Mandelstam / Mon temps mon fauve, de Ralph Dutli

Je ferme ce livre de 600 pages [1]qui m’accompagne depuis de nombreuses semaines, un peu étourdi par la masse des informations qu’il contient, mais combien reconnaissant envers l’auteur, la traductrice et les éditeurs, de mettre à notre disposition tous les éléments qui permettent de suivre, année par année, la vie du poète, de comprendre la genèse de son œuvre, dans ses rapports intimes et sans cesse conflictuels avec son temps, ce « fauve », qui finira par tuer l’homme, sans jamais pourtant avoir eu raison de son œuvre ni de sa parole [2] : on connaît ces vers de mai 1935, trois ans avant sa mort au goulag en décembre 38, à 47 ans :

En me privant des mers et de l’élan et de l’aile
En donnant à mon pied l’assise de la terre violente
Qu’avez-vous obtenu ? Brillant calcul :
Vous ne m’avez pas pris ces lèvres qui remuent.


Montrer comment la vie de Mandelstam est constamment engagée dans
son époque, comment elle l’interroge et la juge, c’est faire en même temps l’histoire de la révolution de 1917, celle des luttes pour le pouvoir de Lénine et de Staline, c’est décrire une effroyable violence et le règne de la peur dont témoigne en particulier le surprenant Timbre égyptien (1928), « La peur me prend par la main et me guide » [3], violence et peur contre lesquelles la poésie résiste et tient, en même temps qu’elle les dénonce, une fois passé l’enthousiasme de la prime jeunesse et l’adhésion aux espoirs du socialisme révolutionnaire.
Après avoir montré aussi comment les persécutions, les exils, les relégations, les conditions d’une existence précaire et le plus souvent misérable ont fini par détruire la santé fragile de Mandelstam et, à l’époque des purges de 1937, le faire douter un instant du bien-fondé de ses engagements et lui suggérer qu’il fallait peut-être se réconcilier avec le siècle pour vivre, Ralph Dutli fait cette analyse bien convaincante : alors, écrit-il, c’est « la poésie, seule voix de la vérité, qui le ramena à la raison. Si l’homme fut, par moments, tenté de se fondre dans son époque pour survivre, le poète Mandelstam avait trouvé depuis longtemps les paroles décisives (au printemps 1934, à Anna Akhmatova : “Je suis prêt à mourir”), s’en remettant à la vie future de sa poésie. » [4]
Peut-être n’est-il pas inconvenant de mesurer à l’aune d’une telle fidélité à soi-même la facilité avec laquelle, de nos jours, nous parlons de « résistance » à propos d’écriture et de poésie.
La violence de son temps a souvent inspiré à Mandelstam des textes d’une rare virulence polémique qui l’ont conduit à sa perte. Outre la fameuse « Ode à Staline », dont il est probable que Staline lui-même n’a pas eu connaissance, mais que Mandelstam récitait volontiers en public, il y a les textes étonnants de La Quatrième prose, liés à la réaction du poète devant une accusation de plagiat totalement injustifiée et qui le conduira à rompre avec les institutions littéraires de l’ordre stalinien. Voyez par exemple ceci : « Toutes les œuvres de la littérature mondiale, je les partage en deux groupes - celles qui sont permises, et celles qui sont écrites sans permission. Les premières, c’est du vomi, les autres - un peu d’air qu’on dérobe [5]. »

Deux remarques pour terminer ce rapide survol d’un livre si riche.
La première concerne les destins si proches de Mandelstam et de Celan.
On sait que Celan vouait un véritable culte à Mandelstam, auquel il dédie La Rose de personne, et pour lequel il écrit un long poème d’hommage que Ralph Dutli évoque du reste dans son livre [6] et que déjà la Revue de Belles-Lettres publiait, traduit par John E. Jackson, dans son numéro spécial de 1981 consacré à Mandelstam : « TOUT EST AUTRE que tu n’imagines (...) ».
Tant de choses rejoignent ces deux poètes.
Et précisément, chez l’un et l’autre, le drame que fut l’accusation de plagiat que j’évoquais, et dont Ralph Dutli montre que Mandelstam la considérait comme l’origine de sa « propre affaire Dreyfus ». On sait par ailleurs combien, selon la formule de Bonnefoy, l’affaire Goll « alarma Paul Celan » [7].
Chez l’un et l’autre aussi, le rôle de la mère dans l’apprentissage de la langue, dans l’initiation à la poésie et à la culture fut primordial, et lié à la tradition juive issue des Lumières, la Haskala. Du reste, l’un et l’autre revendiquent leur judéité.
C’est le cas par exemple pour Mandelstam, dont Ralph Dutli rappelle qu’il établit un lien entre la Grèce et la puissance créatrice du judaïsme [8], citant en particulier ces lignes sur la danse juive : « Le juif qui danse ressemble au chorège du chœur antique. Toute la force du judaïsme, tout le rythme de la réflexion abstraite, dansante, toute la fierté d’une danse dont le dernier ressort, au fond, est de compatir avec la terre - tout cela passe dans le tremblement des mains, dans la vibration de doigts qui pensent, aussi pleins d’esprit qu’un discours clairement articulé. »

Compatir avec la terre : cette expression m’inspire ma deuxième remarque.
Il me semble qu’elle exprime une constante de la poésie de Mandelstam, depuis l’origine, depuis La Pierre, depuis la fondation de l’Acméisme avec Akhmatova et Goumiliov, mouvement auquel il demeura toujours fidèle, et à son principe le plus fort, la volonté de vivre et d’écrire au plus près des réalités du monde sensible et des forces qui le traversent ; d’où son émerveillement à la découverte des terres nouvelles de sa vie errante, lui qui possédait plus qu’aucun autre « la science de l’adieu » : le Sud, l’Italie entraperçue et tant aimée à travers Dante, la Crimée et surtout l’Arménie.
Car c’est bien la terre qui parle dans la poésie de Mandelstam, à moins qu’on dise que le poème est en soi la seule terre qui tienne et résiste. C’est ce que disent ces vers :

Ma corde est tendue comme le Chant d’Igor
Et dans ma voix après l’asphyxie
La terre résonne comme une dernière arme.


La terre, oui, c’est-à-dire la vie contre toutes les forces d’asservissement et de destruction, la vie au double visage, celle dont le poème célèbre la vérité et la rudesse imparables, et qu’il faut craindre et aimer tout à la fois, qu’il faut vouloir et accueillir, car

 :

De trame plus pure que la vérité
De cette toile fraîche, on n’en trouvera pas.

Jean-Marie Barnaud - 22 avril 2013

[1Le texte est d’abord paru en allemand en 2003 à Zurich (Amman Verlag). La traduction française, revue par l’auteur, est de Marion Graf.
On pourra écouter ici l’entretien de Ralph Dutli et Alain Venstein au sujet de cette parution, dans l’émission « Du jour au lendemain » du 03/03/12.
NB. Je reproduis la photographie de Mandelstam publiée dans le livre de Ralph Dutli à la page 433. Elle a été prise en 1935 à Voronej.

[2On pourra consulter l’article « Mandelstam et la parole », paru sur remue.net en 2001.

[3Le Timbre égyptien, Actes Sud, 1995, p.86.

[4p. 467.

[5La Quatrième prose, Christian Bourgois éditeur, 2006, p. 21. Traduction par André Markowicz.
Voir, sur remue.net, des liens sur le travail de Markowicz à propos de Mandelstam.

[6p. 559-560.

[7Voir : Yves Bonnefoy, Ce qui alarma Paul Celan, Galilée 2007.

[8Voir les pages 287 et suivantes.