrée aux Arts déco, il y a eu également des lectures obligatoires, notamment Peinture et société de Pierre Francastel, et celui-là peu de chances que je pouvais ricocher depuis sa raideur pour découvrir les autres grands penseurs de l’histoire de l’art. Heureusement il y a les amis pour cela.

Parce que ce sont les amis qui ont su mettre les bons livres dans mes mains. Ce que les professeurs n’ont pas su faire, c’était pourtant leur métier, ce sont les amis qui l’ont fait. Mes amis Daniel et Lola qui m’ont emmené dans une librairie avant mon départ à Chicago pour remplir de livres une des deux valises que j’emmenais là-bas. Dans la valise, il y avait, Beckett, (la trilogie Murphy, Molloy, Mallone meurt, lue dans l’ordre, comme d’ailleurs tout le reste de l’œuvre de Beckett, lue dans l’ordre de parution donc) et Bataille (Le Bleu du ciel, l’Histoire de l’oeil, Ma Mère et L’Érotisme pour le côté théorique) et Blanchot (L’Arrêt de mort, et pareillement pour le côté critique, L’Espace littéraire), mais aussi René Daumal, Henri Michaux et René Char, encore que ce dernier ne m’ait jamais emballé, trop poète, trop les grands mots tout de suite. Ça m’a fait sourire, lors de son dernier séjour parisien, que mon ami Daniel lui soit resté fidèle, et avait manifestement un livre de lui partout où il allait. Plus tard j’ai eu un ami libraire, François, à Saint-Dizier, lui, comme personne a su mettre des tas et des tas de livres dans mes mains, et c’était toujours la même phrase malicieuse qu’il me disait : tu ne peux faire l’économie de Roberto Juarroz, tu ne peux faire l’économie des Saisons de Maurice Pons, tu ne peux faire l’économie de L’Entretien infini de Blanchot, et pareillement Joë Bousquet, Louis-René des Forêts, Claude-Louis Combet, Michel Leiris, Michel Foucault, tant d’autres passés de ses mains expertes aux miennes novices. Puis un autre ami encore a pris le relais, L.L. de Mars, qui a lui aussi mis tant et tant de livres dans mes mains, les poètes beat, Artaud, Blanchot à nouveau, Guyotat, toute la bande dessinée américaine, Chris Ware, Charles Burns, Art Spiegelman, Daniel Clowes, sans compter tout ce que j’ai pu lire à propos de la destruction des Juifs d’Europe l’était sur sa seule recommandation, Hilberg, Zalmen Gradovsky, et puis même Les Assassins de la mémoire de Vidal-Naquet, sans compter, pas la moindre des prescriptions de lecture, Georges Didi-Huberman, Aby Warburg et Erwin Panofsky, ceux-là nettement plus instructifs que Francastel. Il y a des amis qui ont mis un seul livre dans mes mains, mais c’était le bon livre. Daphna par exemple qui m’a offert Le Neveu de Wittgenstein, avec l’intuition que cela me plairait, et de fait les deux années qui ont suivi, je n’ai pratiquement lu que Thomas Bernhard, avec le sentiment à chaque livre de ne faire que sauter de paragraphe. Il y a eu la course de vitesse avec mon amie Sandy pour la lecture de La Recherche, j’ai perdu mais ça c’était couru d’avance, mais j’ai fini la course quand même. Mon amie Emmanuelle qui a croisé le chemin d’Éric Chevillard et le nom a claqué à mes oreilles, j’en ai pris un au hasard dans une librairie, Mourir m’enrhume, pour le titre évidemment, j’ai lu tous les autres dans la foulée. B. m’a offert Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus d’Edouardo Mendoza que j’ai dévoré en quelques allers-retours sur le Paris-Clermont, hilare, mais je n’ai pas encore mené à bien de lire tous les livres de cet auteur catalan si facétieux. Et dans ce cas c’est comme de garder un peu de son dessert pour plus tard, pour le goûter.

