Marie de Quatrebarbes | Monographie de S.

Marie de Quatrebarbes a publié Les pères fouettards me hantent toujours en 2012 aux éditions Lanskine, ainsi que des textes en revues (coaltar, ce qui secret, N4728, Rehauts, Poésie Première, La Passe, Rue Saint Ambroise, Petite, Neige d’août...).

Elle travaille avec Maël Guesdon et Benoît Berthelier à la création d’une revue consacrée à la traduction : La tête et les cornes.

On retrouve également Marie de Quatrebarbes sur remue.net.



Monographie de S.

A l’heure où les milices se présenteront, les brancardiers du tigre, je saurai disparaître dans un coin de mur, soulevant le couvercle du bureau d’étude pour y glisser mon corps. J’aurai le réflexe de me barbouiller le visage de substance collante puis je m’évanouirai aux yeux de tous. Un jour, j’irai au suicide avec un pot de confiture. Je maquillerai l’envers de mon œil. Ma main sur le couvercle brillera d’une gelée violette plus intime que le sang.

Enfant, je préparais souvent de mauvais coups, je subtilisais les ciseaux de couture pour interpréter des meurtres. Il y a cette femme qui, depuis plusieurs nuits, me suit dans les couloirs en éclatant des bulles. Elle porte une bouche en ciseaux qui coupe chaque mot qu’elle prononce. Le manche est fendu, repère pour les dents. Et la langue me suit vaguement où que j’aille. J’ai peur d’une idée qui me vient, la sienne s’approchant de mon visage. Qu’elle m’embrasse : voici qu’elle me tranche la joue. Et lorsqu’elle ouvre la bouche, c’est pour me crier dessus. Elle dégage l’odeur feutrée des armées du tigre. Je pousse vers le sol les objets qui jonchent les tables. Ils éclatent comme feu de bois mort, plus que moi mort, me renversent de rire. Jamais je ne dirai plus : pas toujours. Nous traversons ensemble de longues étendues d’herbe, buvant l’eau croupie des mares. J’avance, main dans la rive. Parfois je me retourne sur d’étranges enfants barbus qui se cachent dans les arbres.

Une nuit, les planchers craquent. Les portes s’ouvrent à nouveau. Sur le sol, la ronde dessine des heures au découpage régulier. L’ombre fige un meuble alourdi de poussière. C’est un appartement inhabité depuis si longtemps qu’il semble surgi dans le répit d’un temps sans contours. C’était la veille de faire la connaissance de S. Cette fois, je pensais être sortie d’affaire, la grande affaire du paragramme tangible. Il y avait cela partant de quoi je pouvais dire : prendre racine. Et plusieurs fois je clignais des yeux pour m’en persuader. Il me fallait m’approprier l’espace dans lequel j’attendais d’exister, plier les formes aux lignes. De S., depuis qui connaissance fut fuite, je ne découvris jamais la véritable identité. Sans fin ne mène pas au point d’origine, si bien qu’on accepte de se défaire de tout dès lors qu’on découvre où penche le centre. Je me tenais à distance de cette idée. Maintenant cela que je savais d’elle : son point de déroute. M’y tenant, ravie de la rencontrer au détour d’une phrase. A l’inadressé d’un mot, lui reconnaissant le doute.

Je la savais d’une nature semblable à la mienne, de ces liquides dont on se mouille les manches sans jamais en ressentir la brûlure. Connaissant d’elle un inatteignable, j’avançais prudemment, vérifiant mes latérales en rameutant les troupes. L’eau des torrents glisse avant le départ. J’agissais comme on dresse une muraille, des pierres en élastique ajoutées en étapes. Par ici, traversant de larges couloirs qui ne mènent jamais aux pièces attendues, le plancher laisse entrevoir, à la déchirure, un revêtement gris. Des murs, rien ne bouge. Cadres occlusifs. Les formes se comprennent des verres en plastique. Les scaphandriers du souvenir sifflent leurs chiens, Patauds et Pendards. Ils avancent, opiniâtres, en branlant du chef. Je le reconnais sans jamais l’avoir entendu, le frotter de leurs bottes contre les plinthes. Les portes sont soudées au chambranle par les crottes de mouches, il faut les fracasser d’un poing pour qu’elles se fendent. Elles se referment sur les cris.

L’enfant tous les jours voulait descendre l’escalier. Et tous les soirs il voulait le monter. Et ses parents attendaient près de lui qu’il ait posé le pied sur la marche suivante. Et l’enfant commentait chaque pas qu’il avait eu. Chaque pas le rapprochait de l’indépendance qu’il pourrait un jour revendiquer. La connaissance que je fis d’elle ne me donna rien. Qu’un désir de tourner le champ de l’œil pour en trouver le point. L’œil qui la vit se souvient : ce n’est pas de l’eau cela qui jaillit de toi, sème l’écho du torrent. Cela grâce à quoi je sais à présent ce qui se cache à l’envers des cailloux. Et lorsque la vie nous sépara définitivement, je ne semais pas d’indices. Nous laissons les portes entrebâillées. Elle ne change pas d’aspect avec le temps. Ses pieds trempent dans l’eau jusqu’aux chevilles. Nul autre corps que le mien ne pourra jamais la contenir. Et je commence ici le poème auquel je donne le nom de S., une vie tombée plus bas que fuite, surface d’un toit percé de fleurs volatiles.

J’ai tourné le dos au départ, m’éloignant du point où les fleurs cueillent d’autres fleurs plus petites. Il aurait fallu m’assécher pour former auprès d’elle un pur esprit de maille. Images distinctes, démêlées du fond, je vois en toi le point qui soumet force à la fragilité. Lieux communs, mille fois traversés, idiomes intacts. Je connais l’agencement des pièces, le glacis des surfaces qui pardonne tout à la fois rien. J’emprunte les autoroutes de la mémoire, chaussant ses souliers. Je sais qu’envie d’amour échappe à la règle des nombres. Parfois, nous traversons ensemble de longues étendues d’herbe, buvant l’eau croupie des mares. Au-dessus de nos têtes, d’étranges enfants barbus se cachent dans les arbres. Leurs yeux se perdent dans les branches.

Marie de Quatrebarbes

21 avril 2013