(R)écrire la ville

Dans certaines histoires on trouve parfois cette formule qu’on ne prononce jamais sans baisser la voix : les murs ont des oreilles. Je me souviens de la perplexité avec laquelle je l’ai accueillie la première fois, puis j’ai fini par m’y faire et m’imaginer que j’avais compris - comme l’on fait en général avec les mots, les phrases, le langage et autrui. Il y a de toute évidence des mots dont on ignore le sens et qu’on serait incapable de traduire, même si on les utilise et plutôt correctement. La ville nous parle, elle s’adresse à nous, elle aussi dans un langage qu’on ne comprend pas toujours ou qu’on rejette comme on récuse une critique ou une insulte. Je ne suis pas spécialiste en matière d’architecture (litote), mais il me semble que les architectes ou les écrivains qui se piquent d’architecture recourent volontiers à la métaphore de l’écriture ou du récit pour exprimer ce que l’architecture devrait être, le rôle qu’un bâtiment doit jouer au regard d’une autre construction ou d’un quartier déjà là — comme lorsqu’on gonfle une phrase, avec un nouvel adjectif ou une nouvelle proposition et qu’on s’inquiète de ce qui précède, de ce qui suit, tout en cédant à un élan, à un désir de changement. J’en veux pour preuve la sortie simultanée en ce printemps 2013 de La Phrase urbaine de Jean-Christophe Bailly au Seuil, écrivain de son état, et de L’architecture est un sport de combat de Rudy Ricciotti chez Textuel, architecte au verbe haut. Sans doute ne partent-ils pas du même endroit et ne charrient-ils pas la même expérience, mais il me semble que leurs chemins convergent, qu’ils se dirigent vers un même point, point de convergence du langage et des corps, des solides et des fluides, des matières et des mots.

Qu’un écrivain conçoive la ville comme un palimpseste plus ou moins lisible que sa plume aurait pour tâche de mettre au jour est une hypothèse séduisante à laquelle on pourrait reprocher d’être trop littéraire. N’a-t-on pas pour habitude d’opposer le lisible au visible, l’étendue à la pensée (veille habitude, mais solidement établie) ? Maintenant si les architectes s’y mettent, force est de se dire que la métaphore fait sens. Métaphore que l’on peut l’entendre à différents niveaux, à différentes échelles, questionner en regard d’un sol, d’un mur ou d’un plafond, d’un bâtiment, d’un lotissement... l’essentiel étant qu’elle permette de faire émerger un sens à partir d’un ensemble d’articulations, de charnières, de liaisons ; à l’inverse on supposera qu’un non-sens ou un contre-sens (une aberration) est susceptible de jaillir d’une mauvaise lecture ou d’un mépris du (con)texte, au bénéfice éventuel d’un mot, d’une figure, érigée en symbole, comme un Monument qui se dresserait fièrement en l’honneur d’un Puissant, prouesse architecturale destinée à satisfaire une volonté ou un caprice au mépris du tissu urbain comme des corps de métiers entretenant telle tradition. Il ne s’agit pas de subordonner l’architecture nouvelle à l’existant ou aux usages en vigueur, mais de trouver une manière d’insérer le nouveau dans le déjà là sans l’écraser ou lui témoigner son indifférence.
Bailly parle d’une « architecture de la fluidité » qui loin des délires abstraits véhiculerait malgré tout un résidu d’utopie ou de possible, présent jusque dans l’ « effectué » même : « C’est cela, cette trace, ce maintien du possible dans l’effectué, du figurable dans le figuré, qui qualifie l’architecture et qui fait d’elle dans le texte du bâti une écriture ou ce que j’appelle une diction. » De son côté Ricciotti défend la « mémoire des professions » contre « une architecture sérielle de manufacture » à laquelle manquerait la main. Bien que proche de la poésie la plus contemporaine, Ricciotti contredit ici Rimbaud qui se plaignait de ce que son siècle fût un « siècle à main », mais il est vrai que ce poète avait « horreur de tous les métiers », celui de poète compris. Défendre les professions n’est en rien contradictoire avec une architecture qui se dit et s’écrit, bien au contraire. Pour l’architecte, le recours systématique à des technologies coûteuses et inappropriées — mais aussi à des modes de fabrication au rabais qui font presque honte à ceux qui doivent habiter dans ces constructions standardisées — contribue à faire « disparaître le signe comme la valeur du travail in situ ». Ricciotti déclare dans L’architecture est un sport de combat, qui se présente comme une conversation avec David d’Équainville : « La jonction de ce mur blanc avec ce sol gris ne développe aucune transmission des métiers. En 1930, il y avait cent mots pour décrire une façade. À l’aube du XXIe siècle, il en reste une dizaine. Si l’on a perdu les mots, on a perdu les signes associés. Et avec ces signes, les savoir-faire, ce qui fait de nous des analphabètes de l’art de construire. »