Enfin il y a les livres sur lesquels je suis tombé par hasard, Volley ball de Christian Oster, pour le titre, passionné que j’ai été de volley-ball (j’ai aimé dans ce sport cette notion que les deux équipes étaient séparées par un filet infranchissable, après le rugby, c’était le paradis) dont j’ai lu l’incipit (à la volée) sur la table d’un libraire et j’ai adoré ces ratiocinations interminables, j’ai lu tous ses livres à leur sortie pendant longtemps. Par hasard également je suis tombé sur La Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint, dont je trouvais miraculeux le système de numérotation des paragraphes, comme une manière de comptabilité de l’incongru et j’ai lu tous ses livres à leur sortie aussi. Ou encore Nuage rouge de Christian Gailly, dont j’avais entendu la lecture du premier chapitre par une comédienne manifestement talentueuse qui avait réussi à lire, dans le rythme et le swing, ce texte ponctué à la mitrailleuse, et du coup j’ai lu quelques livres de Gailly jusqu’aux Oubliés, jusqu’à ce que cela devienne du jazz à la papa. Dans ce domaine des incipit géniaux, lus vite fait mal fait chez le libraire et qui ouvrent le chemin d’univers sans bornes immédiates, il y a eu L’Homme sans qualité de Musil, ou encore Mort à crédit de Céline.

Il y a eu un livre acheté et lu, attiré par sa couverture, sur fond blanc un petit couteau de cuisine, le titre Bienvenue au conseil d’administration, cette association texte / image me parlait terriblement, le même auteur avait manifestement le don des titres à rallonge, comme L’ Angoisse du gardien de but au moment du penalty, je découvrais Peter Handke, auteur qui m’a toujours passionné pour son très étonnant relevé du réel et sa mise en fiction par d’infimes décalages.

Des livres qui traînaient et sur lesquels je suis tombé par hasard, il y en a eu en fait beaucoup. Il serait sans doute vain d’en tenir la liste exhaustive, c’est l’essentiel de mes lectures et l’essentiel de mes lectures, j’en ai bien conscience, on s’en moque un peu.

Peut-être que le tout premier livre sur lequel je suis en fait tombé par hasard était Ultramarine de Malcolm Lowry, qui traînait sur l’étagère au-dessus du lit d’un ami. Ce livre lui avait été offert par son grand-frère, nettement plus âgé que nous. Lui n’en pensait pas grand-chose, il avait essayé de le lire, mais l’avait rapidement trouvé ennuyeux. Jeune homme, j’avais souvent des intuitions que je savais écouter, sans elles d’ailleurs je préfère ne pas savoir ce que je serais devenu. J’ai tout de suite su que ce livre était pour moi, mon ami me l’a cédé et je ne me suis pas trompé de beaucoup, cette histoire de jeune matelot novice qui faisait l’impossible pour se faire reconnaître des autres membres de l’équipage, et qui jamais n’y parvenait, jusqu’à cette action futile de sauver un goéland prisonnier des gréements qui le faisait effectivement rentrer dans cette société d’hommes de la mer et la déception du jeune homme de faire enfin partie de cette confrérie au prix d’un acte aussi dérisoire, aussi peu héroïque, oui, ce livre avait été écrit pour moi, et, comme, j’allais le découvrir, tous ceux de Malcolm Lowry. Lunar Caustic, lu dans l’ombre des grands arbres de l’hôpital psychiatrique de Ville-d’Avray, Au-dessous du volcan déchiffré page à page en langue anglaise aux États-Unis. Oui c’est peut-être celui-là, Ultramarine, le livre sur lequel on tombe par hasard et qui ouvre la porte de tout, jusqu’à la porte de soi-même. Tout jeune homme, l’identification au Vice-Consul d’Au-dessous du volcan, non pour l’égarement dans le mescal et la faillite complète jusqu’à la mort, non, pour cette forme de perdition labyrinthique, soutenue par une langue qui sans cesse parvenait à exprimer, dans chaque phrase, le carambolage désordre des pensées simultanées du Vice-Consul. Et le lent retour vers l’Europe, en lisant October ferry to Gabriola. Ces livres-là vous tutoient tout de suite. Et font de vous, à jamais, un lecteur.

Mais il y a eu un autre livre qu’Ultramarine de Malcolm Lowry. Il y avait donc deux livres qui traînaient. Un livre qui m’a appris à lire, Ultramarine, donc, et un autre qui m’a appris à écrire. Enfin, essayer d’écrire (tandis qu’on ne peut pas essayer de lire, on lit, c’est tout).

Le seul livre que je n’ai jamais acheté chez un bouquiniste, je déteste chiner, est aussi un livre qui a beaucoup compté, pour la simplicité de son fonctionnement et son efficacité, pour l’univers qu’il avait ouvert pour son écrivain et celui qu’il proposait d’ouvrir pour son lecteur avec ces quelques pages blanches à la fin du livre pour y prendre ses propres notes, un livre dont j’avais reconnu de loin le nom de l’auteur, Georges Perec, le titre du livre : Je me souviens.

Philippe De Jonckheere - 21 mars 2013