On sera d’accord avec Jean-Christophe Bailly pour dire que l’architecture est l’art qui a la relation au politique « la plus directe et la plus contraignante », et qu’en tant qu’espace traversé par les hommes, l’architecture « incarne et rend visible la forme d’association qu’ils se sont donnée ». L’écrivain est volontiers lyrique dans sa vision de la ville, néanmoins lucide voire ironique : « Chaque bâtiment chantonne et même si certains claironnent, la ville qui les assemble est comme un immense chœur dépareillé où la singularité et la dispersion même des voix garantissent un équilibre toujours menacé mais parfois (ou souvent) absent. » Confronté au terrain, Ricciotti est plus cru. Au vu de ce qu’il relate, on peut bien considérer le chantier comme un ring, que les adversaires soient des politiques, des fonctionnaires, des journalistes ou des électeurs. Mais le combat ne s’arrête pas là. Il est encore un adversaire plus vicieux, parce qu’invisible, c’est celui qui dicte l’esthétique d’aujourd’hui dont les prouesses se nomment entre autres « façade lisse » ou « cube blanc ». La mondialisation confère au processus d’uniformisation des habitats une dimension quasi terrifiante. Mais comme le dit le constructeur du Stadium de Vitrolles dans une langue plutôt verte, même s’il abhorre le label HQE (Haute Qualité Environnementale) [1] : « On peut refuser la tyrannie du banal et de l’ordinaire comme faux principe moral, le banal et l’ordinaire étant devenus les moteurs d’un nouvel ordre réclamé par une grande partie des architectes, ceux qui animent le courant calviniste dominant. » Ces tenants d’un minimalisme destructeur de la mémoire des savoirs constructifs qu’il traite de « salafistes » (Vous l’aurez compris, Ricciotti ne compte pas que des amis dans le milieu, et même au-delà). Mais le pire ne vient pas des architectes, en tout cas pas de ceux qu’on peut connaître et sur lesquels certains s’acharnent (5% seulement des maisons individuelles sont signées par un architecte). « Il y a des architectes inconnus du public dont on supporte les réalisations dans toutes les villes. Ils sont les Crésus de la profession en travaillant pour les banques, les compagnies d’assurance, les marchands de biens. » On ne leur doit peut-être pas que des façades cache-misère greffées sur des bâtiments construits à la chaîne ou des centres commerciaux futuristes, mais ça semble néanmoins être le gros de leur commandes. Oui, cette profession aurait avantage à lire ces deux livres que j’évoque trop rapidement. Ainsi que les opérateurs immobiliers qui ne connaissent pas la crise. Je trouve heureux que ces deux auteurs/créateurs se retrouvent dans ce souci de se saisir du temps comme d’une matière lisible que l’on a sous les yeux, qui nous environne, bien qu’on la néglige trop souvent. L’amnésie et le culte des faits du jour ne font pas que vider les cerveaux, cette idéologie de la jouissance immédiate et des flux constants d’information ou de marchandise s’accompagne d’une esthétique architecturale lisse et impersonnelle dont le moins qu’on puisse dire est qu’on en pâtit, le plus souvent silencieusement, sans même en avoir conscience. À la fin de La Phrase urbaine, Bailly évoque la maison traditionnelle japonaise avec son espace intermédiaire entre le dedans et le dehors (le jardin), sorte de cursive où l’on s’asseyait pour regarder dehors et discuter. Il parle aussi de ces « maisons pour tous » construites hâtivement par des architectes après le tsunami de mars 2011, espace commun où réapprendre le partage de la présence et de la parole. Certes, le temps détruit tout, ou presque, mais on peut travailler à rendre son œuvre lisible et notre séjour limité sensé. Le simple fait de pouvoir observer le travail du temps rend songeur, ouvre l’esprit sur une dimension qui est tout autant celle du passé que celle de l’avenir. Je ne l’ai pas encore dit mais Ricciotti est un farouche défenseur du béton dont il vante la plasticité à l’opposé de l’acier, « matériau intolérant » par excellence. Il relate l’anecdote suivante, qui en dit long sur sa conception de l’écriture architecturale :

« Lorsque je construisais le Pavillon noir, le centre chorégraphique d’Aix-en-Provence, un des coffrages, la veille du jour de Noël, vers 19h, au moment du coulage, s’est rompu laissant échapper une coulée épaisse de béton difforme que j’ai préféré conserver telle quelle, comme une séquelle en mémoire du travail réalisé et d’un monde inexistant parfait. Le chef, José de Oliveira, était catastrophé, à l’heure où tous étaient déjà à table pour la dinde. Ce soir-là, il arriva chez lui vers minuit et s’endormit sur le divan sans avoir dîné avec les siens, ce soir sacré du réveillon. Le chef Oliveira était un grand et nous, tous les cols blancs, des petits. Comment détruire les stigmates de son travail sans avoir honte ? Rien ne fut détruit. Evidemment le client était choqué que des déformations du béton coulé ne soient pas rectifiées, mais devant ma détermination personne ne moufta. Aujourd’hui cette scarification, ce sourire de Quasimodo reste un souvenir complice avec M. José de Oliveira, disparu récemment. »


Cette histoire donne carrément envie d’aller à Aix-en-Provence, non pas pour voir de la danse mais une effusion de béton, sorte de pas de deux imprévu entre le « chef » et l’architecte, à l’image de ce possible qui fait qu’une architecture parle ou murmure, et même, dans certains cas, montre les dents.

Pascal Gibourg - 22 avril 2013

[1Rudy Ricciotti s’est exprimé sur la question dans un texte paru aux éditions Al dante / Clash, en 2009 : HQE : Les renards du temple. Selon lui la situation a empiré depuis pour atteindre à ce qu’il nomme une « terreur verte ». Plutôt que de pratiquer l’isolation thermique de bâtiments qui se retrouvent en surchauffe et qu’il faut alors ventiler électriquement, il recommande de s’attaquer au « niveau de confort » des société riches, en baissant par exemple la température particulièrement élevée des grands magasins mais aussi des bureaux, des administrations etc